#89 – Compagnons des femmes abîmées

Le 8 mars 2024, le collège-lycée international de Grenoble m’a invitée à témoigner pendant deux heures auprès de plusieurs classes sur mon parcours féministe. En préambule, avant de retracer plus en détail les étapes de mon parcours militant, voici le petit texte que je leur ai lu à propos de mon entrée en féminisme.


“Il y a 10 ans, je ne racontais pas du tout les choses de la même façon qu’aujourd’hui.

A l’époque, je pensais vraiment que ma décision de m’engager en féminisme venait des inégalités professionnelles, du sexisme ordinaire au travail et de mon vécu de la maternité.

Aujourd’hui j’assume que chaque violence vécue dans l’enfance, petite ou grande, que je l’ai vécue ou que j’en ai été témoin, est constitutive de mon engagement, de mon besoin de faire advenir un monde meilleur, c’est-à-dire plus juste.

Je ne pense pas avoir vécu de choses atroces, insurmontables, mais mon parcours a été, comme celui de beaucoup d’enfants et de jeunes adultes, puis d’adultes, jalonné de violences qui se sont accumulées. Et j’ai passé un temps fou et beaucoup d’énergie à me doter en ressources, en savoirs, en confiance pour réagir, riposter, comprendre, empêcher la répétition.

Nous les filles, sommes très abîmées par le patriarcat (mais c’est très bon pour les affaires des psy et des labos pharmaceutiques). Les hommes de ce pays qui sont en couple avec une femme ont de grandes chances de partager la vie d’une personne abîmée. Comme souvent ils ne sont pas vraiment préparés, dans leur éducation, à identifier que quelqu’un va mal et à prendre soin des autres, c’est souvent difficile pour eux, d’abord d’écouter, de voir et de comprendre ce qu’a vécu leur compagne, ensuite de prendre part à la réparation. Et certains ont plutôt été éduqués à en rajouter : c’est au sein de la famille que les femmes et les enfants ont le plus de risque d’être agressés par un homme.

Cette atteinte a lieu tous les jours, partout. Par exemple, quand une publicité banale nous conduit, sans violence apparente, à développer une haine de nous-même : quand dans l’espace public elle met en avant une femme à moitié nue et retouchée, ou promeut des protège-slips parfumés, mettant notre intimité en pâture et suggérant que nous sentons mauvais.

Beaucoup de garçons aussi sont abîmés, par un père violent souvent, qui reproduit ce qu’il a vécu, par une mère seule parfois, qui pense qu’il manque un père autoritaire à son enfant, par des camarades qui pensent que tel garçon se comporte trop “comme une fille” et qu’il faut l’en empêcher en le violentant, en lui faisant honte. Ils peuvent encore moins le dire que nous. Car on leur apprend à mépriser ce qui est identifié comme féminin, à ne surtout pas dire leur souffrance, à la nier même, et souvent, pour s’en sortir, à se construire dans la violence et la domination, et c’est un désastre. (mais heureusement, #metoogarçons a débuté)

Nos récits ont une valeur. Ils permettent de prendre conscience de ce que nous avons vécu et de transmettre ce que nous avons appris. Notre parole est légitime. Elle permet d’accueillir d’autres paroles et souvent de soulager des âmes. Elle propose de partager la façon dont chacun et chacune de nous peut lutter.

Voici la mienne.”

#85- 2022 – Image de la fin du patriarcat

Elle regarde les post-it étalés par terre et avance avec une pointe d’hésitation :

– J’ai vraiment des réserves sur l’exigence « La fin du patriarcat », parce que moi, je ne veux pas d’un matriarcat.

Ecouter “2022 – Image de la fin du patriarcat” en audio

La femme qui vient de prendre la parole n’est pas venue à cette formation avec des motivations féministes ; les siennes sont plutôt écologistes. Mais de fil en aiguille, parmi les sujets de société qui ont délié les langues sur le juste et l’injuste subi dans la société, les violences faites aux femmes ont surgi, à travers un récit de harcèlement de rue. La situation a été choisie pour un travail par l’ensemble du groupe. Chaque personne a noté sur un post-it des exigences citoyennes pour que l’injustice produite n’advienne plus. Post-it assemblés, idées hiérarchisées et structurées, ces exigences permettront de rédiger un plaidoyer. Suite à sa réaction, tu sens un début de contrariété monter en toi. Car ici aussi, tu sembles devoir t’expliquer, te justifier. Tu es pourtant entrée dans ce groupe avec l’espoir d’un répit. Vous seriez forcément entre personnes averties sur ces sujets. Tu te laisserais aller, en tant que participante cette fois, au lieu d’être la formatrice ou la féministe de service. Et bien non. Et c’est bien toi, l’autrice du post-it jugé problématique. Toi qui dois défendre la visée si transgressive, si ambitieuse, si peu réaliste qu’est la fin du patriarcat.

Deux options. Soit tu laisses répliquer une autre personne, soit tu interviens pour nourrir la discussion nécessaire. Tu décides d’opter pour une question, afin de mieux comprendre son point de vue, ce qu’elle craint.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’est-ce qui te fait penser que la fin du patriarcat aboutirait au matriarcat ?

– Et bien je trouve que dans certains domaines les femmes ont tout le pouvoir. Je n’aime pas du tout ces endroits où les femmes prennent le pouvoir et excluent les hommes. Nous devons faire société ensemble et partager toutes les activités humaines. Par exemple, quand j’ai accouché, mon mari a été complètement exclu par la maternité. Il n’avait quasiment pas le droit d’être père, de s’occuper de l’enfant. Tout était fait, par des femmes, pour le mettre de côté, afin que seules des femmes s’occupent ensuite des enfants.

– Alors on est d’accord ! Parce que ce que fait le patriarcat, c’est qu’il se nourrit justement de la division sexuelle du travail. Il se repose sur les rôles différenciés que tu dénonces. C’est dans l’intérêt du patriarcat que les femmes soient assignées aux rôles domestique et familial, et que les hommes en soient plutôt exclus. Que ce soit très secondaire pour une grande partie d’entre eux. C’est dans son intérêt que les femmes y trouvent suffisamment de valeur pour elles. Comme ça, elles renoncent à explorer autant que les hommes toutes les autres activités humaines, toutes celles qui sont valorisées socialement et en réalité peuvent orienter la marche du monde. En dénonçant le patriarcat, on dénonce une forme de pouvoir, et ce n’est sûrement pas pour le remplacer par un autre. La fin du patriarcat n’est pas le matriarcat. D’ailleurs si j’avais eu cette pensée, c’est comme ça que j’aurais formulé mon exigence : « mise en place du matriarcat ». La fin du patriarcat, c’est la fin de la domination masculine, la fin des rôles attribués selon le sexe. C’est donc l’obtention d’une réelle mixité femmes/hommes dans toutes les activités humaines. Et, pour moi et beaucoup d’autres féministes, c’est même la remise en cause de tous les autres rapports de pouvoir, afin d’obtenir d’égales libertés entre les personnes, qui qu’elles soient.

