2020 – Décalage assumé


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“Tu verras, moi non plus, quand il pleurait, je me levais pas”. Cette connivence, qu’il essaie de créer avec toi, en t’incluant, en t’invitant à agir comme lui, en présumant que tu agiras ainsi parce que toi aussi tu es un homme, ne te met pas très à l’aise. Vous êtes en famille, avec un couple de votre âge. Puisque c’est imminent pour vous, vous discutez agrandissement familial et effets en tous genres. Or, il se trouve que l’événement perturbe le sommeil. Comme cette cousine l’avait lourd, elle précise que quand elle sortait du lit, c’était façon zombie. Mais qu’importait : elle finissait toujours par se lever. La nuit, c’est la mère qui veille et se réveille. La nuit, le père, lui, faisait la sourde oreille.

Toi, tu te lèverais la nuit.

Tes deux parents sont comédiens. A ta naissance, ton père s’est mis à enchaîner les contrats pour rapporter à manger, parce que c’est ainsi qu’il se figurait son rôle avant de l’exercer. Aujourd’hui le lien qui vous unit s’avère… plutôt faible. Enfant, quand des questions intimes te venaient, sur ton corps par exemple, c’était évident pour toi que ta mère saurait en être la destinataire. Vous n’avez jamais rien verbalisé entre vous, avec lui, sur son absence pendant votre enfance. Ta sœur y est parvenue, en revanche… Malgré tout, tu as eu beaucoup de chance. Elevé par des femmes, avec certes très peu d’hommes référents, mais sans aucun doute finalement sur ce qu’il est bon de créer avec son enfant.

Toi, tu créerais du lien avec le tien.

C’est en sa propre mère que la tienne a puisé un soutien. Malgré cette aide, elle a beaucoup moins travaillé que ton père. En a souffert, même si dans le spectacle, l’époque était moins précaire. Sa vie à elle s’est concentrée sur ses enfants. Sur toute cette charge éducative à assumer. Quant à lui, il assurait d’une part des revenus suffisants, d’autre part l’autorité paternelle.

Toi, tu soutiendrais autrement la mère de ton enfant.

Professionnellement, tu t’es un peu cherché. Démarrage dans le milieu de la cuisine. Parmi tes collègues d’alors, une seule femme : l’exception, mais qui avait choisi de ne pas avoir d’enfant. Plus simple. Bifurcation ensuite, avec ton entrée dans une école de théâtre. Autre ambiance et pas mal de femmes dans ce milieu-là. L’âge auquel la question parentale se pose, c’est après la trentaine, une fois que les réseaux se sont mis en place. Métier particulièrement précaire, qui implique une sorte de loi tacite : ne deviens pas mère tant que tu n’as pas fait carrière. Encore plus précarisant de s’occuper d’enfants. D’ailleurs, plusieurs femmes autour de toi ont vécu un avortement.

Toi, tu te demandes ce qui se passe pour les pères.

Un de tes amis, comédien aussi, à 32 ans, n’en veut déjà plus, d’enfant. Comme la plupart d’entre vous, les hommes, il n’a pas été éduqué à prendre sa part dans la contraception. Si plusieurs de ses compagnes ont avorté, une d’elles a mis au monde leur enfant, avant d’assumer seule sa charge éducative, après décision de séparation. Depuis, lui traine une espèce de culpabilité. N’avait pas pris le temps, pas décidé, de se projeter dans cette paternité. La vit à temps plus que partiel désormais. Un week-end sur deux, il a été acté. Ni préoccupation ni organisation des demains qui s’enchaînent, qui enchaînent et nous entraînent une fois l’enfant là. L’enfant qui n’en avait pas demandé autant : être là.

Toi, tu prendras ta part depuis le projet d’enfant jusqu’à sa prise en charge.

D’ailleurs, vous avez fait un deal, elle porterait l’enfant, toi tu lirais des livres sur être père et être mère… Que cette lecture te fut parfois insupportable… ! Pour les pères, au chapitre « Gérer ton accouchement », il était par exemple annoncé : « Comme un bonhomme, mais rassure-toi, aucun détail médical » ! Dans un autre ouvrage destiné aux futurs pères, l’auteur, un vieux médecin, apportait au contraire beaucoup de précisions médicales, mais la partie visant à te confirmer ton désir d’enfant incluait deux quiz effarants. Une réponse positive était attendue à chaque question, dont celle-ci : « Faire carrière est-il pour vous prioritaire ? »

Toi, tu imagines que tu feras des choix, renonceras, aménageras, prendras en compte le bébé et la nécessité de s’en occuper.

Pendant longtemps, ta conscience sur ces questions était en sommeil, souterraine, mais ton amoureuse l’a réveillée, portée au grand jour. Progressivement. Ton amoureuse avec qui vous avez eu ce projet d’enfant.

