Congé 2ème parent : pourquoi défendre une longue part obligatoire ? (partie 1)

J’ai annoncé au moins dix arguments dans mon billet précédent pour que soit mis en place un congé paternité / deuxième parent non seulement long, mais avec une part obligatoire SIGNIFICATIVE (petit pas : le Sénat vient d’acter cette semaine de… sept jours obligatoires pour juillet 2021). Voici les quatre premiers.


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1. Augmenter les possibilités pour les mères de faire des choix

La question qui se pose, quand il s’agit d’imposer quelque chose, est bien sûr celle de l’obstruction des libertés… Faut-il forcer au chausse-pied les couples hétérosexuels à l’égalité ? Créer un congé paternité obligatoire serait-il intrusif dans un couple qui d’un commun accord décide de maintenir les rôles traditionnels sexués ? A quel titre condamner ce schéma ? Ma réponse est celle-ci : « Dans quelle mesure le commun accord est-il équilibré, choisi de façon éclairée par les deux parties dans un couple ? » Abordant l’inégale répartition des tâches dans les familles, qui mène certaines femmes à s’occuper de leur foyer, l’historien Ivan Jablonka avance que « toute mère au foyer doit pouvoir revenir sur son choix à tout moment (…) Cela suppose, au minimum, d’avoir fait des études, passé le permis de conduire et cotisé pour sa retraite, sans quoi l’investissement domestique n’aura offert que le confort de la servitude. A cette condition sine qua non, on peut accepter les configurations où, pour une période donnée, en fonction des exigences de carrière, l’un des conjoints s’investit moins que l’autre dans la famille. Cet arrangement ne doit pas profiter qu’aux hommes. (…) Le féminisme doit respecter les compromis de couple, mais les compromis de couples doivent aussi respecter le féminisme. »

L’imposition d’un tel congé pour le père, libérant les mères de leur place omnipotente dans la fonction-mère, les prémunirait contre le non choix, la résignation ou l’abandon de soi, qui peut résulter de l’enfermement.

2. Echapper à l’enfermement des hommes et femmes dans des rôles sexués

En creux, le caractère optionnel du congé actuel entérine le rôle prépondérant de l’homme pourvoyeur de revenus dans les familles, tandis que la mère reste la pourvoyeuse de soin attitrée. Elle a pourtant fait son entrée et son chemin depuis un moment dans le travail rémunéré. Lui est pourtant tout à fait capable, au même titre que toute femme réputée d’office compétente, de dispenser les soins requis ou de s’y entraîner. Victoire Tuaillon, dans son ouvrage Les couilles sur la Table (2019) suggère que nombre d’hommes ne sont pas encore prêts, d’eux-mêmes, à sauter le pas de l’implication, à moins que ce soit le dialogue – ou la confrontation – avec leur partenaire qui les effraie. Elle cite les propos de François Fatoux, membre du Haut Conseil à l’Egalité entre les hommes et les femmes, rapportés dans Ouest France le 8 mars 2015 : « Un homme sur quatre avoue qu’il reste plus longtemps au travail le soir, prétextant que son patron le lui a demandé, pour rentrer après les devoirs et la préparation du repas. D’autres achètent « la paix » en faisant des cadeaux à leur compagne. La technique la plus répandue reste le fameux « je le ferai la prochaine fois ». Plus original, 39% avouent se cacher ou sortir de la maison. Certains ont même déclaré faire semblant d’être souffrants. » Se permettre de choisir, détenir la liberté de s’investir ou pas, dès lors que l’on a décidé (ou juste accepté ?) de faire un enfant, c’est enfermer la mère dans ce rôle. Si le congé paternité devient obligatoire, la responsabilité parentale effective sera plus souvent mixte et le choix d’enfant réfléchi à deux.

