2009 – Mauvais mélange

Ecouter “2009-Mauvais mélange” en audio

Mais vous êtes féministe ma parole !, te dit-elle avec un grand sourire mi-poli mi-crispé.

Flûte ! Tu aurais dû anticiper. Prendre rendez-vous, au lieu de démarrer cette discussion sans prévenir devant le portail.

Cela fait des mois que ta fille apprend à lire à l’aide d’un grand classique intitulé Dans la cour de l’école. Il est effectivement intéressant, comme le défend Papa Positive. S’il était père d’une petite fille et pas d’un petit garçon, tu te demandes s’il se contenterait de relever dans son introduction On excusera l’approche genrée avant d’en vanter les autres mérites, et même de l’annoncer comme génial.

Toi tu as trois filles et son contenu te désole.

Ses personnages sont très familiers : la maîtresse, les filles, les garçons. Séparation des sexes bien établie, au cas où les enfants n’auraient toujours pas saisi dans quelle catégorie les adultes les affectent depuis leur naissance, soit depuis environ… six ans ! Couleurs, cartables et fournitures scolaires, activités sportives, placements en classe, répartition de l’espace dans la cour, toilettes, vêtements, jouets, grammaire, danses aux fêtes de l’école avec des tenues spécial filles et d’autres spécial garçons, tout y passe. Si les enfants avaient l’idée saugrenue de se sentir enfant ou élève avant d’entrer dans la catégorie fille ou la catégorie garçon, les adultes se chargeraient de les pousser dans leur case genrée bien étiquetée, en refermant vigoureusement la porte, pour éviter l’échappée belle.

Donc, dans la version en noir et blanc mise à disposition par l’enseignante, il y a les billes noires, pleines, qui sont les garçons. Et puis il y a les billes blanches, les filles. De fait celles-ci paraissent vides, puisque cerclées de noir, avec fond blanc comme le reste de l’image. Pas très heureux pour les filles, d’être considérées comme des coquilles vides, relativement aux garçons. Ça démarre plutôt mal. Séparation et hiérarchisation. On y est. En plein dans la hiérarchie de la différence décrite par l’anthropologue Françoise Héritier. Une recherche sur internet te conduit à des versions en couleur de l’album (et au gros succès de l’album dont une édition affiche plus de 80000 exemplaires vendus en plus de 20 ans…) : on a sans surprise du rose et du bleu.

Retour à notre album noir et blanc. Sur une planche, une bille noire est seule parmi des blanches. La légende indique au garçon qu’il s’est égaré et trompé de place. La maîtresse lui commande de réintégrer son groupe, celui des garçons. Qu’un garçon se mélange à des filles est donc présenté comme une erreur de sa part… C’est l’adulte qui le suggère, et plutôt clairement, sans équivalent pour une fille qui s’aventurerait chez les garçons. Effets possibles : stigmatisation du garçon qui ferait un tel faux pas, par extension infériorisation des figures féminines voire du féminin. Quelques années plus tard, tu écouteras un homme travaillant en crèche témoigner du regard méprisant des autres hommes sur son métier. Une voie d’égarement pour un homme. Car il est bien indiqué à la bille noire le droit chemin à suivre : le petit garçon doit socialiser dans sa catégorie de sexe. Peut-être même que son jeune lecteur interprètera l’image en infériorisant ou rejetant le groupe des filles. Et qu’il sera légitimé dans son rejet, sait-on jamais. Dans l’album, nulle injonction de cet ordre dans la situation inverse.

L’enseignante t’écoute argumenter. Puis elle te précise dans la perspective de te rassurer que ce livre est très bien : il est recommandé par l’Education Nationale (certes, il y a par exemple un livret pédagogique en ligne pour une exploitation en maternelle). Personnellement, tu ne vois pas clairement le gage de non sexisme, étant donné le nombre de manuels scolaires très inégalitaires qui sont passés entre les mains de tes enfants. Tu le lui dis. Et puis l’école est supposée former à l’esprit critique, non ? C’est à ce moment-là qu’elle conclut à ton positionnement féministe, qui lui semble étonnant, ou inadapté, voire extrémiste. Alors, avec sans doute un brin d’impertinence, mais sur un ton courtois, tu lui réponds :  Mais bien sûr que je suis féministe, puisque le féminisme, c’est l’action en faveur de l’égalité des sexes. Et je suis sûre que vous aussi, vous l’êtes, et c’est même une de vos missions éducatives, puisque dans les textes de l’Education Nationale, l’école œuvre en faveur de l’égalité des sexes. C’est un principe constitutionnel d’ailleurs, donc il ne devrait pas être inquiétant, au contraire. Les listes d’ouvrages recommandés datent un peu, et ce critère n’a pas encore été intégré, voilà tout.

Tu apprécies beaucoup cette enseignante, tu sais qu’elle est très compétente. C’est même pour cette raison que tu t’es permis de lui livrer tes réflexions. Elle en fera quelque chose, tu en es convaincue.

Tout de même, dans le cadre de l’école républicaine mixte, c’est assez étonnant de véhiculer des discours symboliques favorables à la séparation des sexes (et à la hiérarchisation, ce qui peut nous faire faire un détour par les règles de grammaire inégalitaires toujours en vigueur). On pourrait te rétorquer que cet album est une occasion de parler mixité des sexes. Sauf que les exploitations pédagogiques présentes sur internet ne vont pas dans ce sens. Le message, dans ce petit album a priori inoffensif, en plus de s’adresser ouvertement à un lecteur (« parfois je suis tout seul »), prône une socialisation masculine et non réellement mixte. Or, elle est le terreau de la reproduction d’une culture de la domination des femmes par les hommes. Armée, police, pompiers, BTP, lycées ou milieux professionnels à dominante masculine, sport de haut niveau, classe politique, etc. On sait très bien que dans une société inégalitaire, l’entre soi des personnes dominantes – ici, les garçons socialisés dans la fraternité des Boys’clubs – nourrit la domination du groupe des personnes dominées – ici les filles. On pourrait utiliser le critère de la couleur de peau, et on verrait très bien la ségrégation, donc le racisme.