Ça y est, vous êtes trois désormais ! Et trois semaines plus tôt que prévu. Arrivée au bon moment. Pile quand ton amoureuse a fini de présenter son mémoire. Pile au milieu du confinement. Merci au coronavirus car toutes tes dates ont été annulées. Vous aviez prévu trois mois d’accueil ensemble pour le bébé mais un mois de plus a pu être ajouté au calendrier.

Comment imaginer que les salariés ne bénéficient que de onze jours ? C’est fou… En même temps, vu la charge que ça représente, que beaucoup d’hommes prennent la fuite ne te surprend pas beaucoup… L’épuisement est effectivement au rendez-vous, d’un coup d’un seul et pour un moment. Brasse coulée, apnée et fatigue assurée, alors que c’est à deux que vous vous relayez ! Malgré tout, comment aurais-tu pu ne pas prendre ce temps-là avec ta gamine ? Inconcevable. Tant de choses t’échapperaient aujourd’hui. Par exemple, c’est toujours toi qui la changes. Et puis vous êtes tous les deux capables de la calmer. Vous apprenez ensemble la manière de fonctionner à trois. Tu aurais été malheureux de repartir travailler au bout de onze jours. Le lien avec ta fille ne serait pas le même. Cela aurait été si injuste… Vous avez réfléchi à tout cela ensemble, avec sa mère. Si tu avais été salarié, tu aurais certainement pris un congé parental. « Congé », quel drôle de mot… Ce temps-là ne ressemble pas du tout à l’idée que tu te fais d’un congé.

Tu n’es pas dans le monde salarié, mais tu ne comprends pas pourquoi les deux parents n’ont pas droit à la même durée pour accueillir leur enfant. La discrimination à l’embauche n’aurait pas lieu si c’était le cas. Rien que pour ta compagne, lors de sa recherche d’emploi, on lui a demandé si elle était mariée et si elle avait des enfants ! Et pour bien continuer d’assigner les femmes à la maternité, structurellement, les choses sont construites pour écarter les pères. Par exemple, on te signifie que c’est inhabituel quand tu appelles la maternité. Car les hommes sont supposés prendre une place en retrait. Le secrétariat et les sages-femmes, chaque fois : « Quand Madame viendra… ». Justifications nécessaires alors : « C’est moi qui prends cette charge ». D’accord il s’agit de son corps, mais la part organisationnelle peut très bien être investie par le père, et elle est importante ! Depuis la naissance, tout cela se confirme, car à part l’allaitement (c’est-à-dire seulement la mise au sein et le fait de la nourrir), tout le reste, tu pourrais, tu peux le prendre en charge. Tout le reste n’est que de la cons-truc-tion.

Ta mère t’a proposé un contrat en juin (il t’arrive de t’associer avec tes parents). Désolé mais non : ta fille vient de naître. Elle a compris. Elle a même valorisé ton engagement. Celui de prendre ta juste part. Celui qui t’a conduit à jouer dans un seul festival cet été, alors que normalement cette saison est très chargée dans ce métier. Vous avez loué, comme ça ton amoureuse et votre fille seront à côté, pour que, la nuit, tu sois là aussi.

Ce que vous montrez est inhabituel. D’évidence. D’ailleurs, une parole gratifiante arrive à bonne fréquence, à elle destinée : « Hé bien, qu’est-ce qu’il t’aide ! »… Mais pas toujours, si tu y réfléchis. C’est assez relatif. Exemple des tâches ménagères. Lors d’un repas de famille, un homme de la table qui dit de toi « Lui, il est bien dressé ! ». Pas très valorisante, cette petite injonction, en creux, à la virilité. Qui souligne qu’un homme reste libre s’il est – ou se croit – exempté, comme lui, de ces activités.

2019 – Rituel sournois

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Un jour de Janvier – Tu déposes Amélie à la crèche et tu précises à l’éducatrice que c’est son père qui viendra ce soir la récupérer. C’est son tour. Comme chaque lundi, tu mets ton alarme sur ton téléphone pour bien penser à le lui rappeler. Il est si distrait. Il n’y penserait pas sans toi. Une fois, il a oublié, ça t’a vaccinée. Désormais tu sais qu’il ne faut compter que sur toi. Tu prends ton poste préoccupée, la tête pleine de ta liste de tâches. Tu penses plusieurs fois dans la journée à cette soirée qui commencera sans toi, donc tu en profites pour noter sur ton mémo la liste des courses, et ce que tu prévois de préparer ce soir. Tu reprends ton travail. Tu repenses à ce qu’il va faire à ta place ce soir. Il pourrait passer prendre des couches en sortant de la crèche, tu as remarqué qu’il n’y en avait presque plus. Tu le lui demanderas tout à l’heure puisque tu vas l’appeler comme d’habitude. Pour être sûre. Tu replonges dans ton travail. A dix-sept heures, comme chaque semaine, tu passes ton coup de fil : « T’oublies pas de prendre Amélie ce soir ? Et tu peux racheter des couches, il n’y en a plus ? ». « Oui, oui, ne t’inquiète pas, j’ai mis ma sonnerie, mais merci de me le rappeler ». Il raccroche. Tu ne l’entends pas soupirer.