Aujourd’hui, certaines femmes, après un investissement important au foyer, sont parfois contraintes, par nécessité économique, de prendre place dans la sphère professionnelle. Quand elles y parviennent, cette nouvelle situation, hors de chez elle, rémunératrice, peut les conduire à développer une pensée sociale et politique parfois confiée jusque-là à leur conjoint. Aujourd’hui, certains hommes, précédemment pris en charge sur le plan domestique ou familial, se trouvent démunis parce que leur exclusion des tâches d’entretien, de la cuisine ou de l’éducation a été constante. Assignés à un rôle de pourvoyeurs de revenus, ils n’ont pu créer la relation avec leurs enfants qui aurait permis confiance et confidences. Pratiquant insuffisamment le travail émotionnel (Victoire Tuaillon), ils se sentent plus souvent perdus face à la maladie et au soin nécessaire de leur partenaire de vie. « Une étude terrifiante montre que les femmes ont sept fois plus de chances d’être abandonnées par leur conjoint quand elles ont un cancer (21% des cas) que les hommes par leur conjointe quand ils sont dans la même situation (3% des cas) »[i]. Quelles libertés, mais aussi quelles responsabilités est-on en capacité d’exercer vraiment dans les domaines dont on s’est exclu·e toute sa vie ?

3. S’adapter aux différentes configurations familiales

Au-delà de considérer aptes les deux parents de sexe différent dans le soin des enfants, l’alignement du caractère obligatoire du congé maternité sur celui de l’autre parent permettra de considérer de façon équivalente deux parents éventuellement de même sexe vis-à-vis de l’enfant à naître. Cette mesure permettrait de considérer davantage l’enfant comme bénéficiant a priori de l’attention de deux personnes qui en déclarent la responsabilité parentale, indépendamment de leur sexe. Cette mesure, en légitimant la double responsabilité de l’accueil et du soin de l’enfant, serait en phase avec des configurations familiales plurielles.

4. Rééquilibrer le pouvoir de négociation au sein des couples

Imaginons les effets d’un congé paternité obligatoire qui se substituerait à la persistante mais délicate attention française « On ne peut pas le leur imposer quand même ! ». Tout d’abord, 100% des pères concernés le prendraient, au lieu de près de 70%. En toute logique, les 30% de jeunes enfants français n’ayant pas la chance de compter actuellement sur cette disponibilité à temps plein de leur père en bénéficieraient, tandis que leurs mères seraient bien soulagées (au moins dans le monde salarié). Les 100% des mères de ces bébés n’auraient pas à négocier avec leur compagnon la prise du congé, ni sa durée – « Tu pourras prendre quatre ou huit ou onze jours ? »  (7% des pères qui le prennent ne le prennent pas en totalité)[ii], puisque comme pour elles, une durée minimale serait instaurée par voie légale.

La plupart des mères subissent aujourd’hui seules les effets domestiques, familiaux et professionnels, de leur retrait long (mais plus court que dans d’autres pays d’Europe) et obligatoire du travail, qui déclenche une (ré)assignation des deux sexes dans des rôles traditionnels. Cette confirmation persistante des rôles sexués déséquilibre le pouvoir de négociation au sein des couples, ce qui affecte un ensemble de choix de vie. Le lieu de vie ou de travail, le type d’emploi recherché, la disponibilité requise, l’évolution professionnelle, le temps de travail de chacun·e, les adaptations des emplois aux âges et besoins de l’enfant, ou encore le mode de garde, ses horaires et les moyens à y consacrer sont autant de sujets dans lesquels les pouvoirs de négociation sont inégaux dans un couple aux membres impliqués inéquitablement dans les tâches parentales.

Les trajectoires individuelles seraient davantage rediscutées si un congé paternité long était une étape obligatoire dans le devenir parent.


[i] Victoire Tuaillon, Les couilles sur la table, Binge.audio.editions, (p.132), 2019, à propos de l’étude citée Gender disparity in the rate of partner abandonnent in patients with serious medical illness, Cancer, 2009 (Collectif)

[ii] Source Hélène Périvier, 2017, « Réduire les inégalités professionnelles en réformant le congé paternité», OFCE policy brief 11, 12 janvier  

Congé 2ème parent : plusieurs principes à défendre

Ce texte a été écrit avant la parution du rapport sur les 1000 premiers jours de l’enfant préconisant un congé de 9 semaines pour le 2ème parent (Dir. Boris Cyrulnik) et l’annonce en septembre 2020 par le gouvernement d’un prochain passage du congé à 28 jours dont 7 obligatoires. Une mesure qui présentera une avancée, certes, mais très insuffisante pour engager la transformation sociale escomptée.