Elle écoute avec intérêt. Le post-it est conservé. Il sera même retenu comme le sommet de la hiérarchie des exigences formant le plaidoyer formulé dans l’exercice du lendemain. Ce lendemain, vous travaillerez même ensemble à l’écriture du texte. Elle te confiera que l’échange de la veille a été une véritable prise de conscience pour elle. Soulagement en ce qui te concerne.

Cet échange te reste en mémoire, parce qu’il exprime à la fois un grand malentendu et un manque d’imaginaire, qui peut être le terreau de la peur. Tu devrais sans doute participer davantage à la création d’un imaginaire collectif sur une société délivrée du patriarcat. Car en même temps, toutes les féministes seraient libérées de l’image fausse et repoussoir qu’a encore ici ou là leur projet de société. Trop souvent, on se contente, pour se figurer un monde égalitaire, de penser un équilibre femmes-hommes dans les rapports de pouvoirs, avec la mise en valeur de femmes aussi puissantes que certains hommes. Comme si mimer les hommes puissants dans leur capacité à exploiter ou à dominer d’autres personnes était le projet féministe par excellence. Ce n’est absolument pas le cas ; ce serait même à la fois triste et terrifiant. La puissance à développer est autre. C’est une puissance relationnelle et émotionnelle, une puissance de création, de la pensée, de la défense de ce qui compte. Elle permettrait de défendre l’ensemble du monde vivant, de lutter contre tout ce qui engendre la logique de l’assujettissement, de l’exploitation, de l’emprise sur autrui et de la destruction.

En attendant de trouver ou d’établir une liste de films ou de livres qui décriraient une organisation sociale féministe, tu rêverais que soit davantage connue l’œuvre merveilleuse de l’écrivaine américaine Ursula K. Le Guin (La main gauche de la nuit, Les dépossédés), ainsi que celle plus récente de Wendy Delorme (Viendra le temps du feu). Car ces livres-là t’ont déjà donné l’espoir que quelque chose d’autre est possible.

#84- Tromperies

Cet été j’ai été interpellée drôlement
Par une jeune enfant que je ne connaissais pas
Je marchais seule près d’elle, regagnant mon logement
Entre nous ses deux frères lui emboitaient le pas
Ecouter “Tromperies” en audio

Le trajet n’a duré qu’un moment riquiqui
Leurs bavardages et rires formaient le fond sonore
D’un coup elle a dit « Chut… il y a une mamie »
Ma réplique chuchotée a fusé « Pas encore ! »

Puis je leur ai souri d’abord toute attendrie
Qu’en plus elle ait pensé défaillante mon ouïe
Elle s’est figée un peu les grands semblaient gênés
Et tous deux m’ont priée alors de l’excuser

J’ai soudain pris conscience que moi aussi j’ai pu
A une femme inconnue inventer ce statut
La désignant « mamie » par affabulation
L’assignant mère d’abord puis grand-mère sans question

Ensuite j’ai pris conscience qu’à travers ma réplique
J’avais placé mes filles dans le même avenir
Au lieu de « pas encore » qui présume de la suite
Un jovial « Pas que je sache » aurait dû me venir

J’ai rassuré les frères que la honte gagnait
J’ai rassuré la sœur aux sept ans supputés
Vers ma destination j’ai bifurqué pensive
Imputant cette sortie à ma chevelure grise

Depuis que la nature se charge de sa teinte
Ma crinière prend un air d’années accumulées
Mais ce temps et ces litres passés en couleur feinte
Quelle belle satisfaction d’en être libérée

En assumant sereine cette marque du passé
Qui arrive dès 30 ans, dès 50 ou jamais
Ne suis-je pas plus proche de mon humanité

Habiter mieux mon corps au lieu de l’accabler
Refuser les messages fustigeant la prise d’âge
Y voir la liberté
De soi se rapprocher

#76- 2018 – Retour à soi

Ton tour arrive, présentation rapide. Prénom, métier dans l’Université. « Florence, maître de conférences en sciences physiques ». Tu ne sais comment interpréter le léger bruissement et les regards croisés qui suivent ta prise de parole dans la salle.


Ecouter “2018-Retour à soi” en audio

Tu penses : « Peut-être suis-je le seul enseignant-chercheur ? ». C’est en effet très rare que tu croises autant de personnels différents lors d’une formation. Vous exercez dans l’enseignement bien sûr, mais aussi dans la maintenance ou l’entretien des locaux, les services administratifs. Non… cela ne semble pas être la raison : un enseignant-chercheur en mécanique est également présent. Si vous n’êtes que des volontaires, c’est que le sujet vous intéresse. Il s’agit de questionner le genre et les stéréotypes dans la société, mais aussi dans l’Université, engagée dans une démarche de labellisation Egalité et Diversité. L’intervenante aborde le sujet grâce à plusieurs entrées, fait participer l’assemblée sur chaque thème, puis s’arrête sur le langage et sa portée symbolique. Un participant aborde le sujet de la féminisation ou de la masculinisation des fonctions et noms de métiers. Par exemple, si on parle peu des infirmiers, mais beaucoup des infirmières, peu d’hommes vont se projeter. Idem pour les sagefemmes. L’intervenante confirme l’intérêt de parler des soins infirmiers avec les deux genres grammaticaux pour aider les garçons autant que les filles à s’identifier et donc à se projeter. Elle rappelle en revanche que le mot sagefemme signifie la connaissance du corps des femmes, donc ne dit rien du sexe de la personne qui officie, même si le mot maïeuticien a été proposé pour les hommes. Tu te rends compte alors que tu n’as jamais questionné ton titre d’enseignant-chercheur ou de maître de conférences. Bien sûr, autour de toi des femmes revendiquent le féminin. Mais cela t’a toujours semblé anodin, un combat secondaire, apportant raillerie et discussions infécondes. Tu es arrivée là, c’est donc possible… Et puis l’appellation masculine te semble plus valorisante. D’ailleurs, certaines romancières tiennent à se faire appeler « écrivain », parce qu’ainsi elles se sentent mieux considérées… Tu commences pourtant ce matin à envisager les choses autrement. Ne pas être respectée parce que désignée femme dans son métier. L’être davantage quand le métier est exprimé au masculin. Se fondre ainsi dans le masculin valorisé. S’éloigner de soi pour se sentir quelqu’un. Participer ainsi, à son échelle, à l’invisibilisation, donc à l’infériorisation du féminin.