On pourrait bien te rétorquer Mais ce n’est qu’un album pour enfants ! Vous croyez ? Un petit album de rien du tout ingurgité appris remâché récité régurgité lu tous les jours pendant des mois. Pas vraiment une broutille à l’échelle du cerveau d’une gamine de six ans.

Depuis que tes yeux sont ouverts sur la reproduction des inégalités, tu voudrais que tout le monde voie ce que tu vois. Depuis que tu as des enfants, tu rêverais qu’entre ta génération et la leur, il n’y ait plus rien à remarquer sur le sujet.


Nota : Pour une réflexion sur la cour de récréation en faveur de l’égalité des sexes, l’expérience d’Edith Maruejouls sera disponible dans l’ouvrage “Faire je(u) égal – Penser les espaces à l’école pour inclure tous les enfants” à paraître le 25 août chez Double ponctuation.

2022 – L’âge d’être libre

Ecouter L’âge d’être libre en audio

« Non, ce n’est pas le moment pour un tel projet, tu feras ça quand tu seras vieille ! ». La réponse de ton label aurait pu te clouer le bec, mais non. Heureusement, car ce moment que tu vis, tu le dois à ton obstination. Et à ton immense besoin de définir toi-même ce que tu veux faire de ta vie.

Le concert touche presque à sa fin. Sur la scène de l’auditorium de Lyon, tu es là, vibrante et émue, assumée, entourée de tes huit comparses. Le public exulte. Il est bouleversé par la folie du spectacle, par l’audace de ce que vous avez proposé. S’il est habitué des lieux, il n’a sûrement jamais vu ça dans une représentation classique. Grâce à un léger éclairage qui te permet de communier avec ton public, vous voyez dans le somptueux hémicycle des zones entières se lever tour à tour. Les applaudissements n’en finissent pas. Huit violoncellistes, trois hommes et cinq femmes, ont finalement accepté de te suivre dans l’aventure risquée que tu leur proposais. Tout acoustique. Des reprises. Une mise en scène et des éclairages poétiques et ésotériques. Un usage éclectique et insolite de l’unique instrument, présent en huit exemplaires. Un accompagnement sur scène qui éloigne les instrumentistes de leur chaise, transformant leur jeu, convoquant leurs corps. Tout en émettant des sons de toutes sortes avec leur formidable violoncelle, ils et elles se déplacent, te suivent, se lèvent, dansent, se fondent dans les mises en scène de ce spectacle vivant.

Tu en avais rêvé. Tu l’as fait. Exaucer soi-même son vœu, malgré les obstacles et les découragements, quel pouvoir merveilleux. Finir par exercer la souveraineté de soi. Quel doux sentiment procure l’accomplissement de ses désirs profonds. Au départ, tu n’étais pas très bien partie dans l’exercice de la liberté. Tu as plutôt excellé dans celui de l’obéissance. Avec un père militaire, tu étais à bonne école. Chanter ? Tu n’y penses pas ! Ce n’est pas un métier ! Un bout de vie de renoncement plus tard, tu as fini par te décider… donc par t’opposer. L’âge adulte avait un peu tardé à arriver. Il implique quelquefois de prendre des risques. Qui a envie de déplaire à qui nous aime, malgré sa distillation de conseils et de maximes, de découragements et d’empêchements, ne voulant évidemment que notre bien ? Or la liberté, c’est de parvenir à faire ce que l’on a décidé. Quand tu te l’es enfin formulé, face au besoin irrépressible qui t’animait, tu as multiplié les démarches, trouvé enfin un label – il en suffit d’un -, été embarquée dans un tourbillon de tournées à succès, de scènes enflammées, en parallèle d’une première maternité. Et l’épuisement t’a rattrapée, t’acculant à tout stopper.

Et puis, peu à peu, ton arrêt total n’a plus été si total. Il est devenu une pause quand tu t’es rendu compte que chanter t’était vital. Tu redémarres alors, mais à tes conditions, et tu évoques ce projet qui te trottes en tête depuis un moment. Cette réponse-censure de ton label te rappelle bigrement quelque chose, arborant son air de famille avec la censure paternelle. Alors, puisqu’il a lui-même annoncé sa condition de l’exercice de ta liberté, tu lui réponds « S’il faut être vieille pour être libre, alors, considère que je suis vieille ». Bille en tête, avec ou sans lui, tu mèneras ton projet à bien.

Pendant que tu fais ce récit à ton public lyonnais, salle éclairée comme lors d’un final alors que tu clôtureras ton incroyable et émouvant spectacle avec plusieurs chansons de ton répertoire, tu fais émerger une question chez moi, qui étais debout dans la salle : en tant que femmes, ne devrions-nous pas revendiquer, comme une aspiration profonde, d’être bientôt, ou assez, ou déjà vieilles ? Cette société du jeunisme veut nous faire connaître l’âge « mûr », puis la vieillesse, le plus tard possible, nous faisant passer des complexes du poids ou du poil à ceux des rides, nous mettant en tête qu’il faudrait pleurer la triste fin annoncée de la sexualisation de nos corps, nous exhortant à vivre d’abord dans le service, le soin et le regard des autres. Elle nous aspire, au moins jusqu’à la ménopause, dans des rôles sociaux cumulés et épuisants, souvent peu questionnés, puis espère sans doute que nos états dépressifs qui pourraient en découler viendront enrichir les marchés lucratifs de la santé mentale et de la chirurgie esthétique. Pourtant, prendre de l’âge est une avancée possible vers la liberté et vers la prise de décisions personnelles et émancipatrices. Cette période d’éventuelle libération de temps, de cheveux souvent blancs et de peau assurément ridée, fait peur à qui veut nous faire douter de nos rêves ou de nos capacités, ou nous mettre sous sa coupe, comme le décrit Mona Chollet dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes (La Découverte, 2018). Le double enjeu est d’apprendre tôt à suivre nos voix intimes et donc à faire nos propres choix, tout en n’appréhendant plus le temps qui passe.

A nos jeunes sœurs trop souvent infantilisées, comme à nos vieilles sœurs qui font encore peur, j’ai envie de dire, en référence à l’insolence posée et inspirante d’Imany, « Nous sommes toutes vieilles, nous sommes toutes libres ».