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« La solution consistant à faire prendre la même durée obligatoire de congés parentaux aux deux conjoints mettrait tout le monde à égalité face à l’absence causée par le fait de devenir parent. »

Christophe Falcoz

Une partie des spéculations à suivre nécessitent un approfondissement ainsi qu’un débat de société au sujet de ce que nous souhaitons vraiment pour que les femmes et les hommes disposent des mêmes libertés, des mêmes capacités d’agir. Car c’est aussi en terme de libertés que la question de l’égalité se pose. Et c’est parfois grâce à une obligation que l’égalité se crée ou que la liberté s’acquiert. L’école est obligatoire jusqu’à seize ans. Cette obligation vise (théoriquement, en démocratie) à doter les enfants des ressources pour penser et agir librement. L’Etat a progressivement ouvert tous les métiers aux deux sexes. Il est capable de campagnes d’information pour que les femmes occupent une place plus affirmée et plus juste au travail, dans le sport ou dans la clientèle de leur banque. Parce qu’elles en sont capables. Quand bien même elles ne le seraient pas encore, elles le deviendront. Question de principe. Républicain, le principe. Et constitutionnel, de surcroît. Il reste désormais à obtenir de l’Etat (et de l’opinion publique) une forte incitation des hommes à prendre soin des bébés, aussi forte que celle véhiculée de tous côtés en direction des femmes. Parce qu’ils en sont capables. Et quand bien même ils ne le seraient pas encore, ils le deviendront. Question de principe. Républicain, le principe. De justice. La question du juste et de l’injuste pourrait utilement nous tarauder en permanence. Individuellement et collectivement.

Notre vie est théoriquement guidée par trois principes inscrits sur les frontons des mairies et des écoles. Cependant, telle que formulée, la fraternité, qui n’inclut historiquement que les hommes blancs, vise une complémentarité des rôles de sexe incompatible avec une égalité des sexes qui n’a été inscrite que beaucoup plus tard dans la constitution (R. Sénac). Ainsi, il est toujours attendu que nous maintenions et exercions, à l’issue d’un même choix, des rôles différents, et ce, même si ce choix nous paraît libre et éclairé. Etudier. Travailler. Emménager en couple. Suivre une formation loin des siens. Fonder une famille. Reprendre ses études. Réduire son temps de travail. Chacune de ces décisions ordinaires n’affectera pas de la même manière une personne identifiée femme ou homme à la naissance[1]. Si elle en a conscience, elle renoncera peut-être à ce choix (auto-censure), ou se résignera (choix contraint), voire en tirera sciemment des privilèges (la domination est-elle la forme de liberté visée ?). Sinon, elle constatera, ou pas, les conséquences différenciées de ses choix, immédiatement… ou des années plus tard. Dans les faits, nous sommes loin de l’atteinte de libertés égales entre les sexes, puisque d’apparentes possibilités égales (comme devenir parent) ne créent pas des situations comparables (morcellement de carrière versus surinvestissement professionnel).

La réforme du congé paternité peut et doit permettre aux jeunes pères de bénéficier de la même responsabilité sociale que les jeunes mères. « Dans le monde professionnel, dès qu’il y a une mesure qui favorise les femmes, une mesure similaire doit exister pour les hommes. », préconise Jérome Ballarin, fondateur de l’Observatoire de la Parentalité en Entreprise[i]. S’attaquer à la similarité des règles en vigueur (et à leurs effets) est un commencement.

Présumées dotées d’une capacité de soin envers les enfants par la loi comme par la pensée commune, elles se voient aujourd’hui responsabilisées à plein temps auprès de leur bébé plusieurs mois. Cette assignation suspend obligatoirement l’activité professionnelle des salariées. Cela présente des avantages (protection de leur santé, temps de soin effectif auprès du bébé, protection de son emploi)… et des inconvénients (déséquilibre créé avec l’autre parent, conséquences subies par la mère, probable retrait mécanique du père du soin au bébé).