Le même jour de Janvier – C’est lundi. Comme chaque semaine, tu as démarré aux aurores ce matin et sortiras suffisamment tôt ce soir pour récupérer ta fille à la crèche. Tu adores le lundi… enfin ça dépend. Tu es partagé en fait. Tu ne sais pas trop formuler ce que tu ressens. D’un côté, tu as hâte de voir Amélie te tendre les bras quand tu arriveras ce soir (avec son grand sourire enjoué et sa course à petits pas vers toi). D’un autre côté, tu sais que tu auras droit à une série de recommandations, de rappels, de trucs à faire et autres instructions transmises par téléphone une demi-heure avant l’heure de la crèche… par sa mère inquiète. Parce qu’une fois tu as manqué l’heure. Parce que désormais tu risques, d’après elle, de toujours manquer l’heure. Elle a crié comme jamais ce jour-là. Elle s’est emportée comme si tu étais un monstre. Tu t’es excusé, rattrapé comme tu as pu, mais impossible de revenir en arrière. De gommer ce moment qui fait partie désormais des annales familiales. Des anecdotes racontées aux copines, à Noël, aux parents. Le père à qui on ne peut pas faire confiance. L’expérience l’a prouvé. Ta journée se déroule sans anicroche. Dix-sept heures, le téléphone va sonner, comme d’habitude. D’ailleurs il sonne. Tu réponds « Oui, oui, ne t’inquiète pas, j’ai mis ma sonnerie, mais merci de me le rappeler ». Tu raccroches. Tu soupires. Tu n’avais pas remarqué qu’il n’y avait plus de couches. De toute façon, elle a l’œil sur tout, elle est en veille, alors à quoi bon mobiliser aussi ton attention pour scanner les placards de la maison ? Elle s’en occupe et te fait des listes que tu exécutes. Tu as un peu huit ans le lundi soir. Elle est doublement maman le lundi soir. C’est mi-confortable, mi-insupportable.

Au-delà d’une répartition équitable des tâches, il reste à construire des relations de confiance réciproque. Dans beaucoup de couples, nous sommes encore loin du compte.

Ah, bien nommée Charge mentale,

concentrée, prise de tête parentale, tu t’étales, tu t’installes. Tu t’accroches, infernale, envahissant et tourmentant la figure la plus présente, de fait prépondérante, novice assignée, par suite spécialisée, reine fourmi qui règne sur la marche du foyer. Te résignant à tirer gloire d’un accaparement, tu figes sans crier gare les rôles dans le ciment.

Tu te fais moins prégnante, plus distante, virevoltante, quand deux parents partagent le mal dit maternage… Alors tu butines. Entre les deux, tu promènes ton pollen. Et on imagine meilleur ton miel, et plus sereins tes hôtes, côte à côte, et l’enfant deux fois confiant, quand, transformée en abeille, tu répartis tes ficelles.

Ah, fragile Confiance,

rude à accorder au parent moins habitué à câliner, à couver, et qui peine, à temps partiel, à prouver sa compétence quand le parent qualifié à plein temps s’est entraîné… Dès que le ventre a gonflé. Pendant des mois de congé. Dès que la vie a germé. Comme tu perds patience, hésitante, exigeante, devant une figure nouvelle, souvent paternelle, qui accueille la vie soudain, qui part au boulot l’matin, qui tarde à prendre le train des soins quotidiens. Absente toute la journée. Non préparée, non habituée. Cervelle plus épargnée tout le jour par le cadet des grands soucis de la veille sur le bébé de l’amour. Souvent, tu restes immobile, érodée, intranquille, à moitié morte devant la porte de l’entraide dans le couple. Te révélant tout sauf souple, jugeant l’autre insuffisant, chaque initiative médiocre, chaque geste en mieux reprenant. Tu gonfles de joie devoir fierté – parfois attention résignation ! – pour ce qui est de fabriquer développer confirmer conforter une spécialité du soin d’importance réassurance… Savoir faire au féminin et tout le tintouin. Tu te fais peau de chagrin, de temps en temps, quand il s’agit de laisser sa chance au débutant incertain. Le mépris n’est pas si loin.

Quand, au contraire, tu te déploies, que tu ouvres tout grand les bras, à petits pas dans les coulisses, de la personne qui se hisse au sommet de tous ses doutes, apprenante, hésitante, tu peux lui montrer la route, réjouissante, indulgente, des aptitudes conquises par ta douce entremise.