2021 – De l’amour ou du désamour des fleurs coupées

Tu n’as jamais vraiment aimé qu’on t’offre des fleurs… Pourtant, il y a vingt-cinq ans, pratiquement jour pour jour, tu as feint le contraire. Car l’intention était manifestement belle. Sur le moment, tu as craint de froisser leur expéditeur.

Ecouter “2021 – De l’amour ou du désamour des fleurs coupées” en audio

Il t’a dit « ça t’a fait plaisir, les fleurs ? ». Tu as répondu maladroitement, après une hésitation mal dissimulée, « ça fait toujours plaisir de recevoir des fleurs… ». Vous appreniez à vous connaître. Le chapitre des fleurs n’était pas encore ouvert. Et ta réponse fut tout sauf sincère. Mensonge flagrant, il en a pris bonne note. Pendant les vingt-cinq années qui ont suivi, il ne t’a plus jamais fait livrer de fleurs. Le présent qui te plait à toi, c’est du temps. Un moment de qualité. De l’échange, de l’écoute, une sortie, un instant partagé. Ou un bon livre, des graines à semer, du thé… ou du chocolat à partager. Rien à voir avec des fleurs coupées.

« Maman, pourquoi tu n’aimes pas les fleurs ? », t’a demandé ta benjamine. Sa question t’a fendu le coeur… Bien sûr que tu aimes les fleurs ! Celles qui vivent au bord du chemin ou dans un jardin, celles dont personne n’a eu l’idée de les couper au raz du pied… Ce sont les fleurs cultivées, coupées, vendues, empaquetées, enrubannées puis délivrées que tu ne sais pas apprécier. 

Première raison. Une fleur coupée, une fois offerte, amorce sa dégringolade. Elle entreprend de se faner, ses pétales échouant un à un sur la table… jusqu’à décéder, tranquillement, au milieu du salon impuissant. Passage après passage, lorsque tu traverses la pièce où elle trône de moins en moins fièrement, la fleur sombre dans la flétrissure, le vieillissement prématuré, l’agonie organisée. Elle te témoigne de sa fin programmée, son malheur se traduisant par un renversement des senteurs. Au départ l’odeur est agréable ou entêtante. Puis l’eau devient malodorante, croupie prématurément en cas d’oubli. Car c’est bien à la personne destinataire que semble incomber le soin quotidien du bouquet, le vain prolongement de son existence amputée.

Voici la deuxième raison de ton désamour instinctif pour le bouquet fleuri. Car enfin, la personne qui les offre tient le beau rôle ! Elle s’arrête souvent au lever de rideau : les humer, les choisir dans le magasin tant qu’elles sont fortes et belles, vivantes et odorantes, pleines d’ardeur, fraîches du jour. Les voici alors dans un vase de taille adaptée que tu dois trouver… après avoir remercié pour l’évidente attention. Puis vient l’enchaînement au bouquet. La qualité du soin apporté garantira sa durée, ralentira sa flétrissure. Chaque jour, tu devras veiller à l’alléger, l’équilibrer, le réassembler, l’équeuter pour en allonger un peu la durée, lui offrir une eau fraiche renouvelée, bref, le soigner pendant son inéluctable dessèchement, son pourrissement orchestré par le geste chevaleresque. Puis, le jour de la fin, tu devras en finir avec le reste de l’assemblage originel. Mise au compost, puis lavage et rangement du vase abandonné. Le cadeau consommable, éphémère et légèrement empoisonné – quelquefois un sachet de je-ne-sais-quoi est joint pour prolonger la survie florale – te propulse en activité de soins intensifs et palliatifs. Tenez madame, une semaine de soin complémentaire dans votre emploi du temps, ça vous dit ? Et gare à l’oubli, car la culpabilité est une bonne amie… Ces fleurs étaient si belles et vous n’en avez pas pris soin ? Le geste était si plein d’amour, si gentil, si romantique… C’est si charmant d’offrir des fleurs à une femme.

Et voici la troisième raison qui pointe son nez, l’attention genrée. L’évidence de son inhabituelle réciprocité. A moins que tu ne te décides à offrir des fleurs coupées aux hommes de ton entourage… Ce serait une belle idée d’étudier l’effet d’une telle initiative… Tu te promets d’essayer, pour l’égalité, mais aussi pour tester la façon dont les fleurs coupées peuvent s’offrir dans la joie du cadeau non empoisonné.

Car émerge enfin la quatrième raison qui de fait est sans doute la principale. Au fond, lorsqu’il s’agit d’un bouquet de branches de lilas du jardin, leur dégringolade annoncée ne te procure aucune gêne… Et puis ça sent si bon, le lilas… D’ailleurs tu le crée de temps à autre ce bouquet, pour agrémenter la maison un jour de taille. Non, ce qui te pique par-dessus tout, ce sont les effets dévastateurs du marché de la fleur. Ainsi que sa méconnaissance générale. La jeune entreprise à mission Fleurs d’ici (créée en 2017), qui réunit des « horticulteurs et fleuristes de proximité, afin de proposer des fleurs garanties 100% locales, de saison et en circuit court », indique qu’en France, 9 fleurs sur 10 sont importées en avion. Grâce à la revue lyonnaise Silence du mois d’octobre 2021, qui a consacré un dossier passionnant au marché des fleurs, tu as découvert des pratiques et des données qui t’ont révoltée. La production française est insuffisante pour répondre à la demande locale. Il faudrait donc en soutenir une version respectueuse des saisons et de la biodiversité… Mais les terres sont hors de prix et les aides financières ne sont apportées qu’à des projets de production agricole et non horticole… Et si on s’intéressait massivement à ce secteur pour mieux l’organiser, dans une démarche de Slow Flower, comme le souhaite le réseau Fleurs d’ici ?

La prochaine fois que tu offriras des fleurs à une personne qui les aime, homme ou femme, et si ton jardin n’en est pas assez pourvu, tu choisiras donc un ou une fleuriste qui vend des fleurs locales et de saison. Ne t’inquiète pas, tu trouveras, puisqu’il y a un annuaire créé pour ça, par le collectif de la fleur française. Et puis tu pourrais plus souvent rassembler les tailles du jardin en bouquet.