Si le congé paternité d’aujourd’hui suspend, lui aussi, le contrat de travail, lui est très court, optionnel et insuffisamment indemnisé, surtout qu’il s’agit, comme le plus souvent, du revenu principal. Autre particularité, sa prise est flexible dans le temps, puisqu’il peut être pris entre la naissance et les quatre mois de l’enfant. Ces différences ne sont pas anodines ; elles n’ont pas les mêmes répercussions sur les relations et le pouvoir de négociation dans les couples, sur les liens tissés avec les enfants, sur l’influence de l’employeur sur la prise, la durée et le moment du congé, ni sur le positionnement du père dans son travail comme dans la sphère privée, en terme de temps disponible notamment.

Il ne s’agit pas que les hommes paient autant que les mères actuelles le prix de leur parentalité. Qui leur souhaiterait de risquer de vivre des promotions manquées, des présomptions d’indisponibilité à venir, des pensées à la place de, des remarques sexistes, une culpabilité croissante pour chaque jour travaillé passé loin de bébé, une concentration sur eux des tâches domestiques et de la charge mentale associée au foyer ? Les poncifs actuels décrient les besoins des enfants comme ceux des jeunes parents et nient les actuelles inégalités ménagères. Ils ont des implications sur l’embauche, le changement d’emploi, l’appréciation employeur et souvent l’estime de soi. Imaginons-les au masculin : « Il va demander un temps partiel à son retour », « Il ne sera pas impliqué sur tel emploi », « Il va s’absenter chaque fois que son enfant sera malade », « Il n’acceptera pas d’aller à une formation loin de chez lui », etc.

Hommes et femmes pourraient cependant vivre de concert leur parentalité, ses joies, ses difficultés, les réajustements de la vie qu’elle implique, et finalement tous ses effets directs comme indirects. Car ce n’est pas uniquement la fabrication d’un être humain dans son corps qui crée les conséquences vécues aujourd’hui par les femmes. C’est aussi l’organisation sociale de l’accueil du bébé et le rôle prépondérant assigné aux femmes dans ce domaine. En miroir, c’est le rôle plutôt passif que notre société donne aux (ou tolère chez les) jeunes pères.

Nous devons donc créer un accueil paternel de l’enfant aussi proche que possible de l’accueil maternel, comme cela est le cas pour les congés d’adoption. Certes, le congé maternité a été créé pour surseoir à l’accouchement et à l’allaitement éventuel. Il permet aussi à l’enfant de se construire pendant ses premiers mois grâce à l’accueil qui lui est réservé. Grâce aux liens de proximité initiés avec lui ou avec elle lors de l’écoute et de la satisfaction de ses besoins, qui le ou la préparent à sa future socialisation et à son autonomie croissante. 

Comme pour les mères, le congé du deuxième parent doit donc être obligatoire, suffisamment long et correctement rémunéré. Il doit aussi provoquer la création du lien privilégié né d’un vrai tête-à-tête avec le bébé. Né de la responsabilité quotidienne de l’enfant en toute autonomie.

Ces quatre dimensions me semblent indispensables et indissociables pour progresser à la fois vers l’égalité femmes-hommes, la facilitation d’un lien affectif père-enfant solide et apaisant, une compréhension plus grande au sein des couples, et une plus grande émancipation des personnes, femmes, hommes et enfants.


[1] Dans son pamphlet Sexus Nullus ou l’égalité, le philosophe Thierry Hoquet dénonce l’obligation de déclarer à l’Etat cette identification sexuée à la naissance (qui par ailleurs pose problème devant les multiples variations sexuées de notre espèce), étant données ses conséquences importantes en terme de restrictions de libertés. Selon lui l’Etat n’a aucunement besoin de connaître notre sexe, à moins que son but soit de lui attribuer un rôle social selon ce sexe et de le maintenir dedans. Ce qui va à l’encontre dans les faits des deux premiers principes républicains partout affichés.


[i] « Père et mère, même combat ? – Renforcer l’égalité en donnant de nouveaux droits équivalents », dans Cadres CFDT n°442, « Egalité, Paternité, Liberté », décembre 2010

Objections, votre honneur ! (1ère partie)

Présentation plus ou moins détaillée de ces réflexions à mon entourage depuis plusieurs mois. Réactions surtout enjouées, yeux qui brillent, devant l’audace, l’idéalisme, la fraîcheur de la réjouissante perspective. Mais pas que.


