Ecouter “2011 – Douloureuse prise de conscience” en audio
Une dame s’approche. Petite cinquantaine. S’immobilise devant
vous. Tu t’es consacrée depuis trois semaines à la préparation de ce stand.
C’est votre première action publique depuis la création de l’association. Une
dizaine de personnes se sont mobilisées pour accueillir le public. « Filles et garçons naissent égaux, certains plus que d’autres. »,
voici le thème de la Fête du livre de Villeurbanne, qu’heureusement vous avez
pu intégrer pour faire connaître vos intentions, vos projets, votre vision du
monde. Entre autres contenus créés pour l’occasion, vous avez recouvert un
panneau de récits de « Vies manquées »,
histoire de créer du dialogue avec le tout-venant ou la toute-venante. Par
exemple un homme qui à la fin de sa vie n’a « pas vu
grandir ses enfants » tellement il a investi son travail. Ou une
femme qui lors du départ des siens se rend compte qu’elle n’a rien entrepris
pour elle pendant toutes ces années et s’en trouve alors bouleversée. Une femme
orientée malgré elle dans la comptabilité alors qu’elle souhaitait faire de la
mécanique, parce que, seule femme, elle « n’y aurait
pas été à sa place ». Un homme qui n’ose pas demander un congé
parental parce que « ça ne se fait pas dans
l’entreprise, pour un homme ». Elle est émue. Silencieuse.
Perturbée. « Est-ce que je peux vous renseigner ? Avez-vous envie de parler ? »
Elle bafouille. « Je passais par là. Je suis juste venue faire un tour
et je me suis arrêtée devant votre stand. Je lis… Je déroule ma vie. Je me
rends compte que je n’ai rien choisi. J’ai fait et élevé mes enfants parce que
je suis une femme. C’était mon rôle. Ma place. Ils sont partis. Je n’ai plus
rien. Mon mari a sa vie. Mon travail est sans importance. Sans intérêt.
Jusque-là ça ne m’avait pas gênée. Et depuis leur départ c’est le vide… Vos
récits, là… je m’y reconnais. » Elle ne retient plus ses larmes. C’est
à ton tour d’être démunie. Vous avez provoqué un drame.
« Dès leur
naissance, les femmes sont prises dans un cercle patriarcal. Postulant leur
nature maternelle, ce cercle les voue à la fonction-femme, usage qui les
confine dans l’espace domestique où elles sont glorifiées pour leur altruisme,
fondement de leur nature maternelle – et ainsi de suite. »
Il t’a saluée de loin. De temps en temps, vous vous croisez
dans le quartier, alors qu’il sort de son antre, pour prendre l’air ou rendre
un service à la maisonnée. Il travaille beaucoup. Le week-end, le soir, en plus
de la journée. Souvent de chez lui, en tant qu’expert indépendant, ingénieur
diplômé. Il répond à des appels d’offre, a des compétences reconnues,
demandées. Tu connais mieux sa femme, très présente auprès de leurs enfants, à
l’école, dans la vie de la commune. Elle a mis sa vie professionnelle entre
parenthèses depuis quelques années. Assure le quotidien. Les courses, les repas,
l’organisation générale, le linge, l’appartement, l’entretien. Les invitations,
les activités des enfants, leurs vacances… Lui aurait aimé travailler dans la
nature, de préférence parmi les arbres. Garde-forestier par exemple, en
montagne assurément. La vie en a décidé autrement. Faire de hautes études,
habiter en ville, travailler beaucoup, faire du chiffre d’affaires, assurer
l’avenir de sa famille, de soi, faire ses preuves. Répondre aux attentes, aux
demandes, aux besoins, aux exigences, aux reproches parfois. Cela fait quelques
années que vous échangez avec plaisir. Il se questionne beaucoup. Tu aimes la
compagnie des gens qui se questionnent, qui doutent, qui écoutent. Qui ont un
rêve, même s’il se tient loin. Tu as le projet d’agir pour plus d’égalité entre
les femmes et les hommes ; ce sont notamment les inégalités
professionnelles qui t’ont amenée à imaginer toucher les personnes dès la
petite enfance. Vous en discutez. Il est très encourageant. Cela rencontre ses
valeurs profondes, tu le sens bien. Il te dit « Je
suis vraiment pour l’égalité professionnelle. Je trouve anormal que les femmes
soient discriminées. » Là, tu réfléchis à ce que cette réponse
suggère. A ce qu’elle masque aussi. Il y a quelques années tu as vécu une
expérience assez déroutante qui te revient en tête. Un de tes collègues est
venu à ton secours alors que tu te fourvoyais bien comme il faut. Alors que tu
parlais de ton entreprise en la qualifiant de « boite
d’ingénieurs », il t’a reprise à juste titre. Numériquement, il
s’agissait bien davantage d’une « boite de
techniciens »… Or, ton propos visait uniquement les cadres,
cette catégorie dont tu faisais alors partie ; il invisibilisait donc les autres.
