2012 – La chir

« Depuis trente-six heures », t’entends-tu lui répondre. Elle voit juste, cette dame qui vient gentiment de te secouer, toi qui t’étais englué dans ta condition d’interne des hôpitaux. C’est si long trente-six heures…

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Tu as fait ton entrée dans la pièce. Une gamine avec sa mère, qui attendaient en salle d’examen, la routine. Tu as demandé à la mère ce qu’avait la petite, ce qui les amenait en chir, banal. Et là… il s’est passé un truc étonnant. Car ce n’est pas toi qui as fait ton diagnostic, non, c’est cette femme qui a fait le sien. Pire, avant de te l’énoncer, elle t’a fait une ordonnance toute personnelle, que tu as suivie dans la foulée, à la lettre, sans broncher, comme un automate bien dirigé. Redirigé même.

Pour répondre à ta question, elle a dit « Bonjour Docteur. Alors, vous allez ressortir de cette pièce et recommencer votre entrée comme il faut. Vous allez frapper à la porte, puis vous entrerez. Vous nous saluerez et vous vous présenterez, par votre fonction et aussi par votre prénom. Ensuite vous vous adresserez à ma fille, et vous lui demanderez comment elle s’appelle. Vous vous mettrez à sa hauteur et lui poserez toutes vos questions de médecin, parce que c’est elle qui est concernée, et qu’elle est en âge de parler. Elle vous décrira tout cela très bien, d’autant qu’on a déjà raconté l’histoire plusieurs fois depuis qu’on est dans cet hôpital. Et puis nous sommes bien dans un service de pédiatrie, vous devez avoir l’habitude de vous adresser à des enfants. Vous verrez, ça va bien se passer. »

Tu t’es exécuté, un peu surpris d’être remis en place. Tu es donc ressorti. Tu as toqué à la porte de la salle d’examen. Tu as refait ton entrée. Au début, c’était pour éviter de discuter, tu trouvais ça un peu exagéré, un peu mis en scène. Très vite pourtant, tu as souri, car d’apparentes petites choses comptent, dans ton métier comme dans la vie. Puis tu as trouvé les mots pour questionner l’enfant qui a pu effectivement t’expliquer elle-même toute l’histoire. Le long moment aux toilettes, où elle a poussé si fort, l’essuyage qui ne marchait pas, le truc dur et gros quand-même qui restait collé à ses fesses, elle pensait que c’était du caca mais non c’était collé. Non elle n’avait pas mal mais elle ne pouvait pas s’assoir dans la voiture quand elle est montée à l’arrière pour aller aux urgences, donc sa mère lui a fabriqué une sorte de coussin autour de la boule qui sortait. Et puis après l’arrivée aux urgences, elles ont attendu mais pas longtemps, on les a fait passer devant tout le monde et elle a dû montrer ses fesses à plusieurs dames parce qu’à chaque fois on les a envoyées voir une autre personne et puis les voilà à la chir. « Mais c’est quoi « la chir » ? Qu’est-ce que vous allez faire pour enlever le caca ? »

Tu réponds « Tu as fait un gros effort pour pousser aux toilettes, une partie de ton ventre, de ton intestin, est sortie de ton corps mais on va la remettre à l’intérieur. Ça s’appelle un prolapsus rectal et ce n’est pas grave du tout. C’est au service chirurgie qu’on remet ça en place, c’est pour ça qu’on dit la chir, pour chirurgie. » A cet instant de ton explication, tu vois la mère de l’enfant qui se décompose et tu réalises qu’elle croit qu’on va l’opérer. « C’est un geste manuel assez rapide, sans outil ni intervention chirurgicale, on repousse doucement les organes dans l’anus avec les doigts. On va te mettre un masque à oxygène qui va t’empêcher d’avoir mal, mais tu ne devrais pas ressentir de douleur, juste de la gêne. »

Tout s’est bien passé. Elle n’a pas eu mal du tout. La mère et la fille savent maintenant toutes les deux ce qu’il faut faire si cela se reproduit – le bain chaud qui permet de tout remettre en place naturellement, par rétractation – et surtout comment éviter un autre épisode – ne pas pousser fort aux toilettes. Décidément, peu de gens apprennent à aller à la selle correctement, enfants comme adultes…

Tu ne le sauras pas, mais l’événement ne s’est jamais reproduit. L’enfant a suivi scrupuleusement tous tes conseils, entraînant désormais son corps à détendre ses sphincters. Peut-être même que l’adresse directe dans les yeux, entre deux personnes s’étant indiqué leur prénom, y est pour quelque chose.

Quand, avant de partir, la femme te demande depuis combien de temps tu es là, à enchaîner les heures de garde et les situations à traiter, tu soupires. Une fois les trente-six heures annoncées, elle conclut « C’est bien normal, après tout ce temps à travailler, de défaillir un peu, mais nos enfants n’ont pas à pâtir des abus du système. Merci en tout cas Docteur d’avoir accepté de m’écouter, et d’avoir si bien pris en charge ma fille. Et surtout, bon courage. »

Quand une personne s’indigne du rythme des internes des hôpitaux. Quand elle te fait sortir tant bien que mal de tes automatismes de fin de garde. Oui, tu es épuisé. Trente-six heures d’affilée à l’hôpital, c’est long. Tu souris et toi aussi, tu la remercies.

Un lien exemplaire pour l’enfant

Un ambitieux congé paternité ne serait pas seulement un droit responsabilisant pour le père, et un soutien libérateur pour la mère. Il permettrait aussi la création d’un lien affectif fort entre chaque parent et leur enfant et lui montrerait que le soin aux bébés n’a pas de sexe.


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Et l’enfant dans tout cela ? Chaque enfant se construira avec l’idée, incarnée par le modèle parental, que son sexe ne le prédestine pas à telle ou telle occupation. Que ses organes génitaux externes ne constituent pas une entrave à la liberté à laquelle toute personne peut prétendre. Que son sexe ne l’enferme pas dans des rôles prescrits. Quelle avancée ! Chaque enfant bénéficiera, dans les premiers mois suivant sa naissance, de la disponibilité, de l’attention, du soin et de l’affection de chacun de ses parents, dans des proportions proches. Si l’enfant a un seul parent, une deuxième personne choisie pourrait utilement le seconder véritablement avec cette disponibilité. Idéalement, son accueil pourrait être organisé dans un contexte d’entraide, serein et apaisé. Un contexte de construction commune et de normalité. Une aventure que les parents ouvriront et vivront ensemble, et qui inclura des moments de repos à tour de rôle. Puis des disponibilités parentales à tour de rôle, via des temps de travail réduits ou des emplois moins prenants. Deux fois plus de complicité offerte à l’enfant, ainsi que des liens renforcés par l’engagement quotidien. Une autorisation pour la mère de ne pas être spontanément dédiée à ce rôle. Une opportunité pour les deux parents de s’exercer à tenir le rôle. De trouver leur équilibre. L’arrivée d’un bébé est un bouleversement impossible à concevoir pour qui ne l’a pas vécu. L’arrivée au monde l’est sans doute autant, voire davantage. Elle marque à vie la mémoire de l’enfance et rejaillit dans la vie adulte. En grandissant, l’enfant verra ainsi ses deux parents participer à la maisonnée. Saura que la catégorie de sexe ne détermine pas les capacités d’une personne à assumer son quotidien ni celui d’une personne prise en charge. Que certaines tâches désagréables sont effectuées pour soulager l’autre et sont donc nobles plutôt que viles. Les compétences de soin, acquises pour qui en fait l’expérience, seront valorisées à ses yeux, au bénéfice de toute personne qui les exerce ou en fait sa profession. Deux parents dès le tout début, avec une attention grandie, pour comprendre les besoins de l’enfant. Enfant qui n’assistera pas à une spécialisation spontanée des rôles selon le sexe, qui au fil du temps crée dans les couples des disputes[1], des rancœurs, des sentiments sacrificiels. De la dépendance aussi, des rapports de domination, de la violence parfois. Et de nombreuses séparations, voire d’impossibles séparations à cause d’une dépendance matérielle. L’enfant apprendra que l’autonomie s’acquiert dans tous les domaines. Se projettera dans cette dimension-là, l’autonomie, cette forme de responsabilité de soi qui procure de l’estime de soi. Si la proximité avec chaque parent est forte et précoce, l’enfant pourra se confier, exprimer ses sentiments et préoccupations auprès de ces deux figures d’attachement. Si ses parents se séparent, le lien intense créé avec les deux permettra d’envisager la poursuite de relations profondes au delà de la séparation, comme le souligne Olivia Gazalé : « La meilleure garantie du maintien de bonnes relations avec les enfants après la séparation n’est-elle pas le temps parental avant la séparation ? C’est ce qu’ont compris les pères (de plus en plus nombreux dans les pays occidentaux, mais rarissimes dans beaucoup d’autres) qui s’occupent réellement de leurs enfants dès la naissance, et que l’on appelle, à tort ou à raison, les « nouveaux pères » ».

Si c’est un garçon, il enrichira sa propre personnalité, grâce au modèle paternel, d’aptitudes jusque-là plutôt associées au féminin, mais développées par son père devant et avec lui, comme l’expression de ses peurs, doutes, peines, ainsi que l’attention ou l’adaptation à l’autre. Si son père l’a fait avant lui, il partagera spontanément les tâches de la maisonnée dès l’enfance et en tirera la fierté que procurent l’autonomie et le soin de soi et de son environnement. La répartition entre frères et sœurs en sera plus équilibrée. Son attention à l’autre et sa contribution à la vie collective faciliteront sa vie amoureuse et, s’il partage un logement, sa vie avec autrui.