Capacités partagées, à temps complet.

« Si aménagement des temps il doit y avoir, la seule solution est de répartir entre les pères et les mères. Pour le plus grand profit de tous : couples, enfants et entreprises. »

Sylviane Giampino

2015 – Ralentissement créateur

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“J’aimerais qu’on parle de la structure narrative de ce roman qui est exceptionnelle (…) Ce sont des chapitres courts alternés. Vous prenez Marie-Laure et Verneer, 16 ans et 18 ans en 1944, et vous procédez par flashbacks, chapitres très très courts, comme des petites nouvelles (…) Comment avez-vous construit, écrit ce livre extraordinairement complexe et en même temps si simple à lire ?”  Tu viens de remporter le prix Pulitzer avec ton dernier roman[1] après un recueil de nouvelles. Un autre écrivain présent sur le plateau de La grande librairie vient de s’étonner du fait que tu te donnes autant de contraintes dans ton processus créatif. Oui, en effet, tu as constaté que la contrainte favorisait l’inventivité, dans ton cas comme dans celui des autres. L’écriture de ce livre t’a donné du fil à retordre ; tu as mis très longtemps à l’écrire. Cependant tu t’es amusé, certain que personne ne le lirait puisque les personnages ne se rencontrent pas dans 90% du livre. La réponse que tu t’apprêtes à livrer va faire son effet et tu ne laisses rien paraître de ton éventuel petit plaisir. « J’écrivais des chapitres courts parce que j’avais des enfants très jeunes. J’ai des jumeaux… ça m’a pris dix ans à écrire et mes enfants ont dix ans. C’était encore une contrainte supplémentaire. Je ne pouvais travailler que deux à trois heures d’affilée, donc je pouvais simplement écrire un petit chapitre ou enlever quelques mots de trop, ou encore affiner une image avant de faire quelque chose avec les enfants. Et d’une certaine façon ces chapitres courts rencontrent mon style d’écriture… Si j’alternais comme un match de tennis chaque personnage, je pouvais conserver chaque personnage tourné dans l’esprit des lecteurs. » Tu assumes tes raisons et tu les partages avec un sourire (moqueur ?), dans ta position d’écrivain, d’artiste pas tout à fait enfermé dans les représentations traditionnelles qui pourraient encore sévir ici ou là. Peut-être seras-tu incompris… Ou peut-être seras-tu admiré pour ta posture d’écrivain-père investi. Un exemple à suivre par tout type de parents ? Tu as su transformer la responsabilité parentale en atout. Alors qu’elle est habituellement dénommée contrainte, quand il s’agit de l’inscrire dans le rythme effréné d’une vie professionnelle commune.

« Le développement d’un enfant demandera toujours de la présence, du temps, le développement d’une succession d’étapes incompressibles. Les enfants sont des ralentisseurs. En cela aussi ils sont utiles : ils contiennent les femmes et les hommes qui leur sont proches dans une humanité de pensée et de sentiments. Si les femmes sont particulièrement sensibles aux questions de temps, c’est aussi grâce à eux. Grâce à eux, et non pas à cause d’eux. »

Sylviane Giampino


[1] Toute la lumière que nous ne pouvons voir, d’Anthony Doerr, Albin Michel, 2015. Œuvre effectivement formidable que je me suis empressée de dévorer après l’émission puis de promouvoir et prêter autour de moi.

2014 – Ma femme est formidable

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Cet article a été publié le 4 mai 2020 par la revue en ligne Slate.fr, sous le titre “Ma femme est formidable”.


“Et sinon, j’imagine que vous avez des enfants… Comment ça se passe du côté familial ?” A l’occasion de la quinzaine de l’égalité, tu as accepté de témoigner à l’Hôtel de Région en tant qu’élu. Maire d’une petite ville d’Ardèche. En même temps, tu diriges une entreprise. Depuis 1977, tu exerces des mandats électifs, entre maire (c’est ton troisième mandat) et conseiller général. Tu as même pris la vice-présidence du Conseil Général pendant six ans. Tout en exerçant ton travail, dans les faits à temps partiel. Alors quand on t’a proposé de partager ton expérience, de parler de l’articulation de tes temps de vie, tu as réfléchi à la façon dont tu organisais ton temps, entre tes responsabilités professionnelles et ta vie d’élu local. Tu te dois d’être extrêmement organisé. Forcément. Et de faire confiance. De déléguer beaucoup à tes équipes. Cela fait près d’un quart d’heure que tu exposes autour de la table ronde la façon dont tu as mis au point chaque rouage de cette double vie, devant une salle pleine à craquer. Même si c’est difficile, tu y arrives, depuis le temps. Tout-à-coup, l’animatrice t’interroge sur ta vie de famille… La question te prend au dépourvu. C’est l’effet première fois. Etonnante question. On ne te l’avait jamais posée. Après un léger temps d’arrêt tu réponds. « Oui, j’ai des enfants. Oh, je dois dire que rien de tout cela n’aurait pu se produire si ma femme n’avait pas tout assumé. Elle est extraordinaire. Elle s’est toujours occupée de tout de ce côté-là. » C’est vrai quand tu y penses, ce soutien indéfectible dont elle a fait preuve… C’est une bonne chose d’avoir l’occasion d’en parler. De la remercier en public. Tiens, l’animatrice semble un peu gênée par ta réponse. Pourtant tu as été sincère. Tu sens un léger bourdonnement dans l’assistance. Tu as fait un impair ?   