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Des réactions crispées, objections outrées, résignées ou indignées prennent aussi forme. Devant cette idée saugrenue, vertigineuse et transgressive. Forcément, puisque régénérante et transformatrice. Cette idée de réformer profondément le congé paternité. D’appeler à le rendre long, obligatoire, correctement rémunéré et partiellement consécutif à celui des mères. Des premières réponses sont forcément à avancer sur le ring des arguments. Dans le but de donner un genre romantico-poétique à la bataille, voici une traduction libre des propos tenus et des peurs jusque-là exprimées, entendues et comprises, en prose ou en rimes, voire en maximes.


ILLUSION

« Comment peux-tu t’imaginer que cette mesure va tout changer ? Que le sexisme va régresser en mettant en place un congé ? Que les femmes ne seront plus traitées comme des objets sexuels dévoués, au service des hommes de pouvoir, au réconfort, au faire-valoir ? Que les violences vont s’arrêter, que Me Too sera terminé ? »

Humilité

Tant de domaines différents ont besoin de bouleversements ! La mesure est humble au départ, mais qui sait ce qu’elle nous prépare, une fois nos rôles plus mouvants ? Osons une action qui promet de changer les mentalités.


CONTRADICTION

« Contre la norme tu te rebelles, mais tu en souhaites une nouvelle ! »

Assouplissement

Faire société implique des normes, qui évoluent et changent de forme. Les assouplir est une clé pour l’exercice des libertés.


INSENSEE !

« Imposer aux pères qu’ils apprennent à s’occuper seuls des bébés ! Quelle idée insensée tu as… C’est pas demain la veille qu’elle sera à l’agenda des politiques. Ni proposition citoyenne. Elle ne susciterait que critiques. »

Et pourtant…

En Suède et en Islande c’est fait. En Espagne une loi est passée. Des tribunes sont régulièrement signées de personnalités. C’est à présent le bon moment de nourrir, d’élever le débat, au niveau qu’il faut pour faire loi.


QUI ES-TU DONC ?

« Qui es-tu donc pour imposer à tous les pères un tel congé ? Qui es-tu donc pour leur dicter les contenus de leurs journées ? Quelle est la force de l’argument dirigeant l’usage de leur temps ? Attention, là, tu vas tout droit sur le terrain des hommes, crois-moi. Sûr qu’ils perdront en liberté, qu’ils n’y ont pas d’intérêt... »

Expression libre

Convenons donc que décider du bon usage de son temps c’est disposer de vraies libertés… Suis-je personne ou suis-je tout le monde ? Tout·e un chacun·e peut militer et revendiquer à la ronde, pour ces mères entraînées d’office à materner, à rendre service. Qui sitôt se trouvent enfermées dans ce rôle toute leur vie d’après, tandis que les pères sont enjoints de s’illustrer en gagne-pain.

Est-il besoin d’être spécial·e pour oser dire son idéal ? Dois-je justifier de m’exprimer ? Est-ce vanité de réclamer un acte de solidarité ? Que les hommes autant que les femmes s’impliquent dans le soin des enfants ? Qu’ils leur donnent aussi de leur temps, puisqu’elles gagnent leur propre pain ? Qu’avec elles, ils mettent en commun leurs quelques libertés restantes, plutôt qu’ils observent de loin les vies tendues de leurs amantes ? Leur restituer du temps pour elles, puisque toujours elles l’ont donné, serait une façon bien belle d’éprouver notre humanité.


ET NOUS ?

« Que nous restera-t-il à nous, femmes façonnées pour beaucoup, éducatrices destinées, si même dans le dernier domaine, où parfois nous nous sentons reines, les hommes s’immiscent et nous prennent notre seul espace, notre place ? Mais aussi notre identité, les enfants ou la maisonnée ? 
Ce qui a fait notre valeur, parce qu’on a dû lâcher ailleurs ? C’était si usant de lutter, suivant de fallacieux discours sur les temps bien articulés, qui entraînaient que toutes on court vers un improbable meilleur… »

Deux paniers

C’est un risque qu’il nous faut prendre, d’initier plus d’hommes à apprendre à se frotter dans le privé à la vulnérabilité. Avec plusieurs cordes, l’archer, tel ces femmes aux vies d’agents doubles, peut mieux s’en sortir en eaux troubles. Ses œufs dans plusieurs paniers. Juste place au travail donnée. Distance pour relativiser. Soigner tôt sa progéniture rend humble face à la nature. Si les deux parents prennent cette peine, et alors ainsi se comprennent, leurs vies, d’entente, seront plus pleines.