Pouvant se projeter dans d’autres rôles que celui de pourvoyeur de revenus, il mettra à distance ces attentes de performance qui pèsent sur les garçons et les hommes. Il aimera son père pour la grande qualité des liens particuliers qu’il aura créés dès la naissance avec lui, comme le souligne Olivia Gazalé : « Les hommes doivent donc tisser des liens profonds avec leur enfant dès la naissance (voire in utero) sans attendre, comme souvent, la marche et la sortie des couches. Les bénéfices de cette prise en charge sont immenses, en particulier pour les garçons. (…) si le fils doit s’identifier au père pour grandir, il doit l’aimer pour avoir envie de lui ressembler. Autrement dit, l’attachement préexiste à l’identification et la conditionne. »

Le destin des enfants, leur degré d’autonomie, leur estime de soi, leur rapport au travail ainsi que les relations entre les sexes peuvent être profondément influencés par les modèles reçus, comme le souligne bell hooks : « En apprenant à accomplir les tâches ménagères, les enfants et les adultes acceptent la responsabilité d’ordonner leur réalité matérielle. Elles et ils apprennent à apprécier leur environnement et à en prendre soin. Dans la mesure où tant de garçons grandissent sans qu’on leur apprenne à accomplir les tâches ménagères, une fois arrivés à l’âge adulte, ils n’ont aucun respect pour leur environnement et ne savent souvent même pas comment prendre soin d’eux-mêmes et de leur foyer. Dans leur vie de famille, ils ont eu la possibilité de cultiver une dépendance excessive et inutile vis-à-vis des femmes et, par conséquent, sont parfois incapables de développer un sens de l’autonomie qui soit sain. D’un autre côté, si l’on oblige généralement les filles à accomplir les tâches ménagères, on leur enseigne tout de même à les voir comme des activités avilissantes et dégradantes. Cet état d’esprit leur fait détester le travail domestique et les prive de la satisfaction personnelle qu’elles pourraient éprouver dans le fait d’accomplir ces tâches nécessaires. Elles arrivent à l’âge adulte en pensant que le travail en général, pas juste le travail ménager, est une corvée, et passent leur temps à rêver d’une vie dans laquelle elles ne travailleraient pas, ou en tout cas pas dans les services ou l’entretien. »

S’il s’agit d’une fille, elle verra qu’hommes et femmes développent ces aptitudes, partagent plus spontanément les occupations domestiques et familiales ainsi que l’investissement au travail ou dans d’autres sphères. Elle développera des envies personnelles sans l’ombre d’un futur rôle domestique et maternant que nombre de femmes intériorisent encore comme un destin spécifiquement féminin. Elle attendra d’une vie à deux un partage équitable des tâches et le respect des aspirations propres de chacun·e. Elle s’autorisera à réaliser ses rêves. Envisagera une vie libre. Elle pourrait même assez tôt et davantage qu’aujourd’hui se découvrir ambitieuse dans des domaines variés et fière de l’être. Puis vivre une vie, avec ou sans enfants, avec ou sans homme, qui ne suscite le jugement de personne à propos de ses choix ou non choix de maternité. Jugement qui advient encore aujourd’hui, au motif qu’une femme ne s’accomplirait qu’en devenant mère. Jugement qui conduit certaines d’entre elles à chercher un père potentiel en guettant, sans relâche, le tic-tac obsédant de cette soi-disante horloge biologique. Au lieu de vivre, fières d’être qui elles sont.


[1] L’étude IFOP déjà évoquée révèle que « Près d’une Française sur deux admet qu’il lui arrive de se disputer avec son conjoint au sujet des tâches ménagères, soit une proportion en hausse continue depuis une quinzaine d’années : 48% rapportent des disputes à ce sujet en 2019, contre 46% en 2009 et 42% en 2005 ».

Ségrégation horizontale, têtue mais banale


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L’orientation dans des filières professionnelles très différentes selon le sexe s’organise tôt. Pour eux, plutôt les filières scolaires puis professionnelles à dimension technique ou scientifique, en construction ou en informatique. Pour elles (même si elles se répartissent sur l’ensemble des filières lorsqu’elles entrent au lycée général, au contraire des garçons qui désertent les disciplines littéraires), plutôt les filières de l’humain, qui forment aux métiers les moins rentables professionnellement : ceux du soin et de la santé, des services, de la relation et du social, de l’éducation et de l’enseignement[1]. Elles exercent davantage dans des métiers peu valorisés, pas toujours considérés comme « productifs », et dans la fonction publique, même si des écarts sont importants selon les métiers.

Les causes (dont les préjugés) et les conséquences de cette ségrégation sont décrites dans toute une littérature sur la division du travail et les inégalités professionnelles. Françoise Vouillot, dans son ouvrage synthétique « Les métiers ont-ils un sexe ? », dresse le constat suivant : « Sortir des sentiers battus des orientations traditionnelles pour un garçon ou pour une fille est encore souvent coûteux. Les garçons encourent un risque d’une « double disqualification » : identitaire (ne plus être vu comme un « vrai » garçon) et sociale (aller vers des professions « féminines » moins valorisantes). Quant aux filles, elles sont aux prises avec une « double contrainte » qui leur impose des « contorsions identitaires » : faire ce que font les garçons, aussi bien qu’eux sans leur ressembler, et en laissant paraître discrètement leur « féminité ». »

Or, manquer de modèles conduit le sexe minoritaire ou absent à écarter certaines filières. En outre, les attentes parentales (et celles du monde scolaire) concernant les parcours des filles et des garçons restent différenciées, de façon plus ou moins consciente. Par exemple, les filles sont davantage invitées à développer une éthique du care, qui, précise le sociologue Alain Caillé, évoque en français « toute une série de notions – soin, souci, attention, sollicitude, compassion, bienveillance, etc. – qui oscillent, à un extrême, entre la dimension technique du soin administré et, de l’autre, celle de l’altruisme, de la charité ou de la pitié ».

Le langage aussi importe : l’utilisation d’une forme sexuée (une infirmière, un brancardier) au lieu d’une forme neutre ou égalitaire (le personnel infirmier, un·e infirmier·e, les infirmières ou infirmiers) empêche la projection professionnelle selon son sexe d’appartenance. Enfin, si les temps pleins sont concentrés dans les filières occupées par une majorité d’hommes, les temps partiels le sont dans celles occupées par une majorité de femmes (K. Briard, DARES, juillet 2019). Ce qui, entre autres effets inégalitaires, ne leur procure pas les mêmes compléments de revenus en cas d’heures supplémentaires.

Voici donc annoncé le sujet… du prochain billet.


[1] A propos des non salariées : « En 2017, les femmes représentent 37 % des non-salariés, contre environ 42 % des salariés du privé. Leur part s’accroît progressivement : + 3 points en cinq ans. Elles sont notamment de plus en plus nombreuses dans les métiers les plus qualifiés tels que médecins, professions du droit, architectes, mais aussi dans des secteurs où elles ont lancé leur activité sous le statut de micro-entrepreneur : industrie (habillement, fabrication de bijoux fantaisie), services administratifs et de soutien ou encore enseignement. (INSEE PREMIÈRE No 1781, 07/11/2019)

Créer une mesure à large portée

Pressentir les bienfaits d’une réforme du congé paternité. Saisir progressivement la portée d’une mesure ambitieuse. Ratisser large quant aux domaines touchés. En espérer l’impulsion d’un salutaire bouleversement.


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Réfléchir pour commencer à l’accueil des enfants et aux modèles proposés à la jeunesse. Que penser d’une société où, au travail, les naissances sont vues comme générant des coûts (privés et publics) ou des contrariétés (« Oh ! J’avais pensé à vous pour une promotion… », « Encore un congé mat. dans le service ! ») ? Une société où l’on affirme aux enfants à l’école que tout leur est ouvert, alors que les faits témoignent du contraire ? Regarder les orientations scolaires à la sortie du collège. Constater qu’elles sont divisées selon le sexe. Françoise Vouillot, enseignante-chercheuse psychologue de l’orientation scolaire et professionnelle, précise dans Les métiers ont-ils un sexe ? (Belin, 2014) que « seulement 12% des métiers et seulement trois familles professionnelles (qui ne regroupent que 4% des emplois) présentent une mixité équilibrée entre les femmes et les hommes : les professionnels du droit, les cadres des services administratifs, comptables et financiers, les médecins et assimilés. » Quels modèles d’identification sont présentés aux enfants, dans leurs manuels ou lectures, ainsi que dans le monde professionnel qui les entoure ? Tous les métiers peuvent-ils leur paraître envisageables dès le plus jeune âge ? Non : quasiment aucun homme n’est employé à la crèche, aucune femme dans le chantier d’à côté ou au garage automobile. Un rapport de 2014 du Commissariat général à la stratégie et à la prospective estime que toutes professions confondues, le taux moyen de masculinisation de la prise en charge des enfants de 0 à 6 ans « se situerait entre 1,3 % et 1,5 % dans le secteur de l’accueil et de l’éducation des jeunes enfants ». « Il atteint 3 % dans le périmètre plus restreint des structures collectives (dont 3 % d’hommes chez les éducateurs de jeunes enfants et 7 % d’hommes parmi les professeurs des écoles dans le pré-élémentaire). »[i] Quel message une société envoie-t-elle à la jeunesse avec une si faible présence d’hommes dans ces métiers ? Et donc une telle concentration de femmes ? Oui, nous en sommes là, au chaud dans nos charentaises, baignant dans l’illusion de l’égalité.

Chemin faisant, questionner l’effectivité de la responsabilité parentale conjointe. Dans les faits, les parents des deux sexes participent-ils autant aux conseils d’école ou réunions de parents d’élèves ? Qui prend un congé parental ? L’indépendance économique du parent est-elle assurée à cette occasion ? Observons la situation dans notre entourage et regardons la réalité en face. Nous vivons, voyons, savons et reproduisons. Parfois, nous transgressons, à nos risques et périls. Question de courage et d’estime de soi. De valeurs. De privilèges, parfois.