Quand vient à nouveau ton tour pour faire le bilan de la matinée, tu annonces que ta première action en sortant sera la modification de ta signature de courriel. Tu es « une maîtresse de conférence, enseignante-chercheuse » et fière d’être une femme. Un participant s’exclame alors, souriant : « Tout à l’heure, je n’ai pas osé vous interpeller, mais j’étais si étonné par la façon dont vous vous êtes présentée ! »

Gloria Steinem, dans son autobiographie Ma vie sur la route[1], raconte qu’une hôtesse de l’air, longtemps persuadée que le métier de pilote n’était pas fait pour les femmes, a changé d’avis après avoir compris la façon dont une société favorise la haine de soi chez les catégories discriminées. Elle savait dorénavant d’où venait son manque de confiance en elle et ne voulait pas transmettre cette haine de soi à ses enfants. L’expérience de Whitney Young, un militant des droits civiques, avait été un déclencheur pour elle, précise Gloria Steinem : il avait « avoué avoir eu un mouvement de recul involontaire le jour où il était monté à bord d’un avion en Afrique en découvrant que le pilote était noir. Il avait alors pris conscience de la haine de soi qu’il avait intégrée simplement en grandissant dans une culture raciste ».

Comparer les effets du sexisme et ceux du racisme sur les personnes discriminées a tout son intérêt.


[1] Gloria Steinem, Ma vie sur la route. Mémoires d’une icône féministe, HarperCollins, mars 2019

#75- 1984 – Dans la voiture

Un professeur avait décidé de vous placer côte à côte. Pour te missionner. Tu devais veiller à ce qu’elle prenne bien le cours. L’aider à résorber ou limiter son retard, surtout en français, à l’écrit. Peut-être dans d’autres matières, tu ne te souviens plus.


Ecouter “1984 – Dans la voiture” en audio

A l’époque, le redoublement semblait une issue pour les élèves qui n’entraient pas dans le moule. Il arrivait de compter trois ou quatre ans d’écart entre élèves dans le même niveau de classe. Naissance en novembre pour toi, avec deux ans passés en maternelle au lieu de trois. D’office un à deux ans d’écart avec une bonne partie de la classe. Tu avais donc douze ans, elle quinze, peut-être même seize. Toi, tu étais une petite collégienne encore spontanée qui faisait assez docilement ses devoirs. Elle, c’était une adulte qui espérait manger tous les soirs.

Elle avait de belles boucles blondes et courtes, qui retombaient sur son visage rieur. Des yeux bleu clair qu’elle maquillait de fard à paupières, toujours le même. Un joli nez retroussé et une peau de pêche, blanche, qui avait l’air très douce. Elle portait des jeans moulants qui mettaient en valeur son corps de femme déjà formé et des chemises qui retombaient nonchalamment dessus. Son odeur était fleurie et entêtante. Elle venait chaque jour parfumée et portait une chaîne autour du cou. Elle était discrète. Souriante souvent. Seule aussi. Tu ne lui connaissais personne au collège qui s’était lié d’amitié avec elle. Elle semblait à part. Manquait souvent. Ne se mêlait à rien. Aucune de vos conversations ne lui paraissait avoir d’intérêt, mais elle ne jugeait pas, ne commentait pas. Elle était absente. Peut-être même transparente. Pourtant, cette proximité qu’avait organisée ce professeur entre elle et toi l’avait progressivement amenée à se confier. Et tu avais su. La mère partie depuis longtemps. Le père ivre régulièrement. Le loyer à payer dans le HLM derrière le lycée, en face de ton cours de danse, là où il ne fallait pas trainer le jour tombé. Et puis les hommes mariés. Des nouveaux ou des réguliers. Les rendez-vous dans leur voiture, n’importe quand. Le jour, la nuit. Les billets empochés pour payer le loyer. Pour acheter à manger. Le père qui s’en doutait ou qui savait.

#56- 8 à 10% de l’écart restent “inexpliqués”

Parvenir à présent à la fameuse part « inexpliquée », c’est-à-dire explicable seulement par la discrimination pure et simple, même involontaire, même non consciente. Voire par l’auto-censure.

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Vous êtes une femme, avec son lot de caractéristiques supposées. Vous les avez même intériorisées. Discrimination sournoise, parfois. Installée dans le temps, souvent. Sur les 25% d’écart de rémunération, cette partie représente 8 à 10%. Aucune autre raison révélée dans les analyses courantes. Ni le temps partiel, ni la différence de métier, ni le niveau dans la hiérarchie…

L’effet « couple » évoqué plus haut est une clé d’analyse peu brandie, alors qu’il est une variable explicative forte des écarts de traitement plus ou moins visibles (et encore davantage l’est la situation parentale). Sans doute parce qu’il s’exerce dans le registre de l’admis, intériorisé comme inéluctable. Ce registre du « c’est pas pareil ! » qui organise, perpétue, nous familiarise avec et finit par normaliser des rôles… puis les enfermements et injustices qui en découlent. Ce registre qui conduisait l’employeur de ma collègue déjà citée à supposer (et même à décider pour elle, puisqu’il ne lui proposait pas de CDI sur ce motif) que sa contribution financière aux revenus du foyer était un « salaire d’appoint », qui justifiait sa dépendance économique. Juste parce qu’elle était, dans son couple, la femme.

Ce registre qui conduit par ailleurs une femme active « formidable » à la complicité. En consacrant un temps beaucoup plus important que son conjoint à son foyer, le libérant ainsi de ces multiples contingences matérielles qui l’empêcheraient d’exercer pleinement le rôle d’homme qu’il a appris à incarner. Rôle consistant à investir utilement son temps dans et autour de son travail : gagner plus (heures supplémentaires, astreintes, célibat géographique avantageux financièrement, déplacements indemnisés…), évoluer (se former, développer son réseau), se détendre (il travaille : il faut bien qu’il récupère). Un de mes responsables avait gravi bon nombre d’échelons de l’entreprise. Disponibilité sans faille et chemises impeccables. Sa femme, il me l’a dit, avait toujours tout pris en charge après son propre travail. En guise de reconnaissance, il lui offrait chaque année sa prime de performance et un bijou en coffret.

Face à ces écarts de revenus persistants, et à leurs causes mises en lumière, définit-on collectivement la stratégie adaptée ? Témoigne-t-on d’une réelle volonté d’agir ?

De l’énergie est déployée depuis des années, sans vraiment de résultat, pour dénoncer et réduire cet écart de -25%… N’est-ce pas également celui de +33% qui serait à interroger, voire à bousculer ?

Faire désormais un pas de côté. Définir et actionner une stratégie renouvelée.

“Je suis pour le retour des hommes à la maison. C’est pas une émancipation que d’aller à l’usine. Il faut réhabiliter les artisanats domestiques. L’égalité femmes-hommes, c’est les hommes qui doivent être égaux aux femmes, et pas l’inverse.”

Thierry Sallantin, Ethnologue[1]


[1] Intervenant dans le public lors de la table ronde “Ecoféminisme : quand les femmes défendent la planète”, le 5 décembre 2017 à la Cité des sciences et de l’industrie, Paris La Villette, autour de la 50ème minute

#47- L’écart au masculin, c’est un tiers en plus

Si l’on compare, toutes situations confondues, les revenus du groupe des hommes à ceux du groupe des femmes (ce dernier étant alors retenu comme la référence), ils perçoivent 33% de plus qu’elles en moyenne.