Reprenons.

Qui te connaît bien ne t’offre pas de fleurs coupées.

En tout cas pas celles achetées sans considération ni de leur provenance, ni des conditions de leurs production et conservation…

En revanche, les branches fleuries extraites exprès, ou encore de jolies chutes de tailles ou de tonte manuelle de fleurs de prairie, bonne idée.

Une plante en pot qui va durer voire être plantée, bonne idée aussi.

Des fleurs livrées par le réseau Fleurs d’ici… pourquoi pas ?

Finalement, dans certaines conditions, tu aimes certains bouquets, voire certaines fleurs coupées.

Tu te promets d’abord de bien choisir celles que tu pourrais offrir.

Et puis de fleurir davantage le jardin et d’y piocher de temps à autre, pour qu’il déborde à l’intérieur.

Dans ces conditions-là, d’apprécier l’éphémère et le soin nécessaire.

Après tout, des bouquets, tu en peins quelquefois, avec soin également.

Seulement tu t’imagines, à travers ce soin-là, quelque chose de bien différent…

Car alors, tu penses avoir une prise sur le temps.

1995 – Être ou ne pas être à sa place

« Je pense que Monsieur T., qui a pris suffisamment connaissance du dossier pour en faire la présentation, pourra lui-même répondre à votre question. » C’était plus fort que toi, les mots sont sortis tout seuls. Tu viens de te venger et c’est jouissif.


Ecouter “1995 – Être ou ne pas être à sa place” en audio

Ton responsable se trouve si démuni, ne sachant que répondre au regard que le consultant-auditeur vient de déplacer de toi à lui, à cause de toi. Toutes les personnes présentes savent très bien, le consultant le premier, qu’il n’est pas en mesure de répondre. Mais c’est lui qui vient de changer les règles du jeu. En prenant soudainement en main la présentation des avancées de ton projet. Des jours que tu consolidais ces résultats. La veille, il t’avait demandé de les lui commenter, pour se mettre au courant du dossier. Ce que tu avais fait, en toute naïveté. Informer son chef c’est normal. D’autant qu’il vient d’arriver. Et puis soudain, en entrant dans la salle, tes transparents à la main, tu le sens s’approcher de toi et te les dérober d’un geste leste, puis prendre place devant le vidéoprojecteur et reproduire tant bien que mal ce dont il se souvient de tes commentaires de la veille. Dépossédée de tes papiers autant que de ton rôle, tu prends place autour de la table. Quel culot ! Moutarde montée au nez impossible à cacher. Des mois que tu te charges personnellement et à chaque fois de ces présentations auprès de l’auditeur, c’est ton dossier quand-même ! Et lui, en place depuis à peine quelques semaines, qui te passe devant comme ça, sans se douter qu’après il y aurait des questions ? Il aurait simplement pu te demander la veille la possibilité de présenter le dossier, ou bien de partager la présentation… Mais non. Il te met devant le fait accompli, face à toute l’assemblée.

Tu lui avais pourtant déjà laissé entendre que tu utiliserais ta marge de manœuvre. Que tu résisterais aux tentatives de dévalorisation de ta place, de ton travail ou de toi-même. Lors de la première réunion à laquelle tu avais participé avec lui, il t’avait immédiatement demandé de prendre des notes. Une seule femme, jeune, au milieu d’hommes, tous plus âgés. Ta réponse avait été ferme et constructive : « tout le monde ici possède un bloc notes et un stylo, je ne vois pas pourquoi je serais plus apte que quiconque en la matière. » Et tu lui avais proposé d’inviter sa secrétaire à le seconder pour que tout le monde gagne du temps pour ce compte-rendu.

Tu as vingt-deux ans et lui au moins cinquante. Il a peur pour son poste mais pas toi. Ta mission a une fin et tu comptes bien trouver ailleurs. Espoir d’un endroit moins sexiste. Rien à perdre. Pourtant, au fond de toi, tu sens que ce que tu viens de faire est très petit. Tu viens de faire l’expérience de la mesquinerie.

2015- Poussez-vous, voilà les hommes !

« Mais enfin, c’est incroyable de faire une telle différence ! » Tu ne peux pas t’empêcher de commenter ce qui vient de se passer. Ton inconnu de voisin, dans la petite bousculade du repli commandé vers les gradins, en profite.

Ecouter “Poussez-vous, voilà les hommes !” en audio

C’est tellement invraisemblable. Ce sont des hommes, alors il faut se pousser, les laisser occuper toute la patinoire, leur laisser la voie libre, et s’écarter pour qu’ils ne blessent personne. Parce qu’ils pourraient blesser quelqu’un, eux, à cause de leur puissance, à cause de leur vitesse, à cause de leur performance. Mais attendez… on parle de celles qui font d’eux naturellement des hommes ou de celles qu’on leur permet de développer en demandant à tout le monde de se pousser ?

Le moment de vitesse en est à sa troisième étape. Il va crescendo apparemment. Et par catégorie. D’abord on appelle les enfants. C’est familial. D’ailleurs, les membres de la famille restent au bord ou leur donnent la main. Puis vient le temps des femmes, appelées à montrer de quoi elles sont capables. Elles, personne ne leur donne la main, mais tout le monde peut encore rester au bord de la piste. Parce qu’apparemment, elles ne risquent de blesser personne, elles. Certaines sont très rapides pourtant, mais qu’à cela ne tienne : elles ralentiront d’elles-mêmes en voyant le danger de collision s’approcher. Ensuite, et bien… les choses sérieuses peuvent commencer. L’annonce change littéralement de registre et de ton. Quelque chose comme « merci à toutes les personnes qui ne patinent pas de sortir de la piste et de rejoindre les gradins, le moment des hommes est arrivé » ! Apparemment, tout le monde n’attendait que ça. Car avant, c’était le temps de la gnognote.

« C’est normal madame, si les hommes devaient faire attention à blesser personne, ils pourraient pas aller à fond. Il vaut mieux que tout le monde sorte de la piste ! »

Poussez-vous, voilà les hommes !