JAMAIS !

« Jamais je n’aurais pu confier un d’mes enfants à mon mari ! Le résultat me laisse pensive… Il croit compter moins à mes yeux que nos trois grands fils réunis. Née pour être mère, j’ai été, à leur service, j’en conviens, à m’inquiéter, agir au mieux, pour leur bien… et sans doute le mien. »

Hypothèse

S’il avait percé le secret de ses nombreuses capacités, peut-être aurait-il excellé… ? Apaisement des relations, tensions moins fortes à la maison, chaque fois le cocon quitté.

Temps affirmés “choisis”, rôles de sexe reproduits

Les temps dits “choisis”, quand ils désignent un temps partiel souhaité, sont globalement employés à conforter les rôles de sexe. En miroir, la recherche d’un temps plein, comme la volonté de s’y tenir quoiqu’il arrive, même en cas de bouleversement de sa vie personnelle et même sans difficulté économique, pourraient également être observées comme des options plutôt sexuées.

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« Il serait si simple d’envisager le temps partiel pour les hommes autant que pour les femmes. La problématique de l’équilibre entre travail et hors-travail n’est pas un problème féminin, c’est un problème humain et d’actualité. »

Sylviane Giampino

Karine Briard, autrice du document d’études de la DARES Ségrégation professionnelle entre les femmes et les hommes : quels liens avec le temps partiel ? paru en juillet 2019, indique que « la répartition entre les salariées déclarant avoir choisi de travailler à temps partiel et celles déclarant y être contraintes est proche de celle des hommes, s’établissant dans des rapports de 3/5 – 2/5 pour les deux sexes. Les motifs avancés par les femmes et par les hommes qui sont à temps partiel par choix sont en revanche globalement différents. Les hommes avancent des raisons diverses, mais plus souvent l’exercice d’une autre activité professionnelle ou le suivi d’une formation, d’études, ou encore des raisons de santé. La moitié des femmes déclarent choisir de travailler à temps partiel pour pouvoir s’occuper de leurs enfants ou d’un autre membre de la famille et une femme sur cinq pour disposer de plus de temps libre ou réaliser des travaux domestiques. Néanmoins, ce qui relève de leur souhait personnel de disposer de plus de temps et de partager du temps avec des proches ou bien de la responsabilité familiale et sociale qui s’impose à elles, ne peut être établi. »[i]

 Ces temps partiels sont donc fréquemment pseudo-choisis (ou contraints) dans la mesure où le choix est surtout déterminé par des injonctions sociales selon le sexe des personnes (et non selon leur situation de famille) et leur adhésion à ces rôles prescrits : la femme qui réduit son travail plus ou moins de gré, l’homme qui au contraire et parfois malgré lui surinvestit le travail et la carrière. (Il est banal qu’une femme en couple évoque la vie domestique en s’en attribuant la responsabilité : « mon ménage », « mon repassage », « ma cuisine », « mes courses », « mon linge », indépendamment d’une appétence réelle ; dire « notre » serait le discours alternatif qui mettrait les personnes co-habitantes en responsabilité équivalente.)

Les situations dites « choisies » (pour le temps plein comme réduit) balayent tout le spectre de la liberté de décision, allant du choix personnel libre et éclairé au choix téléguidé, plus ou moins fortement et consciemment, par un rôle social défini dans sa communauté de vie.

A ce constat vient s’ajouter la concentration des femmes dans les métiers les moins valorisés, ce qui fera l’objet du prochain billet.