Interroger également les origines du congé maternité, accordé à des femmes en emploi, salariées ou non. Congé à questionner dans son évolution historique pour ce qu’il visait au départ et ce qu’il protège aujourd’hui. La mise en œuvre d’une politique nataliste. La santé des femmes. Leur place au travail. Le premier lien construit avec l’enfant.

En venir aux pères, envisagés d’abord comme travailleurs et encore peu encouragés à apporter des soins dans une parentalité élargie. Observons la place qui leur est accordée par leur entourage proche ou par la société. Observons aussi celle qu’ils tiennent, non seulement dans les maisons, crèches, écoles, filières de soin mais aussi dans le regard des employeurs, lorsqu’ils osent s’affirmer comme pères disponibles pour leurs enfants. Comme pour les mères, ce rôle une fois investi peut fortement concurrencer leur travail. Le hic supplémentaire, pour nombre d’entre eux, c’est que ce dernier reste central dans leur construction identitaire.

Donc réfléchir au travail et mettre en lumière ses paradoxes. Notre société organise la création, par un travail rémunéré, de services et de biens[1], le plus souvent hors du domicile (même si le travail chez soi est à nouveau encouragé en indépendance ou dans le salariat). Cette activité permet d’acquérir une reconnaissance sociale, de subvenir à ses besoins (réels ou artificiels) et d’assouvir des désirs en partie nés de son époque. En parallèle, est organisée cahin-caha la perpétuation de cette société, par ces mêmes personnes employées et consommatrices des biens et services produits. En général, sauf période de grande immigration, ceci se concrétise par les naissances, l’éducation puis l’intégration des plus jeunes dans ce modèle. La société permet aussi, parfois, d’exercer d’autres activités, citoyennes ou associatives, culturelles, physiques, créatives ou spirituelles. Ces jeunes s’engageront ensuite dans le travail rémunéré (qui prendra éventuellement place dans l’accueil et le soin des plus jeunes) parce qu’il est aujourd’hui le pourvoyeur du statut social et des principaux droits sociaux, et ainsi de suite. Pourtant, les deux mondes du travail et de la parentalité, qui devraient s’articuler, se compléter, sont concurrents dans bien des vécus.

Envisager un équilibre juste entre les situations des femmes et celles des hommes. Entre mères et pères. Entre les projections et les destinées des filles et celles des garçons. Par exemple faciliter la prise des congés scolaires des pères comme des mères, ces dernières les prenant davantage[ii]. Rendre visible l’invisible actuel.

Réfléchir par extension aux situations vécues par des parents et à celles vécues par des non parents. Une de mes collègues sans enfants m’a confié sa contrariété d’être toujours non prioritaire dans le choix des congés. Elle en ressentait un profond sentiment d’injustice, concluant à la survalorisation du statut de parent. Et puis aux situations des personnes, selon qu’elles sont bien-portantes autonomes ou vulnérables, enfants, personnes âgées ou porteuses d’un handicap. Rêver de mesures bénéficiant au plus grand nombre.

Questionner le déséquilibre de reconnaissance entre tâches de soin et de production. Evoquer la valeur accordée à l’attention, à l’empathie, à l’appréhension des vulnérabilités (et la place qu’y occupent les hommes). Au care, exprimé par la pensée anglo-saxonne. Suggérer l’importance des émotions, les nôtres et celles d’autrui, notre part sensible, notre connexion au vivant. Se tenir près de la vie, défendre sa micro-diffusion continue dans les veines de toute personne quel que soit son sexe. Tout en respectant les choix individuels de ne pas se reproduire et les vécus multiples de l’expérience de la mise au monde.

Observer et interroger les effets des congés pour les personnes : l’issue de ces semaines de tête-à-tête avec son bébé. Ce qui s’organise, se construit à ce moment intime pour soi, pour le bébé et dans sa relation avec l’autre parent.

Réfléchir par ailleurs au vocabulaire décrivant ces temps-là, gagnés, octroyés, donnés, pris, payés, indemnisés, accordés, imposés, vécus… et à ce que les mots signifient pour choisir la formulation adaptée au projet social visé. Sur ce sujet tout particulier, rédiger et ajouter à ce propos un post-scriptum, intitulé « Les mots pour le dire, début de réflexion ».

Enfin, avant de défendre une réforme concrète du congé paternité, passer par le partage de quelques faits.


[1] Eventuellement appelés « richesses », terme discutable puisque niant leurs coûts cachés et autres externalités négatives.


[i] Lutter contre les stéréotypes filles-garçons Un enjeu d’égalité et de mixité dès l’enfance, Rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, janvier 2014, coordonné par Marie-Cécile Naves et Vanessa Wisnia-Weill, accessible en ligne :  https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/cgsp_stereotypes_filles_garcons_web.pdf

[ii] Source : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2017-054.pdf

Considérations pour la vie

Dans mon rêve, les hommes autant que les femmes portent un intérêt massif à la reproduction sociale, et plus largement à la perpétuation de la vie sur terre. Un intérêt emprunt de considération, de compréhension, et de contribution.

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Prenons à présent un peu plus de hauteur sur notre organisation sociale. Une majorité de femmes fabriquent ou éduquent[1] les êtres humains, adultes en devenir qui pourraient constituer de la force de travail…

(...Ou pas ! Le travail rémunéré comme quasi-but en soi est conçu par notre modèle économique actuel, puisqu’il est aujourd'hui le moyen d’acquérir un statut et des droits sociaux).

Je fais donc le rêve que ces activités gratuites ou rémunérées deviennent réellement mixtes. Afin que ce rééquilibrage soit visé et non subi, les tâches de soin doivent, aux yeux de toute la société, hommes et femmes, gagner en valeur (et certaines formes de travail valorisées aujourd’hui être sans doute un peu désacralisées au profit d’autres formes de travail).

Dans un discours donné en 1975 aux Etats-Unis et repris dans son ouvrage Refuser d’être un homme, John Stoltenberg rappelle un des fondements du système patriarcal, qui repose sur l’appropriation des femmes et des enfants par les hommes : « La propriété masculine des enfants a toujours été séparée et distincte du travail de prise en charge des êtres humains. Si une femme appartient en bonne et due forme à un homme au moment où elle accouche, une de ses obligations envers cet homme est d’assurer la prise en charge de son enfant. Cela signifie le nourrir et assurer sa propreté, notamment en s’occupant de l’énorme quantité d’excréments qu’un bébé produit durant les trois premières années de sa vie. Cette tâche ingrate est un travail de soin, ce n’est pas la fonction du propriétaire. Une mère adéquatement appropriée prend littéralement soin d’enfants qui demeurent, juridiquement, la propriété humaine d’un père. » Cette conception d’une division et d’une hiérarchie entre droits du père (propriété, donc capital) et prise en charge (soin, donc travail comme fruit du capital) est encore présente, au moins en héritage, dans les usages ou les mentalités. C’est ce qu’il nous faut modifier profondément. Des solutions s’aménagent ici ou là dans les familles pour partager équitablement les tâches du travail rémunéré et celles du temps familial gratuit ou indemnisé. Cependant, le système global, qui organise la reproduction sociale grâce à l’appropriation, sinon des femmes, du moins de leur temps, ne s’en trouve pas tout à fait bouleversé.

Les pieds sur terre et la tête en l’air, dans une vision démocratique, j’envisage toute personne, homme ou femme, comme un sujet dont le temps (autrement dit la vie, donc l’activité, donc le travail) ne peut être approprié. Ce qui impliquerait, dans ce rêve que je fais, de préparer chaque être humain à prendre soin de soi et d’autrui. De présumer de sa compétence. De normaliser l’investissement domestique et familial des hommes, dans des proportions comparables à celui de la majorité des femmes. Ils pourront alors massivement se confronter, autant que les femmes, aux réalités de la reproduction sociale à grande échelle. Comme les services publics de la petite enfance qui manquent de finances. Comme l’éducation, en manque de valorisation. Comme les tâches de soin, sans justes moyens. Alors que le modèle économique produit tant de vulnérabilité et de souffrances. Hommes et femmes exigeraient alors ensemble un nouveau contrat économique et social, plus solidaire et moins bancal. Plus respectueux de la vie sous toutes ses formes. De ce qui la maintient, de ce qui la produit, de ce qui la protège, de ce qui la nourrit.