2018 – Retour à soi

Ton tour arrive, présentation rapide. Prénom, métier dans l’Université. « Florence, maître de conférences en sciences physiques ». Tu ne sais comment interpréter le léger bruissement et les regards croisés qui suivent ta prise de parole dans la salle.


Ecouter “2018-Retour à soi” en audio

Tu penses : « Peut-être suis-je le seul enseignant-chercheur ? ». C’est en effet très rare que tu croises autant de personnels différents lors d’une formation. Vous exercez dans l’enseignement bien sûr, mais aussi dans la maintenance ou l’entretien des locaux, les services administratifs. Non… cela ne semble pas être la raison : un enseignant-chercheur en mécanique est également présent. Si vous n’êtes que des volontaires, c’est que le sujet vous intéresse. Il s’agit de questionner le genre et les stéréotypes dans la société, mais aussi dans l’Université, engagée dans une démarche de labellisation Egalité et Diversité. L’intervenante aborde le sujet grâce à plusieurs entrées, fait participer l’assemblée sur chaque thème, puis s’arrête sur le langage et sa portée symbolique. Un participant aborde le sujet de la féminisation ou de la masculinisation des fonctions et noms de métiers. Par exemple, si on parle peu des infirmiers, mais beaucoup des infirmières, peu d’hommes vont se projeter. Idem pour les sagefemmes. L’intervenante confirme l’intérêt de parler des soins infirmiers avec les deux genres grammaticaux pour aider les garçons autant que les filles à s’identifier et donc à se projeter. Elle rappelle en revanche que le mot sagefemme signifie la connaissance du corps des femmes, donc ne dit rien du sexe de la personne qui officie, même si le mot maïeuticien a été proposé pour les hommes. Tu te rends compte alors que tu n’as jamais questionné ton titre d’enseignant-chercheur ou de maître de conférences. Bien sûr, autour de toi des femmes revendiquent le féminin. Mais cela t’a toujours semblé anodin, un combat secondaire, apportant raillerie et discussions infécondes. Tu es arrivée là, c’est donc possible… Et puis l’appellation masculine te semble plus valorisante. D’ailleurs, certaines romancières tiennent à se faire appeler « écrivain », parce qu’ainsi elles se sentent mieux considérées… Tu commences pourtant ce matin à envisager les choses autrement. Ne pas être respectée parce que désignée femme dans son métier. L’être davantage quand le métier est exprimé au masculin. Se fondre ainsi dans le masculin valorisé. S’éloigner de soi pour se sentir quelqu’un. Participer ainsi, à son échelle, à l’invisibilisation, donc à l’infériorisation du féminin.

Quand vient à nouveau ton tour pour faire le bilan de la matinée, tu annonces que ta première action en sortant sera la modification de ta signature de courriel. Tu es « une maîtresse de conférence, enseignante-chercheuse » et fière d’être une femme. Un participant s’exclame alors, souriant : « Tout à l’heure, je n’ai pas osé vous interpeller, mais j’étais si étonné par la façon dont vous vous êtes présentée ! »

Gloria Steinem, dans son autobiographie Ma vie sur la route[1], raconte qu’une hôtesse de l’air, longtemps persuadée que le métier de pilote n’était pas fait pour les femmes, a changé d’avis après avoir compris la façon dont une société favorise la haine de soi chez les catégories discriminées. Elle savait dorénavant d’où venait son manque de confiance en elle et ne voulait pas transmettre cette haine de soi à ses enfants. L’expérience de Whitney Young, un militant des droits civiques, avait été un déclencheur pour elle, précise Gloria Steinem : il avait « avoué avoir eu un mouvement de recul involontaire le jour où il était monté à bord d’un avion en Afrique en découvrant que le pilote était noir. Il avait alors pris conscience de la haine de soi qu’il avait intégrée simplement en grandissant dans une culture raciste ».

Comparer les effets du sexisme et ceux du racisme sur les personnes discriminées a tout son intérêt.


[1] Gloria Steinem, Ma vie sur la route. Mémoires d’une icône féministe, HarperCollins, mars 2019

1984 – Dans la voiture

Un professeur avait décidé de vous placer côte à côte. Pour te missionner. Tu devais veiller à ce qu’elle prenne bien le cours. L’aider à résorber ou limiter son retard, surtout en français, à l’écrit. Peut-être dans d’autres matières, tu ne te souviens plus.


Ecouter “1984 – Dans la voiture” en audio

A l’époque, le redoublement semblait une issue pour les élèves qui n’entraient pas dans le moule. Il arrivait de compter trois ou quatre ans d’écart entre élèves dans le même niveau de classe. Naissance en novembre pour toi, avec deux ans passés en maternelle au lieu de trois. D’office un à deux ans d’écart avec une bonne partie de la classe. Tu avais donc douze ans, elle quinze, peut-être même seize. Toi, tu étais une petite collégienne encore spontanée qui faisait assez docilement ses devoirs. Elle, c’était une adulte qui espérait manger tous les soirs.

Elle avait de belles boucles blondes et courtes, qui retombaient sur son visage rieur. Des yeux bleu clair qu’elle maquillait de fard à paupières, toujours le même. Un joli nez retroussé et une peau de pêche, blanche, qui avait l’air très douce. Elle portait des jeans moulants qui mettaient en valeur son corps de femme déjà formé et des chemises qui retombaient nonchalamment dessus. Son odeur était fleurie et entêtante. Elle venait chaque jour parfumée et portait une chaîne autour du cou. Elle était discrète. Souriante souvent. Seule aussi. Tu ne lui connaissais personne au collège qui s’était lié d’amitié avec elle. Elle semblait à part. Manquait souvent. Ne se mêlait à rien. Aucune de vos conversations ne lui paraissait avoir d’intérêt, mais elle ne jugeait pas, ne commentait pas. Elle était absente. Peut-être même transparente. Pourtant, cette proximité qu’avait organisée ce professeur entre elle et toi l’avait progressivement amenée à se confier. Et tu avais su. La mère partie depuis longtemps. Le père ivre régulièrement. Le loyer à payer dans le HLM derrière le lycée, en face de ton cours de danse, là où il ne fallait pas trainer le jour tombé. Et puis les hommes mariés. Des nouveaux ou des réguliers. Les rendez-vous dans leur voiture, n’importe quand. Le jour, la nuit. Les billets empochés pour payer le loyer. Pour acheter à manger. Le père qui s’en doutait ou qui savait.