Ton propos révélait un mépris de classe. Tu l’avais déçu. Il te l’avait dit. Il
avait bien fait. Ta parole était en tel décalage avec tes valeurs… Ton
collègue, que tu remercies encore aujourd’hui, t’a accordé ce jour-là sa
confiance dans ta capacité à te remettre en question. En appelant avec
bienveillance et fermeté à la responsabilité d’aligner ses actes avec ses valeurs…
Tu te sers aujourd’hui de cette petite histoire vécue lorsque tu animes des
formations. L’humilité peut très certainement nous faire progresser. Revenue à
toi, tu décides donc de l’interpeller progressivement : « Tu connais beaucoup de femmes qui exercent ton métier, et qui ont
ton statut ? » « Non, pas vraiment. »
« Comment ça se fait ? » « Je ne sais pas… Moins de femmes qui s’orientent vers une formation
scientifique… Moins de femmes qui ont envie d’exercer ce métier. Peut-être
qu’elles sont moins admises ou moins visibles ; je ne m’en rends pas
compte… Elles sont moins disponibles sans doute. » « Quand il y a des femmes et qu’elles sont autant disponibles au
travail et reconnues que toi, ont-elles une vie de famille ? Si oui, comment
font-elles ? Partagent-elles les tâches ? Ont-elles un conjoint (ou une
conjointe) qui s’occupe de tout à la maison ? Ou paient-elles quelqu’un ? Ou se
débrouillent-elles par leurs propres moyens en plus de leur travail… Dans
quelle situation personnelle peuvent se trouver des femmes qui consacreraient
autant de temps que toi au travail ? Sont-elles aussi nombreuses que les
hommes qui peuvent le faire ? » Il te dévisage, tu es sans doute
allée trop loin… Ou bien non, il vient simplement d’entendre que son propre
positionnement et celui de sa femme en miroir contribuent à nourrir les
inégalités professionnelles. Alors qu’il était convaincu d’être en phase avec
ses valeurs, ou tout du moins de ne pas les contredire. Convaincu de ne rien
fabriquer de négatif, d’être neutre en quelque sorte. Ou comment un jour, d’un
coup, on peut prendre conscience qu’on agit quotidiennement à l’inverse de ce
que l’on défend pourtant.
La prise de conscience des hommes sera longue ; elle est sans doute à son commencement, en tout cas très inachevée. Lire Fortune et infortune de la femme mariée, de François De Singly, t’apprendra que depuis des décennies, plus une femme a d’enfants, plus elle réduit ses revenus et son temps de travail. Plus un homme a d’enfants, plus il augmente ses revenus et devient disponible au travail. Tout se tient, dans une logique insidieuse reconduite implacablement.