[1] L’Education Nationale compte trois femmes pour un homme, l’animation socio-culturelle également. Pour l’accueil des jeunes enfants, les hommes sont encore plus minoritaires, selon la logique à l’œuvre : plus l’enfant est jeune, plus ce sont des femmes qui s’en occupent, les hommes étant de plus en plus nombreux au fur et à mesure de l’avancée en âge des enfants… et de la valorisation des métiers correspondants. Ainsi c’est à l’Université qu’on compte proportionnellement le plus d’hommes en exercice, et d’autant plus qu’on monte dans la hiérarchie institutionnelle (cf. les données 2018 du rapport « Enseignement supérieur, recherche et innovation, Vers l’égalité Femmes-Hommes ? Chiffres-clés 2019 » qui indique par exemple pour la France que « Avec 37 % d’enseignantes, l’université reste dominée par les hommes. » et que cette proportion tombe à 28% pour la filière hospitalo-universitaire. Minoritaires également dans la recherche, elles sont en revanche très majoritaires parmi le personnel de soutien. (Lien : https://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Brochures/32/8/parite2018_stats_A5_11d_908328.pdf)

Entraide familiale, la bonne affaire

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Sous certaines formes, le soutien des femmes entre elles semble bel et bien exister, et même à grande échelle. Prenons l’entraide pour s’occuper des enfants ou des personnes âgées. Mouvement féminin, marchand ou non, public ou privé, organisé et légitimé comme relevant du féminin. Prenons l’entraide pour nettoyer la maisonnée. Mouvement féminin, marchand ou non, organisé et légitimé comme relevant du féminin. Activités justifiées comme une extension marchande des rôles domestiques par le besoin d’emploi. Activités catégorisées féminines par la division symbolique admise des rôles sexués, appelée aussi complémentarité des sexes. Cette chaîne féminine d’entraide, version moderne de la domesticité, procurant de fait du travail domestique et familial à moins riche que soi, si elle vient d’un territoire éloigné, est appelée « la chaîne mondiale du care ». Chaîne au service du travail dit « productif » cher au capitalisme. Organisation sociale d’un entre-soi féminin, autour des « services à la personne », comme les nomment nos économies occidentales. Si la notion de « care » est élargie au social, à la santé et à l’éducation, ainsi qu’aux métiers de services aux autres, apparaît la prépondérance des femmes dans toutes les activités humaines fabriquant et prenant soin des personnes. Recours massif à des femmes moins dotées économiquement, qui perpétue ou accroît de fortes inégalités entre femmes. Or, « tant que nous ne nous confronterons pas aux divisions de classe qui existent entre les femmes, nous serons incapables de construire une solidarité politique. », prédit bell hooks.

Du côté des rares dirigeantes, peinant à égaliser en revenus et statuts avec leurs pairs hommes, il s’agit de briser le plafond de verre. A l’autre bout de la cordée féminine formulation Macron, il s’agit de survivre dignement, souvent en tant que « parent isolé ». Heures dispersées, mal payées et insuffisantes pour se loger, pour celles qui sont employées. Pendant que du côté des hommes, aux positions aussi très inégales entre eux, la marche vers un investissement équivalent à celui des femmes dans la sphère privée peine à s’amorcer. Ils cheminent même d’un pas très très lent, pas encore solidaires sur le trajet, même si des pionniers progressent au pas de course, risquant de mémorables moments de solitude au pays de la virilité. Un sondage Ipsos / Ariel 2018[i] demandait : « Pour vous, le partage des tâches ménagères n’est plus un problème aujourd’hui ? ». 63% des hommes se disaient d’accord (pour 47% des femmes). Pour deux hommes sur trois, la révolution a donc eu lieu… Pourtant, « 32% des hommes déclarent (…) faire les courses le plus souvent (14% seulement rectifient les femmes), 29% préparent les repas (18% seulement d’après les femmes) et 13% s’occupent des enfants (4% seulement rectifient les femmes). » Repassage, bricolage et lessive se révèlent les activités les plus divisées : 39 à 44% des répondant·e·s ne laisseraient pas faire leur conjoint·e les yeux fermés. Pour « S’occuper des enfants », c’est 23%.

Je rêve d’une entraide familiale qui commence dans les couples. Pour qu’elle ne soit ni une affaire de femmes, ni une affaire d’argent.


[i] Ipsos et Ariel dévoilent une étude sur « les Français et le partage des tâches ménagères », article du 4 mai 2018, site ipsos, source : https://www.ipsos.com/fr-fr/les-francais-et-le-partage-des-taches-quand-la-revolution-menagere

Indispensable sororité

De la nécessité de bousculer la police du genre exercée sur les femmes.

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“J’ai un rêve” ? Non : “Je FAIS un rêve“. La société n’évolue que parce que des personnes fabriquent la suite. Pierre après pierre. Parfois, cette construction résulte d’une réflexion collective, d’un débat démocratique, de voix entendues, dans l’intérêt du plus grand nombre. Cet intérêt général nous échappe de plus en plus dans l’entreprise collective d’individualisation de tout. Cette construction peut naître de valeurs partagées, discutées autour du respect du vivant. Progresser est possible. Vers un monde meilleur. Un monde imprégné d’humilité devant la vie qui nait, fragile et encore innocente, vie réelle et dont la proximité nous plaque au mur parfois opaque de nos émotions. Telle une expérience artistique intime, profonde et unique. Opportunément loin du fonctionnement technique, comptable, financier, surveillé, numérique, virtuel, de la déesse machine qui nous tient à l’œil. Nécessité impérieuse d’une vision optimiste. Vision qui politise le privé, pour une vie plus joyeuse.

J’ai l’intime conviction aujourd’hui, dans ma quête d’égaliberté, d’un double mouvement nécessaire : d’une part celui de la construction, entre femmes plurielles et multiples, d’un lien solidaire, fraternel, ou plutôt sororel (inventons le mot sororel), et d’autre part celui de l’implication des hommes dans le soin à autrui. Différentes voix nous invitent à un développement monumental de la sororité.

Je pense là au récent ouvrage de Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, ou au plus ancien de bell hooks De la marge au centre, qui contient un chapitre très galvanisant sur la sororité, ou encore aux remises en cause du principe républicain de Fraternité qui excluait dès le départ les femmes et les hommes non identifiés comme blancs, comme l'analyse Réjane Sénac dans son essai Les non-frères au pays de l’égalité, la politologue prônant le terme plus inclusif d’Adelphité. Emilie Hache a également coordonné Reclaim, un magnifique ouvrage collectif qui rassemble des engagements unissant et concernant en premier lieu des femmes, notamment autour du vivant et de l’écologie (cf. page bibliographie évolutive). 

Sororité… Tiens, ce mot n’existe pas dans le dictionnaire de mon logiciel de traitement de texte… tout est dit. Sororité. Mot à intégrer davantage dans le logiciel social aussi. Le soutien entre femmes uniques, éloignées les unes des autres, partageant pourtant partout dans le monde, entre autres expériences communes, l’injonction, les responsabilités, joies et effets de la reproduction sociale. De la fabrication des personnes. Même si certaines ne deviennent jamais mères.

Une description très pertinente des enjeux de la reproduction sociale invisible et dévalorisée, dévolue partout aux femmes au profit du capitalisme, est faite dans le Manifeste Féminisme pour les 99%, de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharua et Nancy Fraser.

Ce soutien pourrait se traduire par une empathie systématique. Ne pas juger l’autre, accueillir ses choix, sa voix, sa voie. Ses comportements ne me nuisent pas, même si ce ne sont pas les miens. Je vais tenter de comprendre sa situation à elle, pourtant éloignée de la mienne. De l’accepter comme sa réalité. Son contexte. M’obligeant à une sortie de moi-même. Sortie d’autant plus difficile que je me sens moi-même contrainte. Ce soutien-là implique qu’aucune de nous ne participe à la police du genre qui dicte à d’autres femmes leurs comportements. En tant que femme-comme-il-faut. Ou potentielle mère-comme-il-faut. En tant que femme telle que je me suis façonnée, pour faire plaisir, plaire, être acceptée, aimée. Faire des enfants ou pas. Travailler beaucoup ou pas. Tard ou pas. S’habiller comme ci ou comme ça. Travailler à temps plein ou pas. Demander un temps réduit ou pas. Une augmentation ou pas. Confier ses enfants ou pas. Se marier ou pas. Partir ou pas. Rester ou pas. Travailler de nuit ou pas. S’inscrire en mécanique ou pas. En informatique ou pas. Fréquenter telle personne. S’exprimer de telle façon. Se maquiller ou pas. Cuisiner ou pas. S’unir avec un homme bien plus jeune ou pas. Parler fort ou pas. Jouer au rugby ou pas. Suivre un régime ou pas. Se délecter de chocolat ou pas. Assumer son corps ou pas. Se moucher fort ou pas. Faire la liste de courses ou pas. Coucher ou pas. S’épiler ou pas. Porter des robes ou pas. Des bijoux ou pas. Teindre ses cheveux ou pas. Déborder d’ambition ou pas. Désirer un homme ou pas. Une femme ou pas. Faire plaisir ou pas. Croiser les jambes ou pas. Sourire ou pas. Dire des mots vulgaires ou pas. Crier sa colère ou pas. Avoir besoin d’un homme ou pas. En inviter un à danser ou pas. Sortir seule ou pas. Tard ou pas. Voyager seule ou pas. Faire du vélo ou pas. S’engager ou pas. Militer ou pas. Prendre la parole ou pas. Ecrire ou pas. Créer ou pas. En tant que femme. Se mettre au pas… ou pas.

Ce dressage des femmes aux normes de genre qui leur sont imposées, y compris par d’autres femmes, est dénoncé par bell hooks dans un chapitre dédié à la sororité dans De la marge au centre. Elle y enjoint les femmes à s’unir : « Les femmes doivent apprendre à endosser la responsabilité de lutter contre des oppressions qui ne les affectent pas forcément à titre personnel ». Donc à se tolérer, à s’écouter les unes les autres, à dépasser ce qui les oppose et à accorder de la valeur à tous les rôles qu’elles exercent : « Si le sexisme enseigne aux femmes à être des objets sexuels pour les hommes, il se manifeste aussi dans les attitudes méprisantes et supérieures que peuvent adopter des femmes qui ont rejeté ce rôle à l’encontre de femmes qui ne l’ont pas fait. Le sexisme amène les femmes à dévaloriser les tâches parentales et à surestimer la valeur des emplois et des carrières. », analyse-t-elle.

Je rêve d’un ébranlement de cette mise au pas des femmes. Et s’il se trouvait facilité par un réel avancement des hommes dans l’actuel damier de la parentalité ?


Solidarité parentale : il est temps

Après la publication d’une trentaine de témoignages inspirant d’éventuelles réflexions, ce texte dense annonce mon argument à venir de façon synthétique. Il partage, en quelque sorte, une vision.