1985 – La leçon d’esthétique

La honte te submerge. En plus de ton acné, de la preuve terrifiante de ton passage au salon de coiffure et de ton humiliation publique que vient d’orchestrer Monsieur S., l’intervention de ton camarade devant toute la classe amplifie ton souhait le plus cher : disparaître. Petite souris tu voudrais être. Le garçon se rassoit, probablement autant gêné que toi.

Ecouter “1985-La leçon d’esthétique” en audio

C’était un jour de rentrée.

Du haut de tes treize ans, pleine d’allant et d’envie de changement, tu avais eu cette idée folle, avant le retour à l’école. Tu les voulais plus ondulés, tes cheveux déjà souples mais pas assez. Résultat, après avoir choisi un modèle sur un magazine, puis passé un temps infini sous un casque brûlant, tu les as eus frisotés asséchés. La jeune débutante avait dû t’oublier. Impossible de dire un mot en réglant la note. Impossible de ne pas penser à cet argent, obtenu de tes parents, que tu avais si mal dépensé. Pleurs inconsolables en rentrant et plusieurs jours suivants.

Il a bien fallu affronter le retour au collège. Ton professeur de français n’avait de cesse de vous donner des leçons de présentation et autres cours de communication. Il répétait ce mot sans relâche, sans que tu ne saches jamais de quoi il parlait. D’après lui, vous entriez dans son ère. Le monde du vieux Monsieur S. aux cheveux blancs, petit et l’œil fouineur, n’était pas que communication : il était aussi organisation. Militaire l’organisation. Le général a quatre galons, disait-il, donc vous soulignerez les grands titres avec quatre traits, en noir. Ensuite, puisque le colonel a trois galons, les sous-titres auront droit à trois traits, en rouge, et ainsi de suite. Je ramasse les cahiers et tout doit être organisé comme je vous l’ai demandé, en respectant alinéas, couleurs et nombre de traits. Son mot d’ordre était l’ordre, mais son ordre du monde ne l’empêchait pas de tenter sa chance auprès de ta mère, lors des rencontres parents-profs. Dithyrambique sur ses tenues ou sa beauté en même temps que sur ton travail, il avançait sans retenue ses complimenteuses trouvailles. Toi, présente mais visiblement transparente, morte de honte et tremblante.

Quand toute la classe s’est assise ce jour-là, Monsieur S. annonce que vous commencerez le cours de français par une réflexion sur la beauté. Il te regarde bien en face et te demande de venir au tableau. Tu es si mal que ton corps se détache de toi. Tes jambes te portent. Il pose alors cette question à la classe : quelle est la différence entre le laid et le beau ? Grand silence. Il répète. Nouveau grand silence. Une partie des élèves baisse la tête. Tu ne rencontres aucun regard. Peut-être baisses-tu la tête toi aussi. Le beau, dit-il alors en te pointant, c’est le contraire du laid. Malaise dans la classe. A ce moment-là, un de tes camarades, avec lequel tu t’entends bien et que tu voies souvent avec tes amies en dehors de la classe, demande la parole en levant la main. Oui, vous souhaitez ajouter quelque chose ? Il se lève alors : Monsieur, moi, je la trouve très belle. Monsieur S. surpris, te regarde et t’enjoint de retourner à ta place. Le vrai cours peut commencer.

De ce cours de français, ces souvenirs-là sont pourtant tout ce qu’il te restera.

Années 80 – La branche de sapin


Ecouter “Années 80 – La branche de sapin” en audio

Ta joue te brûle. Par réflexe, tu la couvres de ta main. Peut-être la protègera-t-elle d’une prochaine volée. La branche de sapin est encore bien tenue par la main du garçon. Elle semble la prolonger, l’augmenter, figurant sans doute une sorte de barrière entre lui et toi. Oh non, il ne t’a pas touchée, pas frappée directement : en descendant du car scolaire, il a arraché une branche au premier arbre aperçu et l’a promptement utilisée pour te menacer. T’humilier. Se venger. Te fouetter le visage. Te faire comprendre que tu ne vas pas t’en sortir comme ça. Vous n’êtes que deux à sortir à ton arrêt et personne dans la rue n’assiste à la scène. Tu le croises tous les jours et as pu suivre la transformation de son attention pour toi en haine de toi.

Cela fait des semaines qu’il te tourne autour, sollicitant ton intérêt de toutes les manières à disposition d’un enfant animé d’un désir, d’une volonté, d’un but. Te suivant, te souriant, osant te demander ouvertement de sortir avec lui, te complimentant sur ci ou ça. Persévérant. N’écoutant pas tes réponses, tes refus, tes non, ton malaise, tes tentatives d’échapper à sa présence, à son entêtement. Passant alors aux propos insistants. Menaçants. Puis tu perçois la haine dans ses yeux, peut-être la blessure aussi, lorsqu’un matin à l’arrêt de bus, tu trouves une réplique pour mettre une fin définitive à ses tentatives répétées. Ce jour-là, il reçoit Tu es un plouc. Sans doute ressent-il la force de ton mépris dans cette riposte enfantine. Tu ne saisis pas d’ailleurs ce qu’elle veut dire. Tu as toi aussi une dizaine d’années. Tu as répété ce que des adultes disent parfois.

« Dis-moi donc bergère, mais que s’est-il passé ? Ce n’est pas du tout ce que mon père et mon grand-père m’ont raconté. Ils m’ont dit que les filles n’attendaient plus que moi Qu’avant de fonder une famille je devais m’amuser comme un roi (…) Dis-moi dis-moi bergère, pour qui te prends-tu donc ? (…) Vraiment tu exagères, de tant me résister, Tu devrais être fière que je t’ai remarquée. »

Anne Sylvestre, Bergère, 1975

A quel moment, dans le mécanisme de défense d’une personne qui se sent agressée, bascule-t-elle dans un comportement qui porte atteinte, qui blesse l’autre, alors qu’elle ne souhaite que se préserver ? Par quels mécanismes se tient-elle pour responsable de ce qu’elle inflige à l’ego fragile de son agresseur en le repoussant fermement ?