« Pour
transformer la vie des femmes, nous devons aussi changer le regard que les
hommes portent sur eux-mêmes. C’est tout à fait possible. »
Ecouter “2006 – Maternité, état non souhaitable” en audio
Décidée, tu viens de prendre la responsabilité d’une équipe
d’une dizaine de personnes. L’une d’elles part dans quelques semaines en congé
maternité. L’une des plus autonomes, affirmée, reconnue, qui a une charge
importante. Tu demandes son remplacement mais ne l’obtiens pas. Trop tard et
pas de budget complémentaire. Dans votre régime spécial d’entreprise publique,
ses indemnités ne sont pas versées par la sécurité sociale comme dans les
entreprises privées, mais par l’entreprise elle-même. Donc, à l’instar de ce
qui se produit souvent dans l’administration, pas de réduction de la masse
salariale. Donc pas de remplacement… Logique économique. Vous devez faire face,
avec un effectif identique. Il suffit de répartir la charge sur les autres. Cela est
non négociable dans votre cas, « puisqu’il y a des compétences équivalentes dans l’équipe »,
dixit la hiérarchie.… Tu n’as encore jamais eu à gérer cette situation :
tu vas être servie. Le procédé a des répercussions désastreuses à la fois dans
la gestion de la charge et dans les représentations : un membre de l’équipe en
conclut ouvertement qu’il ne prendra jamais sciemment de femmes si un jour il
vient à prendre une responsabilité managériale. « Trop de risque
qu’elles partent en congé maternité, et qu’elles ne soient pas remplacées, avec
une répartition injuste du travail sur les autres qui ont assez de boulot comme
ça ! » Il espère bien ne pas en avoir dans ses équipes. Tu aurais dû
exiger le remplacement avant de prendre le poste… Tu discutes, tu polémiques,
tu te décourages, il s’est déjà fait son idée… Et que dire du message
symbolique envoyé sur l’utilité des tâches effectuées par les futures mamans,
tâches qui seront tout simplement supprimées ou dégradées pendant leur absence
? Le scénario se répète et personne ne le remet en cause. Les raisons
budgétaires prévalent sur un traitement égalitaire des personnes… Quel homme
fait l’objet d’un tel traitement, parce qu’il s’apprête à devenir père ?
Tu prends conscience que pour tes deux premiers enfants tu as
docilement facilité les choses à tes responsables : une mobilité géographique
d’abord, que tu as organisée à l’issue du congé, après avoir formé ton
successeur. Pour le suivant, tu as rédigé la lettre de mission de remplacement
et formé une collègue au moment d’une forte baisse d’activité. Elle a pu
absorber tes attributions et vous avez ensemble relancé les activités à ton
retour.
Voici comment les personnes concernées participent, pour faire passer la pilule de l’absence prochaine, à faire diminuer la valeur de leur contribution au travail. Organiser le départ de son poste ou faire absorber le travail à effectif identique alors que le congé maternité est planifié plusieurs mois à l’avance. Voici où mène la culpabilité de s’absenter pour faire naître et accueillir des enfants. Où mène le conditionnement social, subi par des millions de femmes et d’hommes, qui accorde moins de valeur au soin des enfants qu’au travail rémunéré…
Des années plus tard,
en 2018, tu proposeras
l’analyse d’une situation significative sur ce sujet lors d’une formation pour
favoriser l’égalité professionnelle dans une administration. « Une de vos collègues part
dans quelques semaines en congé maternité, votre responsable réunit l’équipe et
demande de répartir sa mission et sa charge sur le reste du groupe. Comment
réagissez-vous ?» Tous les scénarios imaginés tourneront autour
de la répartition de la charge. Personne ne remettra en cause la décision…
Intériorisée comme normale.
En février 2019, Martin Hirsch annonçait au micro et sous le regard que tu devines ébahi de Léa Salamé sur France Inter que désormais les infirmières des 39 hôpitaux de l’assistance publique seront « systématiquement remplacées» à l’occasion d’un congé maternité… Elle en est restée quasiment sans voix, Léa, interloquée qu’elle était… Elle apprenait que jusqu’à présent, la mission de ces soignantes n’était pas jugée suffisamment utile pour justifier un remplacement systématique. « Déjà que quand elles décident d’avoir un enfant, elles lâchent le travail sans demander la permission, que dans l’adversité, on ne peut vraiment pas compter sur elles… ; alors faudrait pas jouer les profiteuses en exigeant des remplacements en plus, non mais ! » : voici donc le raisonnement couramment servi. Et par conséquent, largement intériorisé par de futures mères, qui aimeraient, du coup, rester discrètes.