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Chaque témoignage précédent semble plaider en faveur d’un mouvement, d’un recalage, d’une remédiation. Chacun d’eux m’a fait lever un sourcil. Parfois les deux. Réflexe opportunément exploité pour agrandir son œil, son regard, sa prise de vue, son panorama. Saisir ce panorama pour élaborer une grande vision. Voyons quelles en seraient les lignes fortes.

Tout part d’un rêve.

Inspiré de nos grands textes. Il commence par la Liberté. Cette possibilité d’être, d’agir, de penser, conçue comme accessible à quiconque. Egalement exerçable. Liberté toute théorique en réalité, puisqu’entravée de multiples façons dans les faits. Défaire ces entraves. Parmi elles, l’exercice de la police du genre. Être née « femme » ou né « homme » joue à plein dans ce contrôle social qui façonne et enferme les identités. Ce contrôle qui limite, selon la catégorie de sexe, perspectives et rêves. Besoin universel d’un bouclier anti-empêchements. Ainsi que d’une posture anti-empêchements. Il est temps que face à ces empêcheurs ou empêcheuses de vivre pleinement (qui peuvent résider en soi-même), se déploient l’attention à autrui, la bienveillance et l’entraide. Il est temps que le principe étroit de Fraternité grandisse pour devenir mixte dans les faits comme dans les mots, qu’il grandisse pour se muer en solidarité, et qu’il se nomme ouvertement sororité quand l’enjeu est de louer, d’affirmer ou de constater aussi le soutien entre femmes. Il est temps de porter un regard critique sur la chaine d’« entraide » domestique et familiale. Parce qu’elle est à ce jour quasi-exclusivement féminine, de plus en plus marchandisée, et au service des foyers les plus aisés. Sous cette forme, elle produit ou conforte, entre classes sociales et entre femmes, des inégalités et une dépréciation de la valeur de ces tâches. Pourtant, il est temps d’accorder à ces activités humaines une juste place. Temps de reconnaître la vulnérabilité comme constitutive de la vie. Temps qu’hommes et femmes s’y préparent, s’y confrontent, s’y consacrent, s’emploient à la soutenir dans tous les sens de ces termes. Pour l’apprivoiser, la respecter, la prendre en charge. Universaliser l’humilité. Mon rêve se poursuit à la lumière de l’Egalité, qui ne brille que si l’accès au monde est possible pour toutes les personnes. Que si leurs libertés se rapprochent, qui qu’elles soient. Que si elles ne sont pas empêchées, en tant que. Dans ce domaine, il est temps de convenir que la progression massive des femmes dans le travail rémunéré a été stoppée net par leur spécialisation domestique et familiale, ce rôle encore sexué qui libère de ces fonctions la plupart des hommes en couple tout en leur offrant du temps… Ce temps précieux qui ouvre des perspectives à qui peut décider de son usage. Il est temps de convenir que les tentatives des hommes d’investir la maisonnée sont encore balbutiantes ou contrariées. Il est donc temps aussi, avec l’assentiment des femmes, qu’ils se déplacent dans l’échiquier des rôles de la vie. Qu’ils s’émancipent du travail encore central dans leur existence, pour enfin prendre leur juste place (et leur juste part) dans le travail ménager. Qu’ils soutiennent et valorisent davantage les activités de la reproduction sociale. Qu’ils s’occupent autant de leur progéniture que leurs compagnes et qu’ils accompagnent, par leur présence active, leur retour au travail. Il est temps de reconnaître que si une naissance modifie l’équilibre d’un couple, l’organisation sociale a le pouvoir de l’anticiper pour favoriser les équilibres. Il est temps d’admettre que la portée d’une seule mesure, si elle est ambitieuse, juste et solidaire, peut être large et bénéfique, à la fois pour les femmes, les hommes et les enfants. Et que la décision d’un congé paternité d’envergure, en affirmant et promouvant enfin d’égales responsabilités et libertés pour les deux parents, serait de celles-ci.

Qui cette opportune mesure concernerait-elle vraiment ?

Il s’avère, après investigation chiffrée, que le travail, dont la forme très principale est le salariat, a concerné, concerne, ou concernera quasiment toute la population. Que si un quart des ménages conjuguent parentalité et travail simultanément, pour la plupart des autres cette coordination acrobatique leur a été ou leur sera familière. Que les couples de même sexe, extrêmement minoritaires dans les ménages recensés, espèrent aussi cet équilibre de vies parallèles. Il s’avère toutefois que les modes de garde en France prennent en charge moins de trois jeunes enfants sur cinq, plus de deux sur cinq vivant aux soins d’un membre de leur famille. Que ce rôle revient massivement à des femmes, dans l’accueil familial aussi bien que professionnel. Il s’avère qu’après une naissance, une mère réduit ou cesse temporairement son activité cinq fois plus souvent qu’un père.

Cette organisation sociale se révèle dans un phénomène résistant que je nommerai ici ERPES (Ecart de Revenu Persistant Entre les Sexes), avec un jeu de mots dont la qualité reste à apprécier. Les femmes touchent en effet 25% de moins que les hommes en moyenne, ce qui, moins connu, signifie qu’eux perçoivent 33% de plus qu’elles. La recette de ce déséquilibre financier se transmet de génération en génération. La voici.

Se placer dans une société qui promeut d’une part la mise en couple hétérosexuel avec partage de logement et projets d’enfants, et d’autre part le travail rémunéré générateur de croissance, dit « productif ». Veiller à ce qu’une partie importante de la population soit au fond d’elle préparée, en toute incohérence avec les discours égalitaires, à l’exercice de fonctions complémentaires et hiérarchisées, différenciées selon le sexe : aux hommes plutôt le travail productif (la « valeur » créée), aux femmes plutôt la reproduction sociale (les « coûts » générés, j’exagère à peine). Dans la suite des avancées féministes, faire croire aux femmes qu’elles sont « libérées » de leur foyer grâce à un emploi rémunéré et à de l’électroménager performant, mais les éduquer toujours à en devenir les spécialistes ou du moins les maîtresses (« de maison »). Faire croire à un maximum d’hommes que ‘le travail rémunéré, c’est la vie’. Répandre l’idée que seule la femme dans un couple doit équilibrer et finalement arbitrer entre travail et famille. Que l’économie du couple est le critère à considérer avant tout dans cette décision. Maintenir un congé d’accueil de naissance extrêmement différencié qui écarte d’office les femmes du travail mais rapproche les hommes du leur. Chaque année, autour du huit mars, s’étonner, se désoler de constater le goût amer de la préparation obtenue. Eviter de faire savoir que cet ERPES « mélange complet » a des variantes plus amères encore, qui sont par ordre croissant d’amertume : l’ERPES spécial « couples », puis spécial « parents », enfin spécial « parents de famille nombreuse ». La moins amère étant l’ERPES spécial « célibataires ». Annoncer la réduction de l’ERPES mais se résigner à la célérité actuelle du partage des tâches domestiques et familiales : le point presque mort. Admettre que les femmes soient très majoritaires dans la population à temps partiel et, pour celles qui l’ont « choisi », que cette option soit le plus souvent employée à conforter les rôles de sexe dans le couple. Veiller à présenter les données de façon à masquer ces problématiques. Par exemple, grâce à une comparaison des revenus en équivalent temps plein, ou en taux horaire, ou encore sans la situation conjugale ou parentale. Ajouter un soupçon de règlementation injuste, comme le tarif des heures effectuées en sus d’un contrat salarié, qui lèse les temps partiels (donc plutôt des femmes). Prolonger ensuite la division des rôles sexués au delà des couples, c’est-à-dire dans la sphère professionnelle : orienter et recruter plutôt des femmes dans des métiers du lien et du soin, moins rémunérateurs, plutôt des hommes dans les métiers plus valorisés financièrement et socialement. Veiller ensuite à placer plus de femmes en bas et d’hommes en haut de l’échelle, pour que la ségrégation verticale prenne bien. Mélanger de façon à ce que celle-ci se diffuse dans tous les domaines professionnels. Enfin, saupoudrer le tout d’un ingrédient mystère appelé fréquemment « part inexpliquée », au lieu de « discrimination selon le sexe ». Voici donc l’ERPES annuel fin prêt, pas vraiment revisité. Préparation à l’ancienne, au goût peu amène.

Pour remédier à cette affection persistante, il est temps d’inventer un nouveau remède.

Il est temps d’impliquer autant chaque parent dans la responsabilité et la tâche parentales. La réforme ambitieuse du congé paternité est une voie très prometteuse. Pour réduire ces inégalités entre les sexes, des options plus ou moins réalistes ou complexes à mettre en œuvre sont étudiables, telles que « moins de parents au travail », « des services publics au service du travail », « temps pleins généralisés, temps partiels exceptionnels », « temps partiels compensés et partagés ». Cependant, présumer les pères aptes au paternage apparaît comme un scénario plus que défendable. En outre, la mesure serait solidaire, comme l’est un impôt consenti.

Cette idée peut perturber, effrayer… et par conséquent soulever de nombreuses objections, comme toute proposition de changement. Cependant, une telle loi bénéficiera à toute la famille, en créant pour le père un droit responsabilisant, pour la mère un soutien libérateur et pour l’enfant un lien exemplaire.

Pour y parvenir et permettre ainsi le développement de responsabilités et libertés plus égales sur le plan domestique, familial et professionnel pour tous les parents, quel que soit leur sexe, ce congé paternel doit créer pour le père une situation proche de celle que vit la mère (comme c’est le cas en Islande). Le congé du père doit donc être à la fois 1) suffisamment long, pour que la rupture professionnelle soit équivalente à celle des mères, 2) obligatoire donc non négociable, comme c’est le cas pour une mère salariée, 3) justement rémunéré, et 4) en partie consécutif à celui de la mère, afin qu’il se sente et se révèle autonome dans le soin du bébé.