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Donc elles perçoivent 25% de moins. Reprise utile du calcul à l’envers. Bénéfice probable d’un nouvel éclairage sur le sujet. Identifier et dire combien, en moyenne, le groupe des hommes gagne de plus que celui des femmes. Attention… l’écart devient +33%, en faveur des hommes. S’ils gagnent 100 €, c’est en effet 25 € de plus, soit un tiers de plus que les 75 € qu’elles perçoivent. Résultat qui fait rarement les gros titres. Forcément. Tout d’abord, en modifiant la référence, il suggérerait que la cible serait la rémunération moyenne des femmes. Objectif nettement moins ambitieux, et qui deviendrait celui des hommes : rejoindre le groupe des femmes. Ensuite, au vu de l’effet produit par ce renversement du calcul sur mes groupes en formation, je peux avancer qu’il affirmerait un peu fort ce que personne ne semble vouloir voir de trop près : l’ampleur de l’injustice. Et par là, la nécessité criante de remettre en cause l’organisation sociale aboutissant à cet écart.

Attention, cela ne signifie pas que les hommes sont tous à envier ni les femmes toutes à plaindre. Des disparités existent parmi eux, comme parmi elles. Parmi les raisons des écarts entre les sexes (mais aussi des écarts entre les hommes), il y a la situation familiale… des hommes. C’est ce que suggère un cadre intermédiaire dans le domaine de l’éducation, cité dans les résultats d’une récente enquête canadienne qui interrogeait les réactions ou non réactions des hommes face au sexisme au travail : « Les choses que vous pouvez faire pour réussir sont, je crois, fondées sur un système qui… A… supposerait que vous êtes un homme sur le lieu de travail, et B… supposerait que vous avez une conjointe à plein temps à la maison. Je pense donc que nous appliquons un modèle familial très paternaliste, un modèle familial très traditionnel dans notre lieu de travail et dans nos attentes. J’ai entendu plus d’une fois que, « oh, tout le monde a besoin d’une épouse au travail, n’est-ce pas ? » (Enquête Catalyst, 25 juin 2020)[1]

Si les revenus des hommes en couple sont le point de vue retenu, ce cadre-là ne se trompe pas…


[1] Negin Sattari, Emily Shaffer, Sarah DiMuccio et Dnika J  Travis, Interrompre le sexisme au travail Qu’est-ce qui incite les hommes à intervenir directement ou à ne rien faire? (Catalyst, 25 juin 2020).

#36- Intermède 2020 – Altérations identitaires

Tu ne connais pas un seul homme qui ait vécu le début d’une telle expérience : voir son nom remplacé, sans sa demande ni son accord, au prétexte que « tous les hommes font ça ».

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Sa colère la prenait d’un coup, alors qu’elle venait de relever le courrier. C’était le signe qu’elle avait, une fois de plus, reçu une de ces lettres. Une lettre qui paraissait lui être adressée, à elle, à en croire le « Madame » lu dans la case idoine, mais dont la destination n’était ni franche ni entière. Elle avait été amputée. Dissoute. Volontairement. Un bout d’elle, presque tout en fait, avait été remplacé. En un coup d’œil. Ne subsistait que son statut d’épousée. Car ensuite, suivaient le prénom puis le nom de naissance de celui avec qui, un jour, elle s’était mariée.

Le plus souvent, la colère éclair montait en elle puis se dirigeait spontanément contre lui, comme s’il avait fomenté le coup. Tout tendait en effet à prouver sa complicité. Non seulement il se trouvait là, dans l’instant ou le soir même, mais il était à coup sûr impliqué, puisqu’il apparaissait, sans équivoque, sur l’enveloppe. Alors qu’il ne l’ouvrirait pas. Sciemment cité, identifié, nommé dans son entièreté. Prénom et nom. Ecrasant. Plus que présent. Omnipotent.

L’affront répété, évident, intrusif, la décrivait comme « une femme de ». La réduisait à « une femme de ». L’effaçait en tant que personne. L’affirmait dépendante de lui, digne d’exister sous condition : exclusivement à travers lui.

A défaut de lui prêter le pouvoir d’empêcher de telles offenses, elle semblait attendre de lui qu’il redressât les torts causés. Tu tentais, depuis ton regard d’enfant, d’imaginer comment il aurait pu procéder. Peut-être en contactant l’expéditeur. Ou l’expéditrice. En lui disant son fait. En exigeant excuses et rectification. En obtenant à tout le moins une prise de conscience. Car dans la plupart des envois, ces règles d’usage, reproduites en âme et conscience, ne suscitaient probablement pas d’interrogation chez les scribes. Elles passaient d’ailleurs pour la marque d’une excellente éducation. Conservatrice et sexiste, mais excellente, de la même sorte que celle qui conduit les femmes à passer le jour J du bras du père à celui du mari. Tout un symbole…

C’est bien le propre d’une norme sociale que de traverser les lieux, les âges, les vies, les âmes et les esprits, sans que quiconque ne la bouscule. Sauf les rebelles.

Savoir ce qui doit être inscrit sur l’enveloppe relève d’une certaine noblesse. Le panache d’une éducation réussie. Et ce, malgré les marques qu’une telle pratique laisse, malgré les idées qu’elle propage, malgré les dégâts qu’elle cause à la multitude de personnes visées, évidemment touchées. Des femmes peuvent se sentir flattées ou fières de cette reconnaissance de femmes épousées, d’autres indifférentes ou affaiblies. Dans tous les cas, leur identité première s’en trouve de fait remuée.

De mémoire, tu n’as jamais assisté à une scène de ce type : ton père admettant le préjudice d’abord, puis exigeant réparation pour la douleur symbolique mais réelle causée à ta mère. Réparation pour la sape de soi engendrée par cette présumée « bonne manière ». De façon récurrente. Cette « bonne manière » qui définit en miroir un homme marié comme possédant la femme avec laquelle il s’est uni. Qui fait d’elle une ressource, un capital, un objet approprié, une ombre. Parce que la manière est si « bonne » qu’elle n’est pas réciproque. Pourtant, il ne s’agit plus que d’usage et non de loi, ce qui devrait laisser la place à d’autres choix.

Sans doute est-ce difficile de se mettre à la place d’autrui. Impossible même. Sans doute est-ce encore plus difficile, pour qui appartient à une catégorie privilégiée, pour qui est étiqueté dominant jusque sur les enveloppes adressées à sa partenaire de vie, de s’en offusquer jusqu’à exiger le rétablissement d’un juste équilibre des positions. D’une juste distribution des considérations. Cela supposerait de descendre du promontoire sur lequel la « bonne manière » d’autrui, par convention sociale, l’a hissé. Quelle est la part de l’arbitraire dans cette place obtenue ? Et celle du mérite ? Cette place est-elle neutre, dans les rituels qui l’officialisent, ou provoque-t-elle des effets problématiques ? La remise en cause de ce qui se fait quand on est bien élevé·e, c’est-à-dire en premier lieu respecter les conventions sociales, est peut-être un défi plus grand pour la personne qui en bénéficie que pour celle qui en fait les frais… D’ailleurs dans d’autres domaines, toi aussi tu dois bien bénéficier, sans t’en rendre tout à fait compte, parce que c’est confortable même si c’est injuste, de privilèges sur autrui que tu ne remets pas en cause…

A l’époque des missives maudites, tes réflexions étaient plus pragmatiques. Tu te demandais simplement pourquoi ta mère n’appelait pas elle-même le service expéditeur du courrier, afin de réclamer que le méfait fût réparé.