Là, tu pressens la réplique qui viserait à te clouer le bec : « Les hommes peuvent subir la même chose ! Par exemple quand ils sont absents pour longue maladie, quand ils ont un accident ou prennent un congé long comme un congé parental, un congé d’adoption, ou un congé sabbatique ». Certes, dans ce cas, hommes et femmes sont peut-être à égalité dans le traitement reçu pour ce qui leur arrive (cela reste à vérifier), puisque les lois qui s’appliquent concernent toute personne. Cependant, en plusde tous ces motifs d’absences qui touchent, ou pas, la population travailleuse, il est un congé planifié long qui ne concerne… que des femmes. Et quelquefois, fait incroyable, plusieurs fois dans leur vie ! De façon massive. Aujourd’hui, quand un couple hétérosexuel souhaite faire un enfant, il risque d’arriver des aventures professionnelles bien différentes au père et à la mère. Lui a la possibilité de rester inaperçu au travail en tant que nouveau père, s’il ne modifie rien ou presque de ses habitudes professionnelles (ce qui est attendu de certains employeurs et pratiqué par certains pères). Tandis qu’elle voit son contrat de travail obligatoirement suspendu pendant plusieurs mois, créant, par sa seule volonté conjuguée à sa naissance dans un corps de femme, un micmac… dont on se passerait bien dans son environnement professionnel. Forcément, puisqu’on peut recourir à ces personnes disponibles qui n’imposent pas à leur employeur ces longues absences obligatoires quand l’enfant paraît : les hommes. Parce qu’eux, au moins, dans l’adversité que crée dans l’entreprise la maternité d’une salariée, assurent vaillamment la continuité du service au travail.
Dans la même veine, un de tes anciens collègues père de trois enfants, dont la femme assumait seule les acrobaties domestiques et familiales du mercredi, t’a confié : « Heureusement que les hommes ne prennent pas leur mercredi dans le service, sinon, qui serait au boulot ce jour-là ? ».
Et oui : on a du courage… ou on n’en a pas.
« Si les tâches liées au care sont ainsi
dévalorisées, c’est parce qu’elles nous font percevoir notre vulnérabilité
et notre dépendance. Sans un certain aveuglement sur notre vulnérabilité, les
sujets rationnels et auto-suffisants, les Homo œconomicus, par exemple, que
nous voulons être, ne pourraient pas s’apparaître tels. Ne voulant pas voir
notre fragilité et notre dépendance nous tendons donc à rendre invisibles tous
les soins que nous recevons et qui nous permettent de les surmonter. A ne pas
reconnaître celles ou ceux qui les dispensent. »
Ecouter “2004 – Tout va très bien, Madame la Marquise” en audio
Il est là, vous faisant l’honneur de sa visite. De son verbe.
De sa position. Bien installé, sur son siège adossé, sur l’estrade jambes
écartées. Dans son costume de PDG. A l’aise. Une assemblée de femmes devant
lui. Pas n’importe lesquelles. Des cadres dont tu es. Pas mal de dirigeantes
aussi. Des ambitieuses. Des qui ont fait leurs preuves ou qui s’apprêtent à les
faire. Des coriaces. Bien sapées : vous êtes au siège, quand même. Sans
doute aussi quelques déçues, quelques aigries, des décalées aussi. Des égarées,
qui viennent chercher du soutien dans ce réseau sponsorisé. Salles et autres
moyens matériels mis à disposition par la Direction. Heures dédiées sur le
temps de travail. Ne pas oublier de dire merci. Tu as réussi à te faire inviter,
pour voir. C’était pas facile. Le cercle est restreint. Réflexion sur la place
des femmes et leurs efforts, compétences, capacités. Leurs curriculum vitae,
diplômes, réseaux. Leurs réalisations et situations. Groupes de travail,
ateliers, cercles de réflexion, restitutions. Micro-trottoir pour commencer, en
musique et en gaité, ainsi qu’en généralités. Il fait son discours, un brin
condescendant. Un brin dominant qui se veut bienveillant depuis la marche
estradienne qui lui donne peut-être l’impression de prendre de la hauteur sur
l’égalité professionnelle. Préoccupation qui ne semble être adressée, question
de ciblage sûrement, qu’à la catégorie de femmes ici présentes dans son propos
flatteur… Puisque tu participes à un rassemblement de femmes cadres, tu n’es
pas étonnée de la mise en scène de l’exception. Il en suffit d’une bien placée
pour illustrer, auprès de toutes celles qui ont de l’ambition, de la suite dans
les idées, de la persévérance ou des idéaux, que c’est possible.