Propositions logiques et pragmatiques.

Il est temps.

Temps d’un mieux-être général.

Avant d’y arriver, commençons, comme annoncé, par le rêver.

2018 – Rebutante perspective

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Une main se lève, signalant une demande de prise de parole. Tu l’accordes, curieuse de connaître l’objet de la contribution suscitée. « Quel type d’égalité voulons-nous ? Que les femmes aient les mêmes situations que celles des hommes ? Donc qu’elles les rattrapent ? Comme si elles étaient enviables et toutes bénéfiques pour la société ? Quelle société aurions-nous alors ? Tout le monde serait encore davantage au travail[1], plus de gens viseraient le haut de l’échelle[2], l’argent et le pouvoir, version « travailler plus pour gagner plus »… Il y aurait encore plus de technique, plus de production. Et encore moins de temps pour les relations aux autres, la vie domestique et familiale. Moins de temps pour les enfants, pour l’acte gratuit, pour le lien social ; ça ne me conviendrait pas du tout ce type d’égalité. Moi je veux continuer d’avoir une vie simple, mais sans me retrouver en situation inégalitaire. »

Le premier temps de réactions est arrivé et l’intervention de cette participante est pertinente. Très pertinente… Tu co-animes une sensibilisation auprès de personnels municipaux. Tu viens de dérouler la façon dont les inégalités femmes-hommes se reproduisent. Avec ton collègue lui aussi formateur, vous avez avancé des chiffres, des résultats d’enquêtes, fait des démonstrations sur l’intériorisation des stéréotypes. L’ambiance est ludique malgré la gravité des données. La parole est assez libre. Un homme renchérit « Moi non plus, je ne veux pas courir après les heures supplémentaires, le pouvoir, l’argent ou je ne sais quoi parce que je suis un homme. Moi aussi je veux une vie simple. Et bien équilibrée. » 

Tu spécules que ces deux-là viennent de pointer du doigt l’essentiel : viser l’égalité oui… mais est-ce la bonne voie de valoriser ce qui est habituellement associé chez nous au masculin (comme le pouvoir, l’argent, le travail, la technique, la performance, l’ambition, la compétition, l’extérieur…)[3], tout en continuant en miroir à dévaloriser ce qui est considéré comme féminin (le soin aux autres, les compétences relationnelles et verbales, l’empathie, la coopération, l’intérieur…). Il s’agit plutôt de viser un monde où le féminin et le masculin d’aujourd’hui seraient à l’équilibre ou au moins auraient une valeur égale… Comment parvenir à cela ? Il faudrait que les hommes soient autant incités que les femmes à pratiquer les activités habituellement associées à l’autre sexe… Histoire que chaque personne ait tous les possibles en perspective, possibles qui idéalement seraient de valeur équivalente. Vaste programme. Très vaste programme.

Tu précises alors que la prise de conscience de cette nécessaire réciprocité est lente à tous les étages. Pour exemple, les actions de l’Education Nationale pour l’égalité des sexes ont longtemps visé l’intégration de davantage de filles dans les filières techniques et scientifiques. Et ce à grand renfort de concours, d’événements, de communication sur ces métiers qui sont de fait plus valorisés et rémunérateurs que les métiers du soin ou de la petite enfance… D’ailleurs une partie de ces actions a été poussée par les entreprises qui cherchaient à élargir leurs recrutements, souvent pour des raisons pragmatiques : manque de candidatures ou impératifs légaux sur l’égalité professionnelle. Le contexte n’étant pas le même dans toutes les filières d’emploi, tous les domaines n’ont pas été incités à la mixité de la même façon… Ce n’est qu’il y a peu que l’Education Nationale mentionne aussi l’importance de proposer à davantage de garçons d’envisager des voies aujourd’hui investies majoritairement par des filles. Et ce n’est qu’embryonnaire. Il faut dire que dans ces voies-là, qui pour partie sont un prolongement marchand ou public de la vie domestique et familiale, il y a comme un embouteillage : une utilité évidente bien que peu visible, des candidatures en nombre, peu de postes, de budget, de perspectives et de considération, donc beaucoup de précarité… Et aussi peut-être encore beaucoup trop de filles pour que chaque garçon intéressé par ces filières s’y sente regardé comme ‘un-homme-un-vrai’, par ceux qui mettront inéluctablement en doute l’appartenance d’un tel original à la catégorie des hommes… Tu fais donc l’hypothèse qu’on s’y retrouve soit par hasard, soit par conditionnement, soit heureusement aussi, par vocation, voire par transgression (pour les hommes). Rarement par ambition. Encore que. Pour ces derniers, l’ascension professionnelle y est bizarrement beaucoup plus rapide et assurée que pour les femmes[4]. Doit-on s’en réjouir… ?

« L’égalité femmes-hommes ne saurait donc déboucher sur une société composée de femmes qui seraient plus souvent fumeuses, en dépassement de vitesse sur la route, en état de burn-out au travail finissant en gestes de désespoir parce que surinvesties et devenues des carriéristes acharnées, ou ayant plus souvent des pratiques sexuelles à risque. Les Wonder-Women ont toutes les chances de souffrir des mêmes pathologies que les supermen dont elles sont le décalque… En toile de fond, l’égalité femmes-hommes dessine au contraire une société plus juste socialement, moins agressive, de la « coopétition » plutôt que de la compétition sans vergogne, plus harmonieuse et altruiste, et ce pour les deux sexes. »

Christophe Falcoz


[1] Aujourd’hui près d’une femme sur trois travaille à temps partiel (dont 30 % à temps partiel subi) contre 9% des hommes (34 % à temps partiel subi) – Les enquêtes ne disent jamais combien de personnes travaillent à temps plein subi (donc préfèreraient un temps partiel).

[2] En 2016, dans l’Union Européenne, 15% des membres exécutifs des entreprises privées et 6% des PDG sont des femmes. Source : Ministère des affaires sociales, de la santé et des droits des femmes, Vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, Chiffres clés 2017 – Cité par http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/parite/reperes-statistiques/

[3] Cf. les travaux de la chercheuse australienne R. Connell : « Articulant théorie et récits de vie, Raewyn Connell dessine une cartographie complexe et nuancée des masculinités. Elle met au jour l’existence, au sein de l’ordre de genre, d’une masculinité hégémonique qui vise à assurer la perpétuation de la domination des hommes sur les femmes. Contre tout masculinisme, Connell nous montre que la masculinité hégémonique, sans cesse ébranlée et mise à l’épreuve dans le vécu des hommes, n’est ni définitive ni le seul schéma de masculinité disponible. On ne peut alors l’analyser sans s’intéresser à ses pendants, les masculinités complices, subordonnées ou encore marginalisées. » Source : http://www.editionsamsterdam.fr/masculinites-2/

[4] Concernant l’accueil petite enfance par exemple, « les professionnels masculins du secteur se tournent plus que leurs collègues féminins vers des fonctions de direction ou de formation. On constate donc la reconstitution d’une forme de division sexuelle du travail. » ; source : Lutter contre les stéréotypes filles-garçons Un enjeu d’égalité et de mixité dès l’enfance, Rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, janvier 2014, p. 50