Tenant toujours ta joue, tu évites son regard, fixant le tien sur l’instrument improvisé, te demandant s’il va à nouveau lever la branche sur toi. Echangez-vous quelques mots alors ? Aucun autre souvenir que le bruit de la branche qui craque puis qui claque. Tu sors enfin de ta tétanie. Tes jambes te conduisent maintenant au pas de course jusqu’à chez toi. Tu ouvres la porte d’un geste précipité tandis qu’un hurlement libérateur sort de ta bouche : « Maman !!!! »

Aucune hésitation chez ta mère. Elle sonne chez lui. Tu es là, à ses côtés, piteuse et sonnée, un peu honteuse d’avoir rapporté, mais reconnaissante aussi d’être écoutée. Justice peut être rendue. Tu aimerais quand même te faire petite souris. Que se passera-t-il, quand la porte s’ouvrira ? Tu trembles. L’échange entre les deux mères a lieu. Le garçon est appelé d’urgence à comparaître. A raconter sa version. Ça sent la sanction, peut-être les coups, en tous cas, le mauvais quart d’heure qu’il passera. Ça y est, il est là, à nouveau devant toi. Doit te présenter ses excuses. Promettre de ne jamais plus t’embêter. Il baisse la tête. Rouge de honte. Semble avoir fait une très grosse bêtise. Même si ta joue à toi te fait mal, tu as aussi mal pour lui. Tu sens son humiliation grandie.

Tu imagines que c’est difficile déjà, d’oser faire le premier pas. On dit aux garçons que c’est à eux de commencer. Puis bien sûr certaines filles ne sont pas intéressées. Les rejettent. Mais certains n’apprécient pas vraiment qu’on leur dise non. Ça les met en colère. Un terrible désir de vengeance s’empare d’eux. Car leur ego en a pris un coup. C’est toute une affaire d’apprendre à gérer ses frustrations, quand on a le désir autorisé. Favorisé. Conquérant.

Tu viens donc de vivre une de tes premières expériences du non consentement. De ses conséquences scabreuses. Et de la culpabilité qui peut en découler.

Mais aussi de ton droit de personne à non consentir. Reconnu par ta mère.

« Créons les conditions pour que l’enfant ait confiance en nous. En cas d’agression ou de harcèlement, et quel que soit l’agresseur, l’enfant doit avoir la certitude que sa mère l’écoutera, la croira, qu’elle la prendra dans ses bras, très longtemps. Et qu’elle va s’occuper de tout. »

Fatima Ouassak

Anne, ma soeur Anne

Ecouter “Anne, ma soeur Anne” en audio
Anne, ma sœur Anne
 
Hier soir, une grande dame est morte.
Ce que vous ne savez pas, c’est qu’elle a sonné à ma porte.
Elle m’a dit, je peux rester ?
J’ai répondu, mais oui entrez !
Anne, ma sœur Anne, venez vous reposer
Dans mon Panthéon personnel
Je vous ai fait une place de reine
Comme à toutes celles que j’abrite
J’y brûlerai des lampions
Qui éclaireront vos chansons
Elles brilleront comme des pépites
Et la lumière sera si belle
 
Je vous ai toujours connue
Ma mère m’avait parlé de vous
Vous étiez proches sans vous connaître
J’étais une môme que ravissait
Cette berceuse pour une pomme
« Oh Oh, dis la pomme, pourquoi voulez-vous que je dorme ? »
A mon tour j’ai parlé de vous
A mes enfants l’une après l’autre
« Tourne le phare » je leur ai dit
« Et à sept ans on perd ses dents »
 
En parallèle je découvrais
En même temps que je militais
Que vous aviez presque chanté
Sur tout ce qui me révoltait
J’aurais aimé que mes grands-mères
Prennent des vacances comme Clémence
J’ai adoré votre bergère
J’ai ri de son impertinence
 
Un jour j’ai dit à mes enfants
Que nous devions nous souder toutes
Que chacune avait ses raisons
D’agir à sa façon
(Là-dessus je n’ai pas de doutes
M’auriez-vous aimée tout de même ?)
Le chemin n’est pas si facile
Pour se sentir toutes Frangines  
Mais je jure de la cultiver
La sororité
 
Anne, ma mère Anne, puisque vous avez dû partir
Je deviens ce jour votre fille
Votre héritage dans ma besace
Je poursuis humblement ma foi
Votre quête et votre combat
Inspirée par vos mille chansons
A ma façon

Mais quel genre de personne es-tu ?

Attention, des néologismes peuvent avoir envahi ce texte pour révéler au mieux une vérité toute personnelle.


Ecouter “Mais quel genre de personne es-tu ?” en audio

Relationnelle. Qui aime les gens, les discussions sur le marché, les imprévus (l’amie qui sonne sans s’être annoncée), la spontanéité, les interactions, l’amitié. L’humanité.

Désemparée. Franchement déçue, coupée dans ton élan d’un coup, quand l’échange qui s’annonce n’en sera un que dans ton imagination. Parce qu’aucun lien ne se nouera avec qui pourrait pourtant, sûrement, quelque chose pour toi.

Un rien distraite. Gagnée par la perplexité pour commencer, lorsque, après avoir écouté le début du monologue de la machine au téléphone, dont la rengaine monotone conduit à coup sûr ton attention à vagabonder, tu laisses passer sans t’en apercevoir l’information qui peut-être t’aurait aidée à sortir du noir.

Mi-persévérante, mi-obéissante. Déterminée et concentrée, tu répètes l’opération familière désormais : le numéro, les dièses, les sons et toutes les étoiles du firmament qui soient. Jusqu’à ce que l’information visée t’échappe… pour la xième fois.

Autocritique. Mais bon sang, bien sûr ! Il fallait t’équiper !! Papier crayon, la fois d’après ! Prendre des notes, y a que ça de vrai !

Impatiente. Une demi-heure que tu es là, en pourparlers dans le combiné, à t’acharner sans avancer !!

Virulente. Du genre à n’envisager à présent que l’option « parler à une conseillère / un conseiller », pour enfin lui dire son fait, non mais !!