Quand ton tour de femme adulte est arrivé, tu as saisi le sentiment qui l’avait traversée, si souvent, si violemment. Tu as compris alors quel rôle elle se refusait de jouer, à l’issue de chaque micro-humiliation subie, face à cette boite aux lettres.

L’entreprise qui t’employait t’accorderait quelques jours de congé à l’occasion de ton mariage, auxquels tu ne pouvais prétendre qu’après avoir rempli un imprimé particulier. Une case « nom marital » était à renseigner. Cherchant vainement des yeux une case « nom d’usage », tu t’es résolue à faire apparaître ton mari par son nom de naissance, sans te douter des conséquences. C’est de retour au bureau que tu as atterri, atterrée. Tout ce qui t’identifiait jusqu’alors dans les outils informatiques avait été rebaptisé par le nom de naissance de ton homme (adresse mail, dossier serveur, etc.). Tu as alors traversé, furieuse mais résolue à rester sobre et courtoise, les deux étages qui te séparaient du service de gestion du personnel, afin de demander explications et rectification.

C’est là que je tu l’as ressentie au plus profond de toi. La double humiliation. La première créée par l’anéantissement subi de l’identité. La deuxième, issue de l’impossibilité de faire entendre par toi-même ta cause. Cette humiliation-là, c’est toi qui l’avait initiée, dans l’acte de réclamation. Cet acte qui implique d’avancer tes arguments, tes jus-ti-fi-ca-tions. Qui non seulement demande une reconnaissance de ta position rebelle, a-normale, mais qui, en plus, demande une réparation.

Tu as indiqué posément à la gestionnaire que tu n’avais pas demandé de remplacer ton nom par celui de ton mari. Elle : « Mais vous avez indiqué son nom dans la case « nom marital » !». Toi : « Il n’y avait pas de case « nom d’usage » ni « nom de la personne avec laquelle vous vous mariez », mais j’ai pensé que vous aviez besoin de connaître son nom… ». Elle : « Vous ne pouvez pas faire comme toutes les femmes ? Elles prennent toutes le nom de leur mari, et ne posent pas tant de problèmes ! ». Ce jour-là, tu as eu non seulement l’impression d’avoir sollicité indûment une faveur, mais en plus de t’être glissée dans la peau d’une sacrée emmerdeuse. Ta collègue a fini par détricoter ses actions pour te rendre l’identité qu’elle avait gommée d’un coup. Celle sous laquelle tout le monde t’appelait, te connaissait et te reconnaissait depuis des années.

Tu n’identifies pas un seul homme qui ait vécu le début d’une telle expérience, ni écopé d’une telle image, parce qu’on aurait changé son nom, sans sa demande ni son accord, au prétexte que « tous les hommes font ça ». Ce qui ne veut pas dire que ça n’existe pas.

L’épisode récurrent de la boite aux lettres de ton enfance était alors un souvenir encore enfoui dans ta mémoire, mais tu venais de vivre dans ta chair un épisode majeur de ton engagement féministe. Puis, un jour, après avoir relevé ta boite aux lettres, cette scène du passé est remontée en surface, quand tu t’es surprise, avec une légère pointe d’ironie mal placée, disant à peu près à ton homme : « Tiens, tu as reçu une lettre, mais il doit y avoir maldonne, car devant ton nom, il est écrit Madame… ».

Moins de dix ans plus tard, tu nommeras ce rôle que ta mère se refusait de jouer à chaque effacement de son identité : celui de la mendiante. Mendier soi-même la réparation du préjudice subi (quand on risque fort de n’être ni écoutée ni comprise), alors qu’il s’agit de réparer une atteinte à sa dignité, revient parfois à subir une deuxième fois l’humiliation première.

Présente au rendez-vous prévu avec les services de ta mairie pour refaire ta carte d’identité, tu présentes docilement une copie du livret de famille justifiant ton changement d’Etat civil survenu depuis ta dernière carte. L’employée te demande alors l’original (pourtant non exigé dans la liste des documents à fournir), que tu n’as pas sur toi. Après un instant de réflexion, tu oses : « Exigeriez-vous ce justificatif d’un homme dans la même situation ? » Elle : « Non, pour eux ce n’est pas la peine, ils ne changent pas de nom quand ils se marient. » Toi, les bras ballants tellement ils sont tombés soudainement : « On va faire comme si j’étais un homme alors, pour respecter le principe d’égalité des droits entre citoyens et citoyennes. Que j’ai changé d’Etat civil ou non dans les dix dernières années, cela ne concerne pas l’administration finalement. » Et tu as conservé exclusivement sur ta carte ton nom de naissance, sans y ajouter un double nom d’usage… C’est dommage : tu avais l’intention au départ de porter, partiellement, le même nom que tes enfants (les conséquences du nom donné aux enfants feraient aussi un beau sujet de réflexion-témoignage). Cette décision spontanée t’a valu de systématiquement devoir justifier d’être leur mère lors de vos voyages ultérieurs, grâce à la présentation du fameux… livret de famille. Ne surtout pas l’oublier en cas de frontière à traverser !

Tu ne connais pas d’homme qui ait vécu le début d’une telle expérience, parce qu’il aurait gardé son nom, alors qu’il pouvait, comme tout homme ou presque, en échange d’un justificatif demandé exclusivement aux hommes, en ajouter un autre, fût-il celui de la personne qui partage sa vie. Ce qui ne veut pas dire que ça n’existe pas.

Dix ans sont à nouveau passés. Vous refaites faire vos cartes d’identité. Tout se prépare à présent à distance, en déposant les justificatifs exigés sur un espace numérique. L’employée de mairie chargée de prendre vos empreintes, dans un nouveau bureau flambant neuf, s’étonne : elle apprend ce jour-là qu’un homme peut accoler le nom de sa femme sur ses papiers d’identité. L’usage est légalement mixte. La pratique, plus rare. Du jamais vu ici. Sa responsable confirme, ôtant ses doutes et vous épargnant l’exercice irritant de l’argumentation. Refusant de circuler avec des cartes périmées bien qu’affirmées encore valables par l’administration, vous avez, pour obtenir de nouvelles cartes, décidé de demander l’enregistrement officiel d’un nom d’usage. Tu as accolé son nom de naissance au tien. Il a accolé ton nom de naissance au sien.