[i] Source : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/dares_etudes_segregation_professionnelle_femmes_hommes_temps_partiel.pdf

2016 – Paternité, mot nouveau

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Tu arrives, préparée, dans la salle d’animation. Le groupe est mixte, cela arrive parfois en formation au BAFA. Autant d’hommes que de femmes. Et plusieurs tranches d’âge. Certaines personnes sont étudiantes, d’autres dans les métiers de l’animation depuis plusieurs années. Tu n’as qu’une heure trente pour les sensibiliser aux questions de genre, pour leur montrer comment nous reproduisons sans crier gare une éducation sexiste, le plus souvent par manque de recul sur nous-mêmes et sur notre propre éducation, celle que nous avons reçue. Leur proposer quelques pistes pour détecter les situations problématiques. Formuler l’ambition, légitimer le sujet, susciter des réflexes d’analyse de ses pratiques. Relier cette ambition avec les valeurs défendues dans l’animation socio-culturelle, comme le développement de tout type de capacités, la tolérance, l’autonomie et la liberté par le détachement des conditionnements sociaux. Tu décides de finir ton intervention par une petite expérience avant le déjeuner. « Revenez en arrière, lors de votre orientation scolaire puis professionnelle. Lorsque vous avez envisagé tel ou tel métier, vos études, votre vie professionnelle future, qui d’entre vous a pensé à la compatibilité de ce choix avec une éventuelle vie de famille… ? Levez la main, les personnes qui se sont projetées avec des enfants dès cette période-là, que cela vous ait influencé·e ou non ? » Quasiment toutes les filles présentes lèvent la main, et peut-être un garçon. Les autres les regardent, visiblement étonnés. Pas de surprise de ton côté. Un petit échange s’ensuit entre les personnes du groupe. «  Bien sûr, c’est vrai… je ne pouvais pas choisir n’importe quel métier. Il fallait que le lycée soit près de chez moi. Et puis que ce soit soit faisable… enfin je veux dire avec de la place pour une vie personnelle. Familiale. » « Ah bon ? Mais tu avais moins de choix alors ! » Un participant se tait, manifestement perturbé. Son regard est clair, son attitude réservée ; il est étudiant en STAPS, amateur de sport donc, domaine où à peine plus d’un quart des effectifs sont des étudiantes à Lyon 1… Un temps de digestion est apparemment nécessaire… Fin de séquence et commande rapide d’un repas partagé à deux pas. Il est en face de toi, regard un peu dans le vide. Tu le questionnes. Confidences sur les effets de ton intervention, et plus particulièrement de ta petite expérience. Il s’interroge tout haut. «  Comment ont-elles pu se restreindre dans leurs choix, juste au cas où un jour elles auraient une famille ? Moi je n’ai jamais pensé à ça. J’aurais pu. Peut-être dû. En tout cas, ça ne m’est jamais venu à l’esprit. D’ailleurs je n’ai pas envisagé jusqu’à présent que je serai père un jour. Et ça me fait drôle, limite flipper, que s’imaginer parent un jour conditionne et limite les choix des gens. Enfin… surtout des filles et des femmes. »

Tu es satisfaite d’avoir provoqué une prise de conscience, fût-elle vécue par un seul homme. Car les projections de nombreuses jeunes femmes dans une vie de mère multitâches, comme les restrictions qui l’accompagnent, viennent des modèles qu’on leur rabâche.

« Les mères de famille gèrent donc plusieurs emplois du temps à la fois : celui du bureau, celui des enfants, celui de la famille et, quand elles y arrivent, le leur, prenant après tout le monde leurs propres rendez-vous chez le médecin, le dentiste, le coiffeur, etc. La vraie révolution aura lieu lorsque les hommes partageront cette charge mentale, en plus des tâches domestiques. »

Ivan Jablonka

1997 – Pensée royale

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Embauchée depuis quelques mois dans cette grande entreprise publique, tu participes à une rituelle Formation nouveaux entrants, sorte de séminaire d’intégration entre dernières recrues. Tu parviens la veille au soir sur le lieu de regroupement après quatre heures de transport. C’est l’heure de dîner. Vous vous êtes donné rendez-vous avec un juriste tout jeune diplômé qui vient d’intégrer ton unité et que tu as pu apercevoir une fois ou deux. Vous avez à peu près le même âge. Table ronde, nappe blanche, ambiance un peu guindée. La salle est quasiment vide, ce sera un tête-à-tête. Les autres arriveront sûrement le jour-même. Vous faites connaissance et c’est assez sympathique pour commencer. Il te parle de lui, de sa compagne, de leurs études faites ensemble. Il s’est dirigé vers le droit en entreprise, elle prépare le concours pour devenir avocate. S’ensuit un dialogue qui te marquera longtemps. L’entreprise mentionne son exigence de mobilité pour les cadres dans la lettre d’embauche, alors comment envisage-t-il la suite ? Il étudiera les propositions de mobilité… Pour l’instant, rien n’est encore défini professionnellement pour elle, puisqu’elle n’a pas passé son concours, et puis leur projet d’enfants n’est pas encore en route… Il ajoute « Après notre mariage, je lui donnerai le choix de travailler ou pas. Ce choix lui appartiendra. Elle ne sera pas obligée de travailler. En tout cas moi je ne l’obligerai pas. Je travaillerai suffisamment pour qu’elle puisse faire ce choix-là. » Et de te regarder avec un air entendu, signifiant sa louable générosité.