Ce jour-là, tu n’as pas saisi le problème que ta réponse soulevait. Pourtant, tes missions d’élu te confèrent un devoir. De réflexion. D’observation de la société. De conscience de ce qui t’a amené là où tu es. De ce dont disposent les différentes personnes pour agir et s’impliquer dans la vie publique. De ce qui leur manque aussi. Par exemple des ressources culturelles. Financières. Du temps. De l’estime de soi. De l’engagement. Virginia Woolf disait que les femmes ont besoin d’une chambre à soi pour écrire. Pour créer. Pour s’engager en politique, tu peux constater qu’elles ont un autre besoin. Besoin de quelque chose dont, au vu des chiffres persistants sur la répartition des tâches, beaucoup d’hommes engagés, y compris dans des responsabilités familiales, disposent dans notre société : le « soutien indéfectible » de leur conjoint·e s’il y a des enfants. C’est-à-dire la prise en charge mentale et souvent réelle du quotidien domestique et familial. Avec recours à une aide extérieure quelquefois. Tu ne sembleras pas ce jour-là t’être interrogé sur l’effet provocateur de ton propos, dans ce contexte de recherche d’égalité entre les sexes. Sur la dissonance entre les messages d’appel à la parité lancés en politique jusque dans l’objet du colloque et ce que tu viens d’énoncer sans aucune gêne. Ta femme s’est occupée de tout… Aurais-tu fait la même chose ? Non, puisqu’elle n’avait pas les mêmes désirs que toi. Et puis vous vous étiez mis d’accord. Elle préférait s’occuper des enfants. Et elle gagnait moins que toi au départ. Elle avait choisi. Toi aussi. Comment en tant qu’élu aurais-tu pu interroger ton propre schéma, dans la perspective de participer à un monde plus égalitaire ? Quand il s’est agi de parler de l’articulation des temps de vie, maintenant que tu y repenses, certaines femmes invitées ont parlé spontanément de leur vie de famille… Toi, cela ne t’est même pas venu à l’idée. Bien sûr : cette partie-là n’était pas la tienne. Qu’aurais-tu bien pu dire… ? Pourtant, le programme de ce colloque commençait par mentionner la « quinzaine de l’égalité » et se terminait par le « verre de la parité ». Si tu l’avais mieux lu, tu aurais peut-être évité un impair… à défaut de porter un message égalitaire.

Le retrait réel ou symbolique du travail se pratique habituellement au féminin. L’argument économique appuie régulièrement la décision, estimée rationnelle, bien que creusant l’inégalité de revenus dans le couple. Le plus souvent Madame gagne déjà moins, alors plutôt que de réduire l’écart de revenus au sein du foyer, il est décidé, admis, qu’elle gagne encore moins (son heure travaillée à elle vaut moins que son heure travaillée à lui), dans l’intérêt économique du collectif-foyer. Ainsi, elle s’y fond encore davantage, Madame, dans ce foyer, en commençant par réduire son implication professionnelle et sa contribution financière. Par suite, elle fait consciemment ou non de la place à son travail, pour d’autres[1]. En parallèle, Monsieur, grâce au temps qu’il gagne si sa partenaire se fond (ou se confond seule) dans ce foyer (qui devient d’autant plus collant que la fonte est à la fois lente et forte), progresse au travail ou dans d’autres activités. Devenant du couple le « pilier financier », il finit par envisager son foyer comme une externalité, voire le lieu de son repos mérité. Glissement logique. Solidarité à sens unique.

« Grâce à la collaboration discrète de leurs épouses-secrétaires, des milliers de savants et d’écrivains ont pu étudier, créer, concevoir, libérés de tout souci matériel. La réalisation des hommes repose sur l’exploitation des femmes. »

Ivan Jablonka


[1] Voir le film La vie domestique, de Isabelle Czajka, 2013 avec Emmanuelle Devos, qui décrit très bien ce glissement.