Désormais, ponctuellement, des enveloppes arrivent dans votre boite aux lettres, adressées à Madame avec un double nom d’usage ou à Monsieur avec ce même nom d’usage inversé.

Tu ne crois pas qu’il se rende vraiment compte de ce que signifie pour toi cette réciprocité, même opportunément acquise… Voici pourtant l’un des plus beaux cadeaux qu’il t’ait faits, symbolique mais d’une immense valeur : se rapprocher de ton vécu de femme. Vivre avec toi et comme toi les effets d’un trouble de l’identité. Afficher dans vos noms de famille, à parts égales, qu’un jour vous vous y êtes engagé·e·s ensemble, dans cette famille.

« C’est parce que l’on s’est engagé dans une expérience ou bien que l’on a pris en compte l’expérience d’autrui que l’on hésite ou que l’on relativise. »

Emilie Hache, “Ce à quoi nous tenons”

#28- 2018 – Choisir le bon numéro

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“Vous n’avez pas réussi à joindre ma femme ?” Cette phrase est la première qui t’arrive en tête. Tu es plutôt engagé pour l’égalité des sexes et te heurtes régulièrement à des obstacles déconcertants. La coordination périscolaire est un bon poste d’observation de ce qui se joue dans les familles. Cependant, quelquefois, toi et tes collègues de l’animation, vous tombez dans des petits pièges qui confortent des situations problématiques. Tu cherches une anecdote sur laquelle tu aimerais que tes collègues réfléchissent avec toi. Cette formation pourrait au moins servir à poser sur la table les questions qui te taraudent dès que tu te penches sur ta mission éducative. L’égalité des sexes, c’est d’abord du bon sens, un beau principe sur le papier, dans le projet éducatif et dans la bonne parole de la ville. Même dans ta tête et dans ta vie, ça te parle. Bingo, vous suivez une formation sur le sujet. On va voir si c’est facile de fabriquer de l’égalité. Une bonne prise de conscience collective et ce sera effectif, n’est-ce pas… ?

En fait, c’est beaucoup plus compliqué que ça. Prenons la majorité des pères. La place qu’ils prennent dans les relations avec le personnel périscolaire – avec le personnel scolaire, c’est sans doute pareil – est toute relative. La place qu’on leur donne aussi, finalement. Alors que les intentions sont bienveillantes de toutes parts.

Tu te lances. “Si je dois appeler les parents, j’appelle le premier numéro de la fiche familiale. Avant, on avait une fiche sur laquelle l’ordre des parents était standard, selon le sexe. On décidait si on appelait le père ou la mère quand les deux étaient mentionnés. Sans doute qu’on appelait plus la mère. Il aurait fallu qu’on questionne ces réflexes, afin d’impliquer davantage les pères. En tout cas pour éviter de les exclure, comme on a tendance à le faire. Et depuis le mariage pour tous je suppose, la mairie a changé cela dans le formulaire. Il mentionne parent 1 et parent 2. Donc les parents décident qui mettre en premier, et les couples homosexuels peuvent répondre à la question sans se sentir stigmatisés. Théoriquement, c’est une avancée. Cela nous permet de mieux connaître les familles, puisqu’après tout elles nous disent librement sur qui on peut tomber plus vite. En général, le premier numéro, c’est celui de la mère. C’est elle qui remplit les papiers le plus souvent, en début d’année. Donc, elle se met en parent 1. Et si on commence par appeler le deuxième numéro, alors on a des chances d’entendre quelque chose comme « Vous n’avez pas réussi à joindre ma femme ? » ou « Appelez ma femme, elle sait mieux que moi ». A la longue, on finit toujours par appeler le premier numéro, sinon on a l’impression de perdre son temps. Ou de se mêler de leur organisation de couple. Le résultat, c’est que les parents se débrouillent pour qu’on ait rarement des pères au bout du fil. Et de notre côté, on le cautionne en voulant à la fois aller vite et respecter leurs choix. Bref, la division des rôles est renforcée de tous les côtés.

Ta situation a été retenue pour une analyse collective. Tu n’as pas osé ajouter que chaque fois qu’une voix masculine te renvoie sur la mère, tu te demandes si elle l’a bien choisi, elle aussi, le bon numéro !

#26- 2018 – Rebutante perspective

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Une main se lève, signalant une demande de prise de parole. Tu l’accordes, curieuse de connaître l’objet de la contribution suscitée. « Quel type d’égalité voulons-nous ? Que les femmes aient les mêmes situations que celles des hommes ? Donc qu’elles les rattrapent ? Comme si elles étaient enviables et toutes bénéfiques pour la société ? Quelle société aurions-nous alors ? Tout le monde serait encore davantage au travail[1], plus de gens viseraient le haut de l’échelle[2], l’argent et le pouvoir, version « travailler plus pour gagner plus »… Il y aurait encore plus de technique, plus de production. Et encore moins de temps pour les relations aux autres, la vie domestique et familiale. Moins de temps pour les enfants, pour l’acte gratuit, pour le lien social ; ça ne me conviendrait pas du tout ce type d’égalité. Moi je veux continuer d’avoir une vie simple, mais sans me retrouver en situation inégalitaire. »

Le premier temps de réactions est arrivé et l’intervention de cette participante est pertinente. Très pertinente… Tu co-animes une sensibilisation auprès de personnels municipaux. Tu viens de dérouler la façon dont les inégalités femmes-hommes se reproduisent. Avec ton collègue lui aussi formateur, vous avez avancé des chiffres, des résultats d’enquêtes, fait des démonstrations sur l’intériorisation des stéréotypes. L’ambiance est ludique malgré la gravité des données. La parole est assez libre. Un homme renchérit « Moi non plus, je ne veux pas courir après les heures supplémentaires, le pouvoir, l’argent ou je ne sais quoi parce que je suis un homme. Moi aussi je veux une vie simple. Et bien équilibrée. » 

Tu spécules que ces deux-là viennent de pointer du doigt l’essentiel : viser l’égalité oui… mais est-ce la bonne voie de valoriser ce qui est habituellement associé chez nous au masculin (comme le pouvoir, l’argent, le travail, la technique, la performance, l’ambition, la compétition, l’extérieur…)[3], tout en continuant en miroir à dévaloriser ce qui est considéré comme féminin (le soin aux autres, les compétences relationnelles et verbales, l’empathie, la coopération, l’intérieur…). Il s’agit plutôt de viser un monde où le féminin et le masculin d’aujourd’hui seraient à l’équilibre ou au moins auraient une valeur égale… Comment parvenir à cela ? Il faudrait que les hommes soient autant incités que les femmes à pratiquer les activités habituellement associées à l’autre sexe… Histoire que chaque personne ait tous les possibles en perspective, possibles qui idéalement seraient de valeur équivalente. Vaste programme. Très vaste programme.