Il est nécessaire ici d’aller à la ligne pour exprimer – un peu – la prise de distance qu’il te faut à cet instant pour rester calme. Il s’est apparemment instauré détenteur de la liberté et offre d’en distribuer des jetons à sa compagne bientôt mariée. Tu tentes – avec le plus de douceur possible alors que cela t’est extrêmement difficile – quelque chose proche de « Tu lui DONNERAS le choix… De quel royaume es-tu le roi pour accorder ainsi tes faveurs à tes sujets ? ». Il ne saisit pas pourquoi tu le prends comme ça – si mal. Ils voudront des enfants et en auront c’est sûr… Donc c’est mieux si elle a le choix. Bien sûr. Tu lui expliques que la pensée qu’il estime si généreuse peut s’analyser notamment avec un petit exercice de renversement des rôles. « Imagine que ta future femme (le mariage s’avère proche il te l’a dit) soit là à ta place, annonçant à un de ses collègues que son très prochain mari – qui de surcroît passe le concours d’avocat – aura le choix entre travailler ou pas, qu’il aura vraiment le choix, qu’elle ne l’obligera pas à travailler… Qu’en penserais-tu ? Quel serait ton sentiment ? » La réponse fuse, péremptoire, d’une évidence absolue : « C’est pas pareil ! ». Tu ne parviens pas à te faire comprendre ce jour-là. La conversation glisse vers d’autres directions, moins personnelles. Tu te demandes comment une telle condescendance est possible, comment elle peut s’installer dans un couple qui étudie la même discipline – le droit ! – et qui partage un niveau de diplôme équivalent. Tu te demandes si sa compagne approuve cette parole-là. Si le point de vue de ce jeune homme est banal ou marginal. Ce que cela présage de la future répartition des tâches et des rôles lorsque la famille s’agrandira… Et aussi ce qu’on enseigne en droit… En tout cas pas que depuis 1965 les femmes peuvent travailler sans en référer à leur mari. Tu te demandes si on ne devrait pas ajouter systématiquement aux cursus juridiques des enseignements de sociologie et de l’histoire des droits humains – droits des femmes compris. On y apprendrait que l’histoire des droits et libertés des hommes et celle des femmes ne coïncident pas sur la frise du temps, et que leurs droits actuels ne se superposent toujours pas, dans une bonne partie des couples du moins.

Quelques années plus tard, tu te familiariseras avec le vocabulaire utilisé par les sociologues pour décrire ces rôles traditionnels auxquels nombre de couples se conforment encore : le male-breadwinner (l’homme qui rapporte l’argent du ménage) et la mother-caretaker (la mère qui prend soin). Ces rôles se transposent dans le travail, leurs pourfendeurs et pourfendeuses glissant agilement leurs représentations sexuées dans leurs jugements sur les possibilités de départ en congé, de prise de temps partiel, d’orientation professionnelle ou de promotion des uns, des unes et des autres. Tu rédigeras aussi une synthèse du formidable ouvrage de Dominique Méda Le temps des femmes, à l’occasion d’une salvatrice reprise d’études en Droits Humains.

Et tu te rendras compte bien plus tard, en relisant ce passage, qu’est mise en scène, dans cette situation ordinaire que tu viens de relater, la persistante masculinité de privilège.

« A la solidarité des clubs d’hommes et au manque de modèles féminins s’ajoutent les attitudes hostiles à l’égard des femmes, dissuadées de réussir ou même de travailler lorsque leur mari gagne bien sa vie. (…) La masculinité de privilège a encore de beaux jours devant elle. »

Ivan Jablonka, Les hommes justes, 2019 (Seuil)