2009 – Destitution nocturne

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Elle a quatre ans et fait de toi le plus heureux des pères. En ce moment inquiet toutefois. Elle va rester plusieurs jours dans cet hôpital, le temps nécessaire pour maîtriser l’infection. Vous décidez de vous partager la veille nocturne avec sa mère, en alternance, dans le fauteuil de repos prévu à cet effet. Tu as à cœur de t’occuper de ta fille le mieux possible et autant que sa mère ; vous avez opté pour la garde alternée lors de votre séparation. Tu sais d’expérience endosser tous les rôles, c’est ce que tu as toujours fait avec ton fils aîné, dont tu as la garde. Comme ce sera ton tour ce soir, pour la deuxième nuit, vous en informez le personnel. L’annonce semble faire naître une gêne immédiatement perceptible dans le regard de l’infirmière. Elle te prend à part. « Ce ne sera pas possible. La famille de l’autre enfant, celle qui partage la chambre, n’est pas d’accord avec votre présence. Elle souhaite que ce soit la mère qui reste. » Tu es contrarié alors tu essaies de comprendre. Peut-être a-t-elle peur que l’intimité de la petite ne soit pas respectée ? Tu proposes de sortir autant de fois que nécessaire, dès qu’on te le demandera. Nouveau refus de l’infirmière. Qui suggère que l’hôpital soutient ce point de vue. Tu te sens démuni. Un peu en colère aussi. Tu es son père, tu as ta place avec ta fille, non ? Pourquoi ne te propose-t-on pas une chambre pour elle seule alors ? Nouvelle réponse négative de la part du mur hospitalier. Tu ne veilleras donc pas ta fille les nuits. Sa mère devra malgré elle et malgré toi assumer seule chacune d’entre elles parce que c’est une femme… alors que toi, son père, tu es empêché en tant qu’homme. La présence masculine parentale est potentiellement suspecte la nuit dans cet hôpital.

Que la responsabilité parentale soit réellement assumée par les deux parents ? Cela n’est pas le sujet. Que sa mère exerce une activité professionnelle (incroyable !) et doive effectuer ses journées un minimum reposée ? Pas le sujet non plus. Qu’à son travail on nourrisse un éventuel ressentiment vis-à-vis de ces mères qui ne sont pas toujours disponibles ni en forme, sont absentes, prennent des jours de façon inopinée parce qu’elles « ont des responsabilités familiales, elles… (et eux, qu’ont-ils ?) » ? « Ha, ces femmes, il leur faudrait tout… Mais, non, qu’elles choisissent ! Qu’elles se mettent bien dans la tête que ce n’est pas compatible de travailler et de s’occuper de jeunes enfants ». Pas le sujet. Qu’elle puisse être soulagée de la moitié des nuits, elle qui a la garde de ses deux autres enfants nés d’une autre union ? Pas le sujet non plus.

Des années après, tu reparleras de cette semaine passée par ta fille dans un hôpital public français, pendant laquelle on t’a sommé de ne pas assumer ta part de parentalité, pour la reporter sur la mère de ta fille, parce que toi, tu es un homme. Avec l’arrière-pensée que tout homme en présence d’enfants est potentiellement un intrus. Ou pire, un suspect (quelle autre raison ?). Alors soupçonné d’être quoi ? Un voyeur… Voire un prédateur, un agresseur, un auteur d’abus sexuels sur enfants qui s’ignore peut-être encore. On se charge de lui révéler alors : il aurait des pulsions ‘naturelles’. En tant qu’homme. Il ne saurait pas se contrôler. L’étiquetage d’un individu, au nom d’une croyance portant sur tout le groupe des hommes, prend toute son importance là. En revanche, dans un contexte identique, aucun questionnement ne serait déclenché concernant la mère, en tout cas pas de manière généralisante, juste du fait de son sexe. Quel message symbolique est envoyé par l’hôpital sur les hommes et sur les femmes dans cette situation ? Ce message défend-il l’égalité entre les sexes théoriquement défendue dans nos valeurs républicaines ? Pas vraiment. Tu feras aussi le lien avec cette maîtresse, pourtant elle aussi fonctionnaire, supposée défendre nos ambitieux principes affirmés sur les frontons des écoles. Elle te demandait régulièrement de voir la mère de ton fils, avec moult sous-entendus sur ton incapacité à jouer à toi seul le rôle des deux parents, alors qu’aucune situation équivalente chez les mères dites isolées – pourtant très répandue – ne suscite un tel acharnement à exiger la présence de l’autre parent…