Tu précises alors que la prise de conscience de cette nécessaire réciprocité est lente à tous les étages. Pour exemple, les actions de l’Education Nationale pour l’égalité des sexes ont longtemps visé l’intégration de davantage de filles dans les filières techniques et scientifiques. Et ce à grand renfort de concours, d’événements, de communication sur ces métiers qui sont de fait plus valorisés et rémunérateurs que les métiers du soin ou de la petite enfance… D’ailleurs une partie de ces actions a été poussée par les entreprises qui cherchaient à élargir leurs recrutements, souvent pour des raisons pragmatiques : manque de candidatures ou impératifs légaux sur l’égalité professionnelle. Le contexte n’étant pas le même dans toutes les filières d’emploi, tous les domaines n’ont pas été incités à la mixité de la même façon… Ce n’est qu’il y a peu que l’Education Nationale mentionne aussi l’importance de proposer à davantage de garçons d’envisager des voies aujourd’hui investies majoritairement par des filles. Et ce n’est qu’embryonnaire. Il faut dire que dans ces voies-là, qui pour partie sont un prolongement marchand ou public de la vie domestique et familiale, il y a comme un embouteillage : une utilité évidente bien que peu visible, des candidatures en nombre, peu de postes, de budget, de perspectives et de considération, donc beaucoup de précarité… Et aussi peut-être encore beaucoup trop de filles pour que chaque garçon intéressé par ces filières s’y sente regardé comme ‘un-homme-un-vrai’, par ceux qui mettront inéluctablement en doute l’appartenance d’un tel original à la catégorie des hommes… Tu fais donc l’hypothèse qu’on s’y retrouve soit par hasard, soit par conditionnement, soit heureusement aussi, par vocation, voire par transgression (pour les hommes). Rarement par ambition. Encore que. Pour ces derniers, l’ascension professionnelle y est bizarrement beaucoup plus rapide et assurée que pour les femmes[4]. Doit-on s’en réjouir… ?

« L’égalité femmes-hommes ne saurait donc déboucher sur une société composée de femmes qui seraient plus souvent fumeuses, en dépassement de vitesse sur la route, en état de burn-out au travail finissant en gestes de désespoir parce que surinvesties et devenues des carriéristes acharnées, ou ayant plus souvent des pratiques sexuelles à risque. Les Wonder-Women ont toutes les chances de souffrir des mêmes pathologies que les supermen dont elles sont le décalque… En toile de fond, l’égalité femmes-hommes dessine au contraire une société plus juste socialement, moins agressive, de la « coopétition » plutôt que de la compétition sans vergogne, plus harmonieuse et altruiste, et ce pour les deux sexes. »

Christophe Falcoz


[1] Aujourd’hui près d’une femme sur trois travaille à temps partiel (dont 30 % à temps partiel subi) contre 9% des hommes (34 % à temps partiel subi) – Les enquêtes ne disent jamais combien de personnes travaillent à temps plein subi (donc préfèreraient un temps partiel).

[2] En 2016, dans l’Union Européenne, 15% des membres exécutifs des entreprises privées et 6% des PDG sont des femmes. Source : Ministère des affaires sociales, de la santé et des droits des femmes, Vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, Chiffres clés 2017 – Cité par http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/parite/reperes-statistiques/

[3] Cf. les travaux de la chercheuse australienne R. Connell : « Articulant théorie et récits de vie, Raewyn Connell dessine une cartographie complexe et nuancée des masculinités. Elle met au jour l’existence, au sein de l’ordre de genre, d’une masculinité hégémonique qui vise à assurer la perpétuation de la domination des hommes sur les femmes. Contre tout masculinisme, Connell nous montre que la masculinité hégémonique, sans cesse ébranlée et mise à l’épreuve dans le vécu des hommes, n’est ni définitive ni le seul schéma de masculinité disponible. On ne peut alors l’analyser sans s’intéresser à ses pendants, les masculinités complices, subordonnées ou encore marginalisées. » Source : http://www.editionsamsterdam.fr/masculinites-2/

[4] Concernant l’accueil petite enfance par exemple, « les professionnels masculins du secteur se tournent plus que leurs collègues féminins vers des fonctions de direction ou de formation. On constate donc la reconstitution d’une forme de division sexuelle du travail. » ; source : Lutter contre les stéréotypes filles-garçons Un enjeu d’égalité et de mixité dès l’enfance, Rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, janvier 2014, p. 50

#24- 2016 – Paternité, mot nouveau

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Tu arrives, préparée, dans la salle d’animation. Le groupe est mixte, cela arrive parfois en formation au BAFA. Autant d’hommes que de femmes. Et plusieurs tranches d’âge. Certaines personnes sont étudiantes, d’autres dans les métiers de l’animation depuis plusieurs années. Tu n’as qu’une heure trente pour les sensibiliser aux questions de genre, pour leur montrer comment nous reproduisons sans crier gare une éducation sexiste, le plus souvent par manque de recul sur nous-mêmes et sur notre propre éducation, celle que nous avons reçue. Leur proposer quelques pistes pour détecter les situations problématiques. Formuler l’ambition, légitimer le sujet, susciter des réflexes d’analyse de ses pratiques. Relier cette ambition avec les valeurs défendues dans l’animation socio-culturelle, comme le développement de tout type de capacités, la tolérance, l’autonomie et la liberté par le détachement des conditionnements sociaux. Tu décides de finir ton intervention par une petite expérience avant le déjeuner. « Revenez en arrière, lors de votre orientation scolaire puis professionnelle. Lorsque vous avez envisagé tel ou tel métier, vos études, votre vie professionnelle future, qui d’entre vous a pensé à la compatibilité de ce choix avec une éventuelle vie de famille… ? Levez la main, les personnes qui se sont projetées avec des enfants dès cette période-là, que cela vous ait influencé·e ou non ? » Quasiment toutes les filles présentes lèvent la main, et peut-être un garçon. Les autres les regardent, visiblement étonnés. Pas de surprise de ton côté. Un petit échange s’ensuit entre les personnes du groupe. «  Bien sûr, c’est vrai… je ne pouvais pas choisir n’importe quel métier. Il fallait que le lycée soit près de chez moi. Et puis que ce soit soit faisable… enfin je veux dire avec de la place pour une vie personnelle. Familiale. » « Ah bon ? Mais tu avais moins de choix alors ! » Un participant se tait, manifestement perturbé. Son regard est clair, son attitude réservée ; il est étudiant en STAPS, amateur de sport donc, domaine où à peine plus d’un quart des effectifs sont des étudiantes à Lyon 1… Un temps de digestion est apparemment nécessaire… Fin de séquence et commande rapide d’un repas partagé à deux pas. Il est en face de toi, regard un peu dans le vide. Tu le questionnes. Confidences sur les effets de ton intervention, et plus particulièrement de ta petite expérience. Il s’interroge tout haut. «  Comment ont-elles pu se restreindre dans leurs choix, juste au cas où un jour elles auraient une famille ? Moi je n’ai jamais pensé à ça. J’aurais pu. Peut-être dû. En tout cas, ça ne m’est jamais venu à l’esprit. D’ailleurs je n’ai pas envisagé jusqu’à présent que je serai père un jour. Et ça me fait drôle, limite flipper, que s’imaginer parent un jour conditionne et limite les choix des gens. Enfin… surtout des filles et des femmes. »

Tu es satisfaite d’avoir provoqué une prise de conscience, fût-elle vécue par un seul homme. Car les projections de nombreuses jeunes femmes dans une vie de mère multitâches, comme les restrictions qui l’accompagnent, viennent des modèles qu’on leur rabâche.