Horripilée. Qui hurle, sortie d’un bond du canapé, à cette machine dans le combiné, devant ton enfant éberluée : « Tapez un, tapez deux, tapez trois, tapez quatre… Mais c’est moi qui vais te taper, bécasse !!!! » (tes mots choisis étaient moins jolis, en vrai)

Désemparée. Du genre à te laisser tomber, mortifiée par ta réaction, dans l’un des fauteuils du salon.

Angoissée. Te demander comment on fait pour accepter un tel « progrès ». La machine interlocutrice. La procédure à appliquer. L’aide en ligne à apprivoiser. D’évidence, tu ne veux pas vieillir dans ce modernisme avancé. D’évidence, tu ne pourras pas vieillir dans cette société-là.

Alarmée. Se déclarer. S’enregistrer. Créer un compte, puis deux. Un dixième. Un centième. Saisir toute sa vie sur le net. La machine personnelle comme prolongement de soi. Comme lien obligatoire avec le travail, l’administration, l’école, les autres… Sinon quoi ? Un mot de passe, deux mots de passe, cent mots de passe. Des conditions générales validées sans lecture. Des données stockées dans un cloud du ciel. Des centrales électriques pour les maintenir en « vie ». Une dépendance technologique et énergétique. Des humains qui conversent avec des machines sans rechigner. Qui se font servir dans leur quotidien par des Alexia programmées à les habituer à perdre leur capacité de faire. Et demain, que se passe-t-il ? Si nous ne faisons rien, demain, nous serons là où nous allons, dit un proverbe.

Offusquée. Du genre à refuser de contribuer à la suppression organisée des face-à-face entre les gens. Celle qui place le travail rémunéré en amont, en conception d’algorithmes et de robot, ou en aval, au service stockage, livraison en deux minutes chrono ou réclamations. Qui le réduit en passant. Celle qui impose (transfère) un travail réel mais non rémunéré chez la personne usagère, cliente, patiente. Et qui exclut des millions de gens.

Enlarmée. Du genre submergée par les larmes quand au bout du fil Robocop est programmé pour te servir ce qu’il a décidé lui, listant une flopée d’options qui s’enchaînent si clairement, pourtant. Quand ton souci n’est pas traité après du temps pourtant passé et des touches bien actionnées. Quand tu te sens osciller entre impuissance et stupidité.

Réfléchissante. Du genre à te demander quel genre de personne tu es, pour finir dans un tel état, à chaque fois. Es-tu la seule dans ce cas-là ? Faut-il appeler Alexia pour un diagnostic psychologique ? A moins que le système entier soit la cause de ton état. De ton tracas. De ton trauma.

C’est fou ce qu’un robot peut révéler sur ta personnalité. Du développement personnel sans rien demander.

Pas bien sûre d’avoir progressé.

Sûrement du genre… inadaptée.

Un petit pas pour ses vingt ans

Violaine Dutrop
Mère de trois enfants identifiées filles à leur naissance
Citoyenne engagée pour un monde meilleur
A l’attention de Monsieur le Président de la République Française
Dont les principes affichés sont pourtant : Liberté, Egalité, Fraternité

Ecouter “Un petit pas pour ses vingt ans” en audio

Objet : J’hésite entre « Lettre de remerciement » et « Lettre de réclamation ».
Monsieur le Président, cher Emmanuel,

Ma plus grande a eu vingt ans hier. Son père avait eu trois jours pour l’accueillir. C’était la loi, et c’était peu. Dérisoire même, en comparaison des dix jours que j’ai passés bien malgré moi à l’hôpital, loin de mes proches, à expérimenter en solitaire le croisement de la souffrance du corps et du soin d’un premier bébé.

Vingt ans, c’est le temps qu’elle a mis pour devenir adulte.
Vingt ans, ça passe vite quand on éduque des enfants.
Vingt ans, c’est aussi très long, quand on saisit ce qui devrait changer mais que ça continue à piétiner.
Vingt ans, c’est le temps de mon expérience personnelle de la maternité.
Un temps suffisant pour que s’installe l’espérance d’un progrès pour la génération suivante.
Pour mes filles et celles des autres. Ainsi que pour les fils de tout le monde.

L’année de ses dix ans, forte de mon unique, mais significative, expérience personnelle et de quelques observations et lectures, je me suis engagée pour que le sexe ne détermine plus le degré de liberté des personnes. Démarrage d’une lutte sans merci pour questionner les interdits, faire valser les empêchements, échapper aux enfermements dans lesquels nos corps nous assignent.

J’avais alors mis au monde deux autres filles. Grâce à Ségolène, leur père a eu droit à deux semaines pour ces deux naissances-là. C’était assurément mieux, mais toujours trop peu…

Cher Emmanuel, je pourrais vous remercier d’avoir annoncé le grand changement à l’occasion de ses vingt ans. Un doublement du congé, et sept jours garantis, voici qui devrait conduire à rendre ma mine réjouie… C’est un pas, je le concède, dans la bonne direction.

Cependant, il y a peu, vous aviez rejeté l’idée que dans ce congé il y ait une part obligatoire. Un coût bien trop exorbitant, prétextiez-vous tranquillement. Signalant comme optionnelle l’égalité entre les sexes, vous affirmiez tout bonnement que l’ère ne serait pas nouvelle… Et puis, de rapport en rapport, de pétition en pétition, pris dans les filets du sujet, vous révisez vos positions. Vous voici nous offrant du pain, afin d’apaiser notre faim.

Laissez-moi en rester mi-souriante, mi-rêveuse.... Car voici une légère entrée, que vous nous avez servie là ! Le plat principal attendu, dont nous détenons la recette, est un long retrait du travail, le même pour chacun des parents, indemnisé justement et vécu systématiquement. Votre mesure une fois en route sera donc une mise en bouche. Celles d’après seront réclamées, vous pouvez sur nous y compter, pour que devienne enfin égale la prise de risque parentale. Sur ce point au moins nos enfants pourront regarder fièrement l’héritage de leurs parents.

Je vous adresse bien sincèrement mes tout premiers remerciements... et une réclamation écrite, au nom de l’égalité de principe.
Signé : Une citoyenne déterminée