D’autres postures professionnelles existent bien sûr à l’hôpital. Des médecins refusent de conditionner la présence parentale au sexe du parent et le font entendre à leurs publics comme à leur personnel. Certains établissements tentent même de normaliser le paternage. Encore trop rares, ils se positionnent dès la naissance pour un véritable accueil du parent qui n’accouche pas. Le 12 avril 2019, un court reportage sur France 3 révèle qu’à Grenoble, une maternité privée accueille les deux parents dans un lit double. Pour permettre au lien avec l’enfant de se construire dès que possible, pour faire une juste place au deuxième parent, et pour soutenir la mère. Les fonds pour l’achat de ces deux lits doubles ont été réunis grâce à un financement participatif, suite à une demande de parents d’accueillir le papa, « pour lui offrir la possibilité de vivre au même titre que les mères les premières nuits à la maternité » (Huffington Post[i]). « Question de confort, et aussi d’égalité. “C’est vraiment un dispositif qui permet au papa de jouer son rôle en alternance avec la maman“, souligne le père de l’enfant. Pour leur premier enfant, il y a trois ans, le papa avait eu droit à un lit d’appoint. Rien à voir avec cette nouvelle expérience, qui comporte aussi d’autres bienfaits. “On considère qu’après un accouchement, alors que c’est l’instant où, vraiment, l’hormone du lien, qu’on appelle l’ocytocine, est délivrée en quantité astronomique, on se dit qu’il faut vraiment continuer à maintenir ce lien et que le papa puisse continuer à être collé, serré contre sa compagne et pouvoir admirer sa petite merveille à côté sans être dans un lit d’appoint ou sans avoir l’obligation de rentrer chez lui“, explique Alexandra Licina, sage-femme. Dans la majorité des chambres, lit simple et lit d’appoint restent la norme. Mais la maternité aimerait passer de deux à neuf lits doubles. »[ii]

« Il y a toujours eu, et il y aura toujours, de bons et de mauvais pères (et mères) et cela n’a rien à voir, ni avec le divorce, ni avec l’émancipation féminine : c’est une question de disposition psychique à la parentalité, de disponibilité, de bienveillance et de générosité. »

Olivia Gazalé


[i] Source : https://www.huffingtonpost.fr/entry/maternite-grenoble-lits-doubles_fr_5cac56fae4b01b34503af246

[ii] Source : « Naissance : un lit familial à la maternité », France 3 Auvergne Rhône Alpes, 12 avril 2019 – https://www.francetvinfo.fr/societe/mariage/peres-et-garde-partagee/naissance-un-lit-familial-a-la-maternite_3395047.html

2000 – Être à la hauteur

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Tu sors de la maternité, à la fois excité et légèrement anxieux. C’est toi qui conduis la voiture. La petite est à l’arrière, minuscule miracle vivant, fragile inconnue qui peine à ouvrir les yeux. Elle a déjà dix jours. Sa naissance a été éprouvante. C’est votre premier bébé. Vos familles sont loin. Tu la regardes, ton amoureuse, qui a porté l’enfant. Tu te demandes encore comment elle a pu supporter l’épreuve. Tu l’as accompagnée à l’hôpital dès la perte des eaux et puis tout est allé très vite. Les blouses de différentes couleurs se sont succédées dans la pièce tamisée. Musique et lumière douces contrastaient avec la tension ambiante. Complications. Impossibilité de percevoir en continu le pouls du bébé. Hésitations et gestes tremblants de l’infirmière anesthésiste. Tu manques te trouver mal devant les piqûres à répétition, les bleus qui se forment sur l’avant-bras. On te demande de sortir. Puis on te propose de rentrer à nouveau. Tu fais ce que tu peux. Que peux-tu ? Tu lui tiens la main. Fort. Tu sais qu’elle souffre. Tu te sens impuissant mais tu sais que c’est important que tu sois là. Tout va trop vite apparemment. Plus vite qu’il ne faudrait. Pourtant le temps te paraît une éternité. La péridurale est difficile à poser. N’a pas le temps de faire effet. Enfin si, mais ce sera après l’accouchement… Et puis le bébé sort sa tête et le long cri de ton amoureuse deviendra inoubliable. Son corps est un champ de bataille et le simple drap blanc qui ne la recouvre qu’à moitié te révèle la vérité toute crue de l’expérience : elle traverse les époques, les lieux, les vies d’une majorité de femmes, avec au centre un corps et une âme bousculé·e·s. Tu as pu – ou tu as dû ? – assister – ou participer ? – à l’exploit. Vivre aussi ce moment morcelé. Dedans, puis dehors. Avec ou sans toi. C’est toi qui as coupé le cordon. Sauras-tu jamais ce qui s’est passé vraiment ?

