#89 – Compagnons des femmes abîmées

Le 8 mars 2024, le collège-lycée international de Grenoble m’a invitée à témoigner pendant deux heures auprès de plusieurs classes sur mon parcours féministe. En préambule, avant de retracer plus en détail les étapes de mon parcours militant, voici le petit texte que je leur ai lu à propos de mon entrée en féminisme.


“Il y a 10 ans, je ne racontais pas du tout les choses de la même façon qu’aujourd’hui.

A l’époque, je pensais vraiment que ma décision de m’engager en féminisme venait des inégalités professionnelles, du sexisme ordinaire au travail et de mon vécu de la maternité.

Aujourd’hui j’assume que chaque violence vécue dans l’enfance, petite ou grande, que je l’ai vécue ou que j’en ai été témoin, est constitutive de mon engagement, de mon besoin de faire advenir un monde meilleur, c’est-à-dire plus juste.

Je ne pense pas avoir vécu de choses atroces, insurmontables, mais mon parcours a été, comme celui de beaucoup d’enfants et de jeunes adultes, puis d’adultes, jalonné de violences qui se sont accumulées. Et j’ai passé un temps fou et beaucoup d’énergie à me doter en ressources, en savoirs, en confiance pour réagir, riposter, comprendre, empêcher la répétition.

Nous les filles, sommes très abîmées par le patriarcat (mais c’est très bon pour les affaires des psy et des labos pharmaceutiques). Les hommes de ce pays qui sont en couple avec une femme ont de grandes chances de partager la vie d’une personne abîmée. Comme souvent ils ne sont pas vraiment préparés, dans leur éducation, à identifier que quelqu’un va mal et à prendre soin des autres, c’est souvent difficile pour eux, d’abord d’écouter, de voir et de comprendre ce qu’a vécu leur compagne, ensuite de prendre part à la réparation. Et certains ont plutôt été éduqués à en rajouter : c’est au sein de la famille que les femmes et les enfants ont le plus de risque d’être agressés par un homme.

Cette atteinte a lieu tous les jours, partout. Par exemple, quand une publicité banale nous conduit, sans violence apparente, à développer une haine de nous-même : quand dans l’espace public elle met en avant une femme à moitié nue et retouchée, ou promeut des protège-slips parfumés, mettant notre intimité en pâture et suggérant que nous sentons mauvais.

Beaucoup de garçons aussi sont abîmés, par un père violent souvent, qui reproduit ce qu’il a vécu, par une mère seule parfois, qui pense qu’il manque un père autoritaire à son enfant, par des camarades qui pensent que tel garçon se comporte trop “comme une fille” et qu’il faut l’en empêcher en le violentant, en lui faisant honte. Ils peuvent encore moins le dire que nous. Car on leur apprend à mépriser ce qui est identifié comme féminin, à ne surtout pas dire leur souffrance, à la nier même, et souvent, pour s’en sortir, à se construire dans la violence et la domination, et c’est un désastre. (mais heureusement, #metoogarçons a débuté)

Nos récits ont une valeur. Ils permettent de prendre conscience de ce que nous avons vécu et de transmettre ce que nous avons appris. Notre parole est légitime. Elle permet d’accueillir d’autres paroles et souvent de soulager des âmes. Elle propose de partager la façon dont chacun et chacune de nous peut lutter.

Voici la mienne.”

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