« Les mères de famille gèrent donc plusieurs emplois du temps à la fois : celui du bureau, celui des enfants, celui de la famille et, quand elles y arrivent, le leur, prenant après tout le monde leurs propres rendez-vous chez le médecin, le dentiste, le coiffeur, etc. La vraie révolution aura lieu lorsque les hommes partageront cette charge mentale, en plus des tâches domestiques. »

Ivan Jablonka

#20- 2014 – Ma femme est formidable

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Cet article a été publié le 4 mai 2020 par la revue en ligne Slate.fr, sous le titre “Ma femme est formidable”.


“Et sinon, j’imagine que vous avez des enfants… Comment ça se passe du côté familial ?” A l’occasion de la quinzaine de l’égalité, tu as accepté de témoigner à l’Hôtel de Région en tant qu’élu. Maire d’une petite ville d’Ardèche. En même temps, tu diriges une entreprise. Depuis 1977, tu exerces des mandats électifs, entre maire (c’est ton troisième mandat) et conseiller général. Tu as même pris la vice-présidence du Conseil Général pendant six ans. Tout en exerçant ton travail, dans les faits à temps partiel. Alors quand on t’a proposé de partager ton expérience, de parler de l’articulation de tes temps de vie, tu as réfléchi à la façon dont tu organisais ton temps, entre tes responsabilités professionnelles et ta vie d’élu local. Tu te dois d’être extrêmement organisé. Forcément. Et de faire confiance. De déléguer beaucoup à tes équipes. Cela fait près d’un quart d’heure que tu exposes autour de la table ronde la façon dont tu as mis au point chaque rouage de cette double vie, devant une salle pleine à craquer. Même si c’est difficile, tu y arrives, depuis le temps. Tout-à-coup, l’animatrice t’interroge sur ta vie de famille… La question te prend au dépourvu. C’est l’effet première fois. Etonnante question. On ne te l’avait jamais posée. Après un léger temps d’arrêt tu réponds. « Oui, j’ai des enfants. Oh, je dois dire que rien de tout cela n’aurait pu se produire si ma femme n’avait pas tout assumé. Elle est extraordinaire. Elle s’est toujours occupée de tout de ce côté-là. » C’est vrai quand tu y penses, ce soutien indéfectible dont elle a fait preuve… C’est une bonne chose d’avoir l’occasion d’en parler. De la remercier en public. Tiens, l’animatrice semble un peu gênée par ta réponse. Pourtant tu as été sincère. Tu sens un léger bourdonnement dans l’assistance. Tu as fait un impair ?   

Ce jour-là, tu n’as pas saisi le problème que ta réponse soulevait. Pourtant, tes missions d’élu te confèrent un devoir. De réflexion. D’observation de la société. De conscience de ce qui t’a amené là où tu es. De ce dont disposent les différentes personnes pour agir et s’impliquer dans la vie publique. De ce qui leur manque aussi. Par exemple des ressources culturelles. Financières. Du temps. De l’estime de soi. De l’engagement. Virginia Woolf disait que les femmes ont besoin d’une chambre à soi pour écrire. Pour créer. Pour s’engager en politique, tu peux constater qu’elles ont un autre besoin. Besoin de quelque chose dont, au vu des chiffres persistants sur la répartition des tâches, beaucoup d’hommes engagés, y compris dans des responsabilités familiales, disposent dans notre société : le « soutien indéfectible » de leur conjoint·e s’il y a des enfants. C’est-à-dire la prise en charge mentale et souvent réelle du quotidien domestique et familial. Avec recours à une aide extérieure quelquefois. Tu ne sembleras pas ce jour-là t’être interrogé sur l’effet provocateur de ton propos, dans ce contexte de recherche d’égalité entre les sexes. Sur la dissonance entre les messages d’appel à la parité lancés en politique jusque dans l’objet du colloque et ce que tu viens d’énoncer sans aucune gêne. Ta femme s’est occupée de tout… Aurais-tu fait la même chose ? Non, puisqu’elle n’avait pas les mêmes désirs que toi. Et puis vous vous étiez mis d’accord. Elle préférait s’occuper des enfants. Et elle gagnait moins que toi au départ. Elle avait choisi. Toi aussi. Comment en tant qu’élu aurais-tu pu interroger ton propre schéma, dans la perspective de participer à un monde plus égalitaire ? Quand il s’est agi de parler de l’articulation des temps de vie, maintenant que tu y repenses, certaines femmes invitées ont parlé spontanément de leur vie de famille… Toi, cela ne t’est même pas venu à l’idée. Bien sûr : cette partie-là n’était pas la tienne. Qu’aurais-tu bien pu dire… ? Pourtant, le programme de ce colloque commençait par mentionner la « quinzaine de l’égalité » et se terminait par le « verre de la parité ». Si tu l’avais mieux lu, tu aurais peut-être évité un impair… à défaut de porter un message égalitaire.

Le retrait réel ou symbolique du travail se pratique habituellement au féminin. L’argument économique appuie régulièrement la décision, estimée rationnelle, bien que creusant l’inégalité de revenus dans le couple. Le plus souvent Madame gagne déjà moins, alors plutôt que de réduire l’écart de revenus au sein du foyer, il est décidé, admis, qu’elle gagne encore moins (son heure travaillée à elle vaut moins que son heure travaillée à lui), dans l’intérêt économique du collectif-foyer. Ainsi, elle s’y fond encore davantage, Madame, dans ce foyer, en commençant par réduire son implication professionnelle et sa contribution financière. Par suite, elle fait consciemment ou non de la place à son travail, pour d’autres[1]. En parallèle, Monsieur, grâce au temps qu’il gagne si sa partenaire se fond (ou se confond seule) dans ce foyer (qui devient d’autant plus collant que la fonte est à la fois lente et forte), progresse au travail ou dans d’autres activités. Devenant du couple le « pilier financier », il finit par envisager son foyer comme une externalité, voire le lieu de son repos mérité. Glissement logique. Solidarité à sens unique.

« Grâce à la collaboration discrète de leurs épouses-secrétaires, des milliers de savants et d’écrivains ont pu étudier, créer, concevoir, libérés de tout souci matériel. La réalisation des hommes repose sur l’exploitation des femmes. »

Ivan Jablonka


[1] Voir le film La vie domestique, de Isabelle Czajka, 2013 avec Emmanuelle Devos, qui décrit très bien ce glissement.