2017 – Qualifiée d’office

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Vous arrivez sur les lieux le plus vite possible. Comme à chaque fois, ton taux d’adrénaline augmente et tu es légèrement nerveuse. Cette femme vient sans doute de faire une fausse couche. Le temps de jeter un coup d’œil… Il y a du sang partout. Elle est allongée par terre, le regard dans le vague, puis se contorsionne de douleur. Elle est jeune, toi aussi. La vingtaine. Ton ancienneté de professionnelle se compte en mois, même si tu es volontaire depuis tes seize ans. L’intervention suprême, c’est le feu. Celle de tous les jours, c’est un coup du sort ou un coup du corps. L’accident domestique ou de circulation, l’accident de santé. Parfois la catastrophe naturelle, ou climatique, ou industrielle. Souvent la panique, la misère, la détresse, la violence, la vieillesse, la solitude. Une personne âgée qui tombe chaque semaine. La même. Vous lui rendez sa visite hebdomadaire quand vous venez la relever. Votre mission, c’est l’écoute, l’empathie, la bienveillance, le discernement, la capacité à rassurer. La prudence et la prise de risque à la fois, le secours physique et moral, l’imagination, le pragmatisme, la collaboration. Le déblaiement parfois. La bonne réaction. Vite. En équipe. La caserne dans laquelle tu as été affectée compte très peu de femmes. Tu en fais partie. La toute jeune apprentie qui observe ses collègues, note tout mentalement, se nourrit de tous leurs réflexes, leurs gestes, les paroles apaisantes qu’ils adressent aux victimes, leurs questions pertinentes pour effectuer une intervention adaptée, humaine, efficace. Qui permettra de passer le relais aux services suivants, aux urgences quand c’est nécessaire. Tes collègues t’ont prévenue dans le camion. « C’est toi qui questionnes la victime, qui lui parles, qui la soutiens. Tu feras ça mieux que nous : tu es une femme. Ce sera moins maladroit. Tu trouveras les bonnes questions. Elle sera plus à l’aise avec toi. » Propulsée dans le réel, du haut de tes vingt-et-un ans. Tu t’approches de la victime. Manque de bol et de bouteille, tu n’as jamais côtoyé ni accompagné de femme enceinte, ni veillé sur de très jeunes enfants, ni assisté à un accouchement, ni connu de près une femme qui avait fait une fausse couche. Tu es une femme, certes. Jeune aussi. Tu as bien identifié vos seuls points communs jusque là. Deux. Pas beaucoup, même si tes collègues t’en prêtent davantage. Tu fais de ton mieux. Tu questionnes, tu rassures, tu écoutes, tu accompagnes, tu es là… Tu transpires, tu doutes, tu souris, tu trouves les mots, tu entres en apnée, tu sors d’apnée, tu expires… Tu es soulagée, c’est fait. Elle a été confiée aux services d’urgence. Les dix minutes de trajet en ambulance t’ont paru une éternité mais tu t’es découverte capable d’assurer, malgré ta jeunesse et ton inexpérience, parce qu’on t’a présumée compétente. L’équipe t’a mise en première ligne alors que ta vingtaine aurait dû te réserver la deuxième. D’autant que dans l’équipe il y a bien des pères, ou des hommes dont les compagnes ont fait des fausses couches, ou encore des pompiers qui ont accompagné des femmes dans cette situation, du temps où le groupe ne comptait que des hommes… Depuis que tu es passée pro, c’est le seul domaine dans lequel on te renvoie à ta nature de femme : les femmes enceintes, les fausses couches, l’intimité des femmes… et les enfants aussi. On t’envoie systématiquement, quand les victimes sont des enfants. « Tu t’y prendras mieux », il paraît. « Ce sera moins maladroit… » T’as toujours pas d’enfants, alors qu’ils en ont tous ou presque, c’est pourtant à toi qu’est confiée la mission de leur parler quand tu es LA femme de l’équipage. Tu aurais un talent, un don qu’ont les femmes. Assurément. Bon, d’un côté, tu apprends plus vite en étant en situation. Alors tu vas pas te plaindre, puisque tu es là pour apprendre, pour faire de mieux en mieux. D’un autre côté, les hommes de la caserne se disqualifient davantage dans ces domaines en présence d’une femme dans l’équipe, donc ils acquièrent moins cette expérience et se sentent moins légitimes[1]. En y réfléchissant, c’est pas mal quand un de tes collègues est présent aussi. Parfois il te dit qu’il n’aurait pas pensé à telle ou telle question. Parce que maintenant que tu as quelques années d’interventions et plusieurs casernes à ton compteur, c’est partout pareil : quand on compte une femme ou un enfant parmi les victimes, c’est pour toi… parce que t’es une femme ! Voyons, que se passe-t-il dans l’autre sens ? Eh bien, il te faut reconnaître que dans les plus rares cas où l’intimité d’un homme est concernée… tu es bien contente de rester en retrait toi aussi. Toi non plus, dans ce cas, tu n’acquiers pas cette expérience-là.

Quelques années plus tard, tu te souviendras en souriant de ce malaise que tu avais plus jeune. Parce que tu t’y es faite à cette qualification supposée, maintenant qu’elle est avérée. Tu t’accommoderas de cette compétence dont on te fait crédit, même si elle ne colle pas avec la polyvalence que vous devez cultiver dans ce métier. Les gars, à part ça, font pas de différence… du moment que tu fais tes preuves. Les preuves, tu as dû les apporter jour après jour, davantage que tout homme pro dans les équipes. Parce que lui démarre avec un crédit quant à ses capacités physiques… Toi, en début de carrière, tu démarres à crédit zéro, parce que les femmes n’ont pas un barème équivalent dans les évaluations physiques au concours. Les remarques de tes collègues hommes sonnent encore à ton oreille. C’était « plus facile » pour toi de l’avoir, ce concours. Toi, tu étais « avantagée ». Qualifiée d’office pour les premiers soins aux femmes et aux enfants. Doit faire ses preuves pour toute action requérant des capacités physiques.

«  Le care est une capacité que l’on trouve en tout être humain. Mais il est valorisé chez les femmes et dévalorisé chez les hommes. »

Sandra Laugier[2], philosophe[i]


[1] Un phénomène récurrent est important à mettre en lumière ici : lorsqu’une profession devient mixte alors qu’elle était très majoritairement voire exclusivement masculine, la division des tâches selon le sexe présente dans la société s’organise dans la profession, spécialisant ainsi les personnes. Ainsi la pédiatrie est-elle beaucoup plus investie par des femmes que la chirurgie. Ainsi l’armée compte-t-elle davantage de femmes dans l’administratif et plus d’hommes sur le terrain, alors qu’avant l’arrivée des femmes on trouvait des hommes, de fait, dans tous les emplois.

[2] Sandra Laugier a introduit en France l’éthique particulariste et l’éthique du care, parmi d’autres thèmes de recherche.


[i] Entretien avec Sandra Laugier, cité dans Le pouvoir de la bienveillance, p.89, Les hors série de L’OBS, n° 99, juillet 2018.

Intermède 2020 – Gratitude

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1er avril 2020. Troisième semaine de confinement bien entamée. Fin de confection d’un trente-troisième masque en tissu lavable, visant à protéger, un peu, le personnel soignant. Le long temps de ce labeur bénévole, improvisé, a produit bien davantage que ces malheureux masques « mieux que rien », qui seront distribués dès demain matin. Il a engendré de la gratitude.

Merci.

Merci à Mamie T., qui tricotait, cousait, brodait, reprisait… et transmettait. Sa machine à tricoter me semblait miraculeuse. Mamie T. collectionnait les boutons, les aiguilles de toutes tailles, les fils à broder, les fermetures éclair. Conservait des petits objets dont elle imaginait l’utilité future (« côté droit de la gabardine de B. » ai-je retrouvé écrit sur un petit papier accroché à une demi-fermeture éclair). Elle mettait de côté des fins de pelotes, pour les vacances avec ses petits enfants. Empilait des boites pour mettre tout cela dedans. J’ai retrouvé des dentelles inachevées dans l’une d’elles : elle s’appliquait, en secret, en dentellière. Avant son mariage, elle était modiste. Ensuite, elle a confectionné des tricots et des chandails, dont certains garnis de torsades. Elle veillait à ce que mon grand-père ne souffrât pas trop du froid de l’hiver, lui qui était, comme elle disait, au jardin, au hangar ou dans la cour. Elle a veillé aussi à ce que ses trois garçons et sa fille se débrouillent avec du fil. La machine à coudre est devenue pour mon père un objet familier, qu’on entretient, qu’on prépare, qu’on utilise et qu’on répare. L’outil de la confection des voiles et des coussins d’un petit voilier qu’il avait acquis. A la main, il recousait ses boutons et ses ourlets de pantalons. Mamie T. m’a transmis la valeur de l’objet récupéré ou réparé, le souci de le garder, son utilité future, le soin du quotidien. Elle m’a appris qu’une boite remplie de petits riens est pleine d’un trésor. Qu’un tel contenu peut nourrir l’imaginaire, la créativité et n’importe quelle journée. J’aime les boites et ce qu’il y a à découvrir dedans. J’ai d’ailleurs gardé le range-serviette en forme d’enveloppe que j’avais brodé avec elle un soir de pluie : une maison, un arbre, des fleurs, le tout en couleurs.

Merci à Mamie J., qui brodait toutes sortes de matériaux, créait et cousait des robes, réparait, tricotait, ornait des nappes et des draps de multiples fleurs et de rosaces, avait toujours un travail en cours… et transmettait. Elle tricotait si vite que le cliquetis produit m’impressionnait. Elle m’a montré comment croiser les fils à l’arrière, m’a appris à dessiner des motifs pour obtenir un jacquard multicolore, homogène et souple. Elle m’a transmis la patience ainsi que la beauté du travail bien fait. J’ai conservé la taie d’oreiller sur laquelle elle avait joliment brodé mon initiale personnelle : un grand V.

Merci à ma tante M., qui démontait des chemises d’adultes usées pour leur donner une deuxième vie, à taille d’enfants. M. qui a toujours eu des idées pour transformer, repriser, réutiliser des textiles. Qui a appris à ma cadette à réparer son vêtement troué. Qui m’a conseillée et encouragée maintes fois dans mes entreprises créatives. Qui m’a inspirée, sans doute sans le savoir.

Merci à ma mère, qui a fait de sa maison un atelier au service de son travail artistique. Qui nous emmenait, petites, fouiller, faire des affaires, choisir les bonnes pièces dans la foule du marché Saint-Pierre. Nous partions par le train jusqu’à Paris, pour une journée faite d’aventures colorées. Ma mère, qui a accumulé des monceaux de tissus pour créer sans peine des décors, des costumes, des accessoires, des mises en scène, au fil de ses idées et de ses incessantes nécessités. Qui m’a montré qu’on pouvait se fabriquer un monde et s’exprimer avec ses mains, en assemblant des morceaux de couleurs, des motifs de toutes sortes pour raconter des histoires. Qui avait confectionné nos vêtements quand nous étions enfants, quand les vaches étaient plutôt maigres et qu’elle n’avait pas trop le choix. Qui a craqué un jour, se sentant asservie, esclave de l’aiguille… mais qui a transformé la plaie, grâce à l’écriture d’une très belle nouvelle, intitulée initialement « La cousette » (sans doute a-t-elle changé de nom mille fois, mais celui d’origine est ancré en moi).  

Je ne peux pas certifier que ces femmes se sont, toute leur vie, senties aussi reconnues, puissantes et autonomes qu’elles auraient dû l’être. Et pourtant, voici ce dont j’ai hérité d’elles : l’autonomie. Ce que peuvent ces mains aux intentions fécondes. Les mains façonnent ou inventent, elles se tendent ou se donnent. Elles peuvent écrire, signer, jouer de la musique, créer, rythmer, encourager, féliciter, réparer, confectionner, peindre, nettoyer, embellir, nourrir, exprimer, semer, récolter… Elles peuvent soulager, aimer, masser, soigner… Donner ou recevoir, rendre ou ovationner à vingt heures chaque soir.