Du haut de son promontoire, il lance, sûr de son effet :
« Je ne m’inquiète pas pour vous mesdames : si
vous avez des compétences, elles seront reconnues par l’entreprise, donc vous
aurez les places et les rémunérations correspondantes. » Malaise
dans l’assistance. Le discours méritocratique fait reposer sur les personnes la
responsabilité de leur traitement. De leur reconnaissance moindre, de leur salaire
moindre, de leurs promotions moindres, de l’écart subsistant avec leurs
homologues masculins. Est-ce vraiment parce qu’elles ne sont pas assez
compétentes qu’elles en sont là ?[1].
Bourdonnement dans l’assistance. Frémissante huée émise par l’assemblée de
femmes blanches, diplômées, capées, décidées à ne pas se laisser marcher sur
les pieds. Il se redresse sur sa chaise. Moins détendu tout à coup. A-t-il
suffisamment travaillé son dossier avant de faire son entrée ? Ou bien est-il
venu à la légère, peut-être sincère va savoir, comme à une partie amusante et
badine, une petite respiration dans son planning ?
Le cynisme de la situation t’apparaît peu à peu. Un PDG formule
maladroitement mais sciemment une réponse libérale à des femmes privilégiées. De leur côté, elles revendiquent
l’égalité avec les hommes de leur condition élevée. ‘Si
tu as des compétences et si tu travailles dur, ta valeur sera reconnue, c’est
sûr’. Le recours du grand boss au principe méritocratique ne semble
pas satisfaire ces dames. Et pourtant, n’est-ce pas ce principe qui les amenées
à se réunir entre elles, ces femmes Cadres Plus ?
Excluant de fait les autres, beaucoup plus nombreuses, celles qui n’en sont
visiblement pas, des femmes méritantes, au vu de la position plutôt provinciale
et terre à terre qui les maintient collées au sol. Sans les indemnités de
déplacements, les heures supplémentaires et la reconnaissance de pénibilité,
toutes rétributions concentrées chez les hommes de leur condition. Qui sont
beaucoup plus nombreux qu’elles, mais qui œuvrent davantage dans la technique,
appelée « cœur de métier », que dans
les fonctions dites « support ». Ces
femmes du bas de l’échelle et des bas salaires. Des sans diplômes payées à
l’heure. Des sans réseau qui peuvent toujours s’époumoner dans le micro. Pas de
rassemblement de ces femmes-là aux frais de la Direction, déplacements à Paris
et cocktail buffet compris. Qui entend leurs situations, à elles ?
Grrrrzz… ça grésille, non ? C’est sans doute parce qu’on est… c’est ça, dans un
tunnel. Et non seulement on n’entend pas très bien, mais on ne voit pas très
bien non plus, dans un tunnel.
Tu réalises dans le train du retour que vous avez demandé à
votre nounou de prolonger ses heures pour que tu puisses rentrer de Paris vers
20h ou 21h. Celle qui t’a dit la veille qu’elle n’avait pas vu ses deux enfants
depuis des mois. Elle les fait garder en Algérie par une parente. Tu participes
de fait, toi aussi, à la chaîne mondiale du care[2],
pour réfléchir, tous frais payés, à des centaines de kilomètres de chez toi, avec
d’autres femmes aisées, à la réduction des inégalités entre les sexes. Pendant
que les inégalités entre femmes s’organisent, invisibles et admises. Un goût
amer t’arrive en bouche. La nausée te gagne. Tu te sens minable.
« Les
femmes pauvres et des classes populaires, en particulier celles qui ne sont pas
blanches, n’auraient pas défini
l’émancipation des femmes comme une volonté de gagner l’égalité sociale
avec les hommes, car leur vie quotidienne leur rappelle continuellement que
toutes les femmes ne partagent pas un statut social commun. »
[1] Françoise Giroud disait que l’égalité femmes-hommes
sera en place dans le milieu politique le jour où il y aura des femmes
incompétentes à la tête d’un ministère.
[2] Le film brésilien Une seconde
mère, réalisé par Anna Muylaert, en 2015, met parfaitement en
scène le principe et la réalité de la chaîne mondiale du care.
Celle-ci conduit des femmes parmi les moins riches des pays du sud à
partir éduquer les enfants de familles des pays les plus riches, tandis que les
leurs sont élevé·e·s loin par d’autres femmes.