Dix jours s’ensuivent, d’aller-retours, entre travail, appartement et maternité, pour qu’elle récupère, que ses plaies se referment un peu, le mieux possible. Dix jours pendant lesquels tu prendras et apprendras tant bien que mal ta place. Vous donnerez tous deux le bain à ce petit être qui va bouleverser vos vies. Attention à la blessure du cordon. Vous l’habillerez de ses minuscules vêtements. Attention à bien maintenir sa tête. Vous changerez sa couche. Attention à bien nettoyer dans le bon sens. Tu as l’impression de prendre du retard. Elle s’occupe du bébé de jour comme de nuit. Elle l’allaite. Elle pleure. De joie, de fatigue. De blues, de souffrances, de trop plein. Elle a mal. Partout. Elle trouve tout cela merveilleux. Elle trouve tout cela douloureux. Tu es là. Tu n’es plus là. Tu veux adopter le comportement juste. Tu l’écoutes. Tu essaies de comprendre, d’être au plus près. Tu as du mal à dormir. Tu sais qu’elle ne dort pas. Elle t’attend pour le bain. Pour un change. Pour apprivoiser la vie à trois. Pour le rendez-vous de sortie.

Vous arrivez à l’appartement. Tu as aidé pour la valise, participé aux achats. Tu as fêté ça avec tes collègues. Tu as appelé ta mère, ton père, tes sœurs, tes amis. Ses parents, sa sœur, ses amies. Tu espères que vous n’avez rien oublié. Tu es très tendu ; tu t’efforces toutefois de paraître serein. Tout cet équipement que vous avez acheté vous sécurise – c’est une première enfant, le marketing de la naissance a fait son effet. Comment allez-vous faire à présent, deux parents et une nouvelle-née ? Tu ouvres la porte. Tu déposes délicatement la coque qui te semble démesurée tellement l’enfant est minuscule. Et puis arrive ce que tu redoutes depuis le début : le tout jeune visage jusque là paisible se crispe, une grimace se dessine soudain et un cri retentit, puis un autre. C’est un bébé qui pleure et ça te rend nerveux. Tu te précipites pour câliner l’enfant et tu lances à ton amoureuse aussi mère à présent : « Qu’est-ce qu’elle a ? Pourquoi elle pleure ? » C’est parce qu’elle est sa mère que tu poses cette question. « Je ne sais pas, répond-elle. Je la connais à peine plus que toi et elle ne parle pas encore. Comment le deviner ? On va faire doucement sa connaissance ensemble. L’observer, l’écouter, répondre comme on peut à tous ses besoins, en prendre soin, et tout va très bien se passer. » Tu la sens soulagée d’être rentrée, d’avoir pu livrer que vous étiez deux désormais à vous occuper du bébé. Tu as bien ta place. Tu le savais au fond, mais tu avais besoin d’être rassuré toi aussi. Elle a en effet dix jours d’avance en tête-à-tête avec l’enfant, des heures de temps arrêté, de connivence pendant chaque tétée, de regards entre mère et fille… Tu décides que la première option – merveilleuse – est le câlin. Bercer, apaiser cette enfant pour lui rouvrir les portes du sommeil deviendra la première de tes nombreuses spécialités de jeune père. Sur l’épaule ou dans la poussette. Dedans ou dehors. Et très vite, les soins s’enchaînent, auxquels tu contribues dès que tu es là, la nuit pour qu’elle dorme un peu, le soir quand tu rentres. Ce qui vous arrive est extraordinaire.

Tu sais depuis et d’expérience – même si tu l’as toujours pressenti – qu’en matière de soin aux bébés, la présomption de compétence ou d’incompétence selon le sexe des parents n’est pas du tout justifiée. En ce domaine comme ailleurs, la capacité se développe avec le goût (qui s’éduque), parfois le devoir (qui s’inculque), en tout cas l’expérience (qui s’acquiert). Avec quoi d’autre sinon ? Et pourtant la supposée nature maternelle des femmes persiste dans les croyances… Comme la supposée incompétence des hommes en la matière. Au détriment de ces mères qui, alors qu’elles se sentent mal à l’aise d’endosser LA responsabilité maternante (toute entière située chez les femmes rien que dans notre vocabulaire…), vont s’atteler à devenir les plus expérimentées et compétentes. Pour tenir leur place. Sinon, elles culpabiliseraient face à l’opprobre sociale. Cette croyance persiste aussi au détriment des hommes qui s’empêchent (ou sont empêchés), d’acquérir l’expérience qui forge la compétence. Alors que les figures d’attachement peuvent évidemment inclure le père[1]. Un rôle se tient, se forge, par la mise en situation. On ne sait faire quelque chose qu’après s’être lancé·e. Souvent, plusieurs fois.

« Les hommes ne partageront pas équitablement les tâches parentales tant qu’on ne leur enseignera pas, si possible dès l’enfance, que la paternité a le même sens et la même importance que la maternité. (…) Qu’elle soit pénible ou joyeuse, l’expérience biologique de la grossesse et de l’accouchement ne devrait pas être assimilée à l’idée que la parentalité des femmes est forcément supérieure à celle des hommes. »

bell hooks, De la marge au centre


[1] Pour plus d’informations sur les figures d’attachement, visionner la conférence de la pédopsychiatre Nicole Guédeney disponible en ligne : https://apprendreaeduquer.fr/theorie-de-lattachement/