Dès mon installation hors de chez mes parents, à dix-sept ans, le premier achat que j’ai fait, avec mes propres deniers, a été celui d’une machine à coudre. De marque, et d’occasion. J’ai eu le sentiment dévorant de détenir ma liberté dans cet objet. De pouvoir la multiplier. J’ai fabriqué mes rideaux, mes nappes, mes housses de couette, créé cette robe de soirée, toujours vaillante dans l’armoire. Robe qui plait, trente ans plus tard, particulièrement à mes enfants ! Ma benjamine essaie de temps à autre la robe fourreau de maman, paradant comme une dame devant le miroir. En velours élasthanne, elle sied à toutes les tailles. J’ai tenté de leur communiquer cette envie de faire par soi-même. Par exemple, en confectionnant pour Carnaval des déguisements… qui ont parfois été dissonants pour notre temps. Mon aînée se souvient de Fifi Brindacier qu’elle a dû incarner… et présenter toute la journée à ses camarades déconcerté·e·s (décalée jusqu’au bout de ses tresses, car personne ne reconnaissait qui elle représentait…). Depuis, s’étant orientée vers les métiers de la mode, elle a récemment appris à créer des vêtements. Sa penderie contient enfin un pantalon sur-mesure. Confection et détention d’un habit unique, adapté en tous points à sa morphologie. Plaisir et estime que procure si bien le travail pour soi.

Face à l’immense sentiment d’impuissance qui nous submerge depuis des semaines, puiser en soi. Se tourner vers l’armoire à trésors, la savoir remplie de tissus conservés « au cas où ». Ouvrir l’ancienne travailleuse de Mamie J., consciencieusement agencée, aux contenus soigneusement et régulièrement organisés. S’installer devant sa machine à coudre et prendre conscience, grâce à sa fine et utile connaissance, de son humble puissance. Y trouver du sens.

« Redonner à nouveau de la valeur à des tâches qui n’en ont aucune dans le capitalisme parce que pas rémunérées … (…) ça nous fait relire d’une manière différente et vertigineuse cette modernité comme ce grand moment de progrès qui allait libérer les femmes de toutes ces tâches domestiques alors que ces tâches domestiques, elles viennent de tout un rapport autonome à sa propre existence. Le fait de pouvoir subvenir à ses propres besoins, d’être dans une forme d’autonomie par rapport à son alimentation, à sa maison, c’est aussi quelque chose dont on peut considérer que la modernité nous a dépossédé·e·s. Est-ce que c’est un progrès aujourd’hui de ne plus être capable de repriser une chaussette ? Je ne suis pas sûre. Toutes ces questions-là sont ré-ouvertes et complètement renouvelées par la problématique écologique. »

Emilie Hache, interrogée par Charlotte Bienaimé dans son Podcast à soi n° 21  produit par Arte radio :  « Ecoféminisme, 1er volet : défendre nos territoires » (minute 22)

2006 – Maternité, état non souhaitable

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Décidée, tu viens de prendre la responsabilité d’une équipe d’une dizaine de personnes. L’une d’elles part dans quelques semaines en congé maternité. L’une des plus autonomes, affirmée, reconnue, qui a une charge importante. Tu demandes son remplacement mais ne l’obtiens pas. Trop tard et pas de budget complémentaire. Dans votre régime spécial d’entreprise publique, ses indemnités ne sont pas versées par la sécurité sociale comme dans les entreprises privées, mais par l’entreprise elle-même. Donc, à l’instar de ce qui se produit souvent dans l’administration, pas de réduction de la masse salariale. Donc pas de remplacement… Logique économique. Vous devez faire face, avec un effectif identique. Il suffit de répartir la charge sur les autres. Cela est non négociable dans votre cas, « puisqu’il y a des compétences équivalentes dans l’équipe », dixit la hiérarchie.… Tu n’as encore jamais eu à gérer cette situation : tu vas être servie. Le procédé a des répercussions désastreuses à la fois dans la gestion de la charge et dans les représentations : un membre de l’équipe en conclut ouvertement qu’il ne prendra jamais sciemment de femmes si un jour il vient à prendre une responsabilité managériale. « Trop de risque qu’elles partent en congé maternité, et qu’elles ne soient pas remplacées, avec une répartition injuste du travail sur les autres qui ont assez de boulot comme ça ! » Il espère bien ne pas en avoir dans ses équipes. Tu aurais dû exiger le remplacement avant de prendre le poste… Tu discutes, tu polémiques, tu te décourages, il s’est déjà fait son idée… Et que dire du message symbolique envoyé sur l’utilité des tâches effectuées par les futures mamans, tâches qui seront tout simplement supprimées ou dégradées pendant leur absence ? Le scénario se répète et personne ne le remet en cause. Les raisons budgétaires prévalent sur un traitement égalitaire des personnes… Quel homme fait l’objet d’un tel traitement, parce qu’il s’apprête à devenir père ?

Tu prends conscience que pour tes deux premiers enfants tu as docilement facilité les choses à tes responsables : une mobilité géographique d’abord, que tu as organisée à l’issue du congé, après avoir formé ton successeur. Pour le suivant, tu as rédigé la lettre de mission de remplacement et formé une collègue au moment d’une forte baisse d’activité. Elle a pu absorber tes attributions et vous avez ensemble relancé les activités à ton retour.

Voici comment les personnes concernées participent, pour faire passer la pilule de l’absence prochaine, à faire diminuer la valeur de leur contribution au travail. Organiser le départ de son poste ou faire absorber le travail à effectif identique alors que le congé maternité est planifié plusieurs mois à l’avance. Voici où mène la culpabilité de s’absenter pour faire naître et accueillir des enfants. Où mène le conditionnement social, subi par des millions de femmes et d’hommes, qui accorde moins de valeur au soin des enfants qu’au travail rémunéré…

Des années plus tard, en 2018, tu proposeras l’analyse d’une situation significative sur ce sujet lors d’une formation pour favoriser l’égalité professionnelle dans une administration. « Une de vos collègues part dans quelques semaines en congé maternité, votre responsable réunit l’équipe et demande de répartir sa mission et sa charge sur le reste du groupe. Comment réagissez-vous ?»  Tous les scénarios imaginés tourneront autour de la répartition de la charge. Personne ne remettra en cause la décision… Intériorisée comme normale.

En février 2019, Martin Hirsch annonçait au micro et sous le regard que tu devines ébahi de Léa Salamé sur France Inter que désormais les infirmières des 39 hôpitaux de l’assistance publique seront « systématiquement remplacées» à l’occasion d’un congé maternité… Elle en est restée quasiment sans voix, Léa, interloquée qu’elle était… Elle apprenait que jusqu’à présent, la mission de ces soignantes n’était pas jugée suffisamment utile pour justifier un remplacement systématique. « Déjà que quand elles décident d’avoir un enfant, elles lâchent le travail sans demander la permission, que dans l’adversité, on ne peut vraiment pas compter sur elles… ; alors faudrait pas jouer les profiteuses en exigeant des remplacements en plus, non mais ! » : voici donc le raisonnement couramment servi. Et par conséquent, largement intériorisé par de futures mères, qui aimeraient, du coup, rester discrètes.

Là, tu pressens la réplique qui viserait à te clouer le bec : «  Les hommes peuvent subir la même chose ! Par exemple quand ils sont absents pour longue maladie, quand ils ont un accident ou prennent un congé long comme un congé parental, un congé d’adoption, ou un congé sabbatique ». Certes, dans ce cas, hommes et femmes sont peut-être à égalité dans le traitement reçu pour ce qui leur arrive (cela reste à vérifier), puisque les lois qui s’appliquent concernent toute personne. Cependant, en plus de tous ces motifs d’absences qui touchent, ou pas, la population travailleuse, il est un congé planifié long qui ne concerne… que des femmes. Et quelquefois, fait incroyable, plusieurs fois dans leur vie ! De façon massive. Aujourd’hui, quand un couple hétérosexuel souhaite faire un enfant, il risque d’arriver des aventures professionnelles bien différentes au père et à la mère. Lui a la possibilité de rester inaperçu au travail en tant que nouveau père, s’il ne modifie rien ou presque de ses habitudes professionnelles (ce qui est attendu de certains employeurs et pratiqué par certains pères). Tandis qu’elle voit son contrat de travail obligatoirement suspendu pendant plusieurs mois, créant, par sa seule volonté conjuguée à sa naissance dans un corps de femme, un micmac… dont on se passerait bien dans son environnement professionnel. Forcément, puisqu’on peut recourir à ces personnes disponibles qui n’imposent pas à leur employeur ces longues absences obligatoires quand l’enfant paraît : les hommes. Parce qu’eux, au moins, dans l’adversité que crée dans l’entreprise la maternité d’une salariée, assurent vaillamment la continuité du service au travail.

Dans la même veine, un de tes anciens collègues père de trois enfants, dont la femme assumait seule les acrobaties domestiques et familiales du mercredi, t’a confié : « Heureusement que les hommes ne prennent pas leur mercredi dans le service, sinon, qui serait au boulot ce jour-là ? ».

Et oui : on a du courage… ou on n’en a pas.

« Si les tâches liées au care sont ainsi dévalorisées, c’est parce qu’elles nous font percevoir notre vulnérabilité et notre dépendance. Sans un certain aveuglement sur notre vulnérabilité, les sujets rationnels et auto-suffisants, les Homo œconomicus, par exemple, que nous voulons être, ne pourraient pas s’apparaître tels. Ne voulant pas voir notre fragilité et notre dépendance nous tendons donc à rendre invisibles tous les soins que nous recevons et qui nous permettent de les surmonter. A ne pas reconnaître celles ou ceux qui les dispensent. »

Alain Caillé, Extensions du domaine du don