Mais quel genre de personne es-tu ?

Attention, des néologismes peuvent avoir envahi ce texte pour révéler au mieux une vérité toute personnelle.


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Relationnelle. Qui aime les gens, les discussions sur le marché, les imprévus (l’amie qui sonne sans s’être annoncée), la spontanéité, les interactions, l’amitié. L’humanité.

Désemparée. Franchement déçue, coupée dans ton élan d’un coup, quand l’échange qui s’annonce n’en sera un que dans ton imagination. Parce qu’aucun lien ne se nouera avec qui pourrait pourtant, sûrement, quelque chose pour toi.

Un rien distraite. Gagnée par la perplexité pour commencer, lorsque, après avoir écouté le début du monologue de la machine au téléphone, dont la rengaine monotone conduit à coup sûr ton attention à vagabonder, tu laisses passer sans t’en apercevoir l’information qui peut-être t’aurait aidée à sortir du noir.

Mi-persévérante, mi-obéissante. Déterminée et concentrée, tu répètes l’opération familière désormais : le numéro, les dièses, les sons et toutes les étoiles du firmament qui soient. Jusqu’à ce que l’information visée t’échappe… pour la xième fois.

Autocritique. Mais bon sang, bien sûr ! Il fallait t’équiper !! Papier crayon, la fois d’après ! Prendre des notes, y a que ça de vrai !

Impatiente. Une demi-heure que tu es là, en pourparlers dans le combiné, à t’acharner sans avancer !!

Virulente. Du genre à n’envisager à présent que l’option « parler à une conseillère / un conseiller », pour enfin lui dire son fait, non mais !!

Horripilée. Qui hurle, sortie d’un bond du canapé, à cette machine dans le combiné, devant ton enfant éberluée : « Tapez un, tapez deux, tapez trois, tapez quatre… Mais c’est moi qui vais te taper, bécasse !!!! » (tes mots choisis étaient moins jolis, en vrai)

Désemparée. Du genre à te laisser tomber, mortifiée par ta réaction, dans l’un des fauteuils du salon.

Angoissée. Te demander comment on fait pour accepter un tel « progrès ». La machine interlocutrice. La procédure à appliquer. L’aide en ligne à apprivoiser. D’évidence, tu ne veux pas vieillir dans ce modernisme avancé. D’évidence, tu ne pourras pas vieillir dans cette société-là.

Alarmée. Se déclarer. S’enregistrer. Créer un compte, puis deux. Un dixième. Un centième. Saisir toute sa vie sur le net. La machine personnelle comme prolongement de soi. Comme lien obligatoire avec le travail, l’administration, l’école, les autres… Sinon quoi ? Un mot de passe, deux mots de passe, cent mots de passe. Des conditions générales validées sans lecture. Des données stockées dans un cloud du ciel. Des centrales électriques pour les maintenir en « vie ». Une dépendance technologique et énergétique. Des humains qui conversent avec des machines sans rechigner. Qui se font servir dans leur quotidien par des Alexia programmées à les habituer à perdre leur capacité de faire. Et demain, que se passe-t-il ? Si nous ne faisons rien, demain, nous serons là où nous allons, dit un proverbe.

Offusquée. Du genre à refuser de contribuer à la suppression organisée des face-à-face entre les gens. Celle qui place le travail rémunéré en amont, en conception d’algorithmes et de robot, ou en aval, au service stockage, livraison en deux minutes chrono ou réclamations. Qui le réduit en passant. Celle qui impose (transfère) un travail réel mais non rémunéré chez la personne usagère, cliente, patiente. Et qui exclut des millions de gens.

Enlarmée. Du genre submergée par les larmes quand au bout du fil Robocop est programmé pour te servir ce qu’il a décidé lui, listant une flopée d’options qui s’enchaînent si clairement, pourtant. Quand ton souci n’est pas traité après du temps pourtant passé et des touches bien actionnées. Quand tu te sens osciller entre impuissance et stupidité.

Réfléchissante. Du genre à te demander quel genre de personne tu es, pour finir dans un tel état, à chaque fois. Es-tu la seule dans ce cas-là ? Faut-il appeler Alexia pour un diagnostic psychologique ? A moins que le système entier soit la cause de ton état. De ton tracas. De ton trauma.

C’est fou ce qu’un robot peut révéler sur ta personnalité. Du développement personnel sans rien demander.

Pas bien sûre d’avoir progressé.

Sûrement du genre… inadaptée.

Présumé·e·s semblables, capables, responsables

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Dans mon rêve, l’expérience du face-à-face avec la vulnérabilité humaine est partagée, universellement quel que soit son sexe. Elle consiste dans la prise en charge apprenante d’un bébé qui vient de naître.


Imaginons que les jeunes pères soient tous prévenus qu’ils vont vivre, comme l’immense majorité des mères le sont (prévenues), l’expérience inoubliable, parfois éprouvante, souvent extraordinairement enrichissante, d’un long seul à seul avec leur bébé. Responsables pendant des heures de ce petit être vivant, de la détection et de la satisfaction de tous ses besoins… Imaginons qu’ils la vivent peu après la naissance. Tous. Parce que la société le prévoit. La même chose que pour les mères.

Toutes les femmes ne sont pas prévenues de tout cela aujourd’hui. Ni ne qualifieraient cette expérience ainsi. Cela dépend des personnes. Certaines tombent de haut et peuvent rester en bas un moment. Anéanties.

Mon amie Florence, qui voit grand et par delà nos frontières, est convaincue qu’alors, ils rechigneraient presque tous à envoyer leurs enfants à la guerre… L’Histoire a de fait montré un engouement des hommes bien supérieur à celui des femmes dans les initiatives et entreprises guerrières. John Stoltenberg, dans son essai Refuser d’être un homme – Pour en finir avec la virilité, décrit dans le chapitre « Erotisme et violence dans la relation père-fils » comment l’ordre patriarcal conduit les pères, par des procédés violents et des institutions qui les guident dans leur quête de distinction virile, à « répudier la mère ». Il observe notamment que « Les pères et non les mères ont inventé et contrôlent l’Etat. Les pères et non les mères ont inventé et contrôlent l’armée. Les pères et non les mères mènent la guerre contre d’autres peuples. Et ce sont les pères et non les mères qui envoient les fils à la guerre. » L’imputation de la violence guerrière au patriarcat est mise en cause par bell hooks. Selon elle, « c’est l’impérialisme, et non le patriarcat, qui est le fondement de base du militarisme moderne (…). Dans le monde, de nombreuses sociétés qui sont dirigées par des hommes ne sont pas impérialistes et de nombreuses femmes aux Etats-Unis ont pris la décision politique de soutenir l’impérialisme et le militarisme. » Qui sait ce qui se passerait si ces femmes-là arrivaient en masse au pouvoir ?

Reprenons. Imaginons que soit généralisé un accueil entièrement partagé par les deux parents à chaque naissance. Une parenthèse transformatrice. Une révolution des usages et des mentalités, des perceptions et des expériences. Qui développe un soin partagé des êtres vivants. Qui universalise cette capacité. Acquise dans le face-à-face avec la vulnérabilité de chaque jeune enfant à accueillir. Voici le deuxième mouvement auquel j’aspire. Celui qui engagerait enfin le pas de côté nécessaire : un croche-pied à cette police du genre qui nous prescrit les mises au pas des personnes sexuées que nous sommes. Au lieu de nous considérer comme semblables, c’est-à-dire capables, a priori, de développer des compétences en tout domaine, la première à généraliser étant le soin d’un bébé.

Cette perspective ne constitue pas une mince affaire. Elle est vertigineuse en réalité. Et elle suppose, dans ce domaine encore très réservé au sexe féminin, de favoriser la mixité.


Indispensable sororité

De la nécessité de bousculer la police du genre exercée sur les femmes.

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“J’ai un rêve” ? Non : “Je FAIS un rêve“. La société n’évolue que parce que des personnes fabriquent la suite. Pierre après pierre. Parfois, cette construction résulte d’une réflexion collective, d’un débat démocratique, de voix entendues, dans l’intérêt du plus grand nombre. Cet intérêt général nous échappe de plus en plus dans l’entreprise collective d’individualisation de tout. Cette construction peut naître de valeurs partagées, discutées autour du respect du vivant. Progresser est possible. Vers un monde meilleur. Un monde imprégné d’humilité devant la vie qui nait, fragile et encore innocente, vie réelle et dont la proximité nous plaque au mur parfois opaque de nos émotions. Telle une expérience artistique intime, profonde et unique. Opportunément loin du fonctionnement technique, comptable, financier, surveillé, numérique, virtuel, de la déesse machine qui nous tient à l’œil. Nécessité impérieuse d’une vision optimiste. Vision qui politise le privé, pour une vie plus joyeuse.

J’ai l’intime conviction aujourd’hui, dans ma quête d’égaliberté, d’un double mouvement nécessaire : d’une part celui de la construction, entre femmes plurielles et multiples, d’un lien solidaire, fraternel, ou plutôt sororel (inventons le mot sororel), et d’autre part celui de l’implication des hommes dans le soin à autrui. Différentes voix nous invitent à un développement monumental de la sororité.

Je pense là au récent ouvrage de Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, ou au plus ancien de bell hooks De la marge au centre, qui contient un chapitre très galvanisant sur la sororité, ou encore aux remises en cause du principe républicain de Fraternité qui excluait dès le départ les femmes et les hommes non identifiés comme blancs, comme l'analyse Réjane Sénac dans son essai Les non-frères au pays de l’égalité, la politologue prônant le terme plus inclusif d’Adelphité. Emilie Hache a également coordonné Reclaim, un magnifique ouvrage collectif qui rassemble des engagements unissant et concernant en premier lieu des femmes, notamment autour du vivant et de l’écologie (cf. page bibliographie évolutive). 

Sororité… Tiens, ce mot n’existe pas dans le dictionnaire de mon logiciel de traitement de texte… tout est dit. Sororité. Mot à intégrer davantage dans le logiciel social aussi. Le soutien entre femmes uniques, éloignées les unes des autres, partageant pourtant partout dans le monde, entre autres expériences communes, l’injonction, les responsabilités, joies et effets de la reproduction sociale. De la fabrication des personnes. Même si certaines ne deviennent jamais mères.

Une description très pertinente des enjeux de la reproduction sociale invisible et dévalorisée, dévolue partout aux femmes au profit du capitalisme, est faite dans le Manifeste Féminisme pour les 99%, de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharua et Nancy Fraser.

Ce soutien pourrait se traduire par une empathie systématique. Ne pas juger l’autre, accueillir ses choix, sa voix, sa voie. Ses comportements ne me nuisent pas, même si ce ne sont pas les miens. Je vais tenter de comprendre sa situation à elle, pourtant éloignée de la mienne. De l’accepter comme sa réalité. Son contexte. M’obligeant à une sortie de moi-même. Sortie d’autant plus difficile que je me sens moi-même contrainte. Ce soutien-là implique qu’aucune de nous ne participe à la police du genre qui dicte à d’autres femmes leurs comportements. En tant que femme-comme-il-faut. Ou potentielle mère-comme-il-faut. En tant que femme telle que je me suis façonnée, pour faire plaisir, plaire, être acceptée, aimée. Faire des enfants ou pas. Travailler beaucoup ou pas. Tard ou pas. S’habiller comme ci ou comme ça. Travailler à temps plein ou pas. Demander un temps réduit ou pas. Une augmentation ou pas. Confier ses enfants ou pas. Se marier ou pas. Partir ou pas. Rester ou pas. Travailler de nuit ou pas. S’inscrire en mécanique ou pas. En informatique ou pas. Fréquenter telle personne. S’exprimer de telle façon. Se maquiller ou pas. Cuisiner ou pas. S’unir avec un homme bien plus jeune ou pas. Parler fort ou pas. Jouer au rugby ou pas. Suivre un régime ou pas. Se délecter de chocolat ou pas. Assumer son corps ou pas. Se moucher fort ou pas. Faire la liste de courses ou pas. Coucher ou pas. S’épiler ou pas. Porter des robes ou pas. Des bijoux ou pas. Teindre ses cheveux ou pas. Déborder d’ambition ou pas. Désirer un homme ou pas. Une femme ou pas. Faire plaisir ou pas. Croiser les jambes ou pas. Sourire ou pas. Dire des mots vulgaires ou pas. Crier sa colère ou pas. Avoir besoin d’un homme ou pas. En inviter un à danser ou pas. Sortir seule ou pas. Tard ou pas. Voyager seule ou pas. Faire du vélo ou pas. S’engager ou pas. Militer ou pas. Prendre la parole ou pas. Ecrire ou pas. Créer ou pas. En tant que femme. Se mettre au pas… ou pas.

Ce dressage des femmes aux normes de genre qui leur sont imposées, y compris par d’autres femmes, est dénoncé par bell hooks dans un chapitre dédié à la sororité dans De la marge au centre. Elle y enjoint les femmes à s’unir : « Les femmes doivent apprendre à endosser la responsabilité de lutter contre des oppressions qui ne les affectent pas forcément à titre personnel ». Donc à se tolérer, à s’écouter les unes les autres, à dépasser ce qui les oppose et à accorder de la valeur à tous les rôles qu’elles exercent : « Si le sexisme enseigne aux femmes à être des objets sexuels pour les hommes, il se manifeste aussi dans les attitudes méprisantes et supérieures que peuvent adopter des femmes qui ont rejeté ce rôle à l’encontre de femmes qui ne l’ont pas fait. Le sexisme amène les femmes à dévaloriser les tâches parentales et à surestimer la valeur des emplois et des carrières. », analyse-t-elle.

Je rêve d’un ébranlement de cette mise au pas des femmes. Et s’il se trouvait facilité par un réel avancement des hommes dans l’actuel damier de la parentalité ?


Solidarité parentale : il est temps

Après la publication d’une trentaine de témoignages inspirant d’éventuelles réflexions, ce texte dense annonce mon argument à venir de façon synthétique. Il partage, en quelque sorte, une vision.

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Chaque témoignage précédent semble plaider en faveur d’un mouvement, d’un recalage, d’une remédiation. Chacun d’eux m’a fait lever un sourcil. Parfois les deux. Réflexe opportunément exploité pour agrandir son œil, son regard, sa prise de vue, son panorama. Saisir ce panorama pour élaborer une grande vision. Voyons quelles en seraient les lignes fortes.

Tout part d’un rêve.

Inspiré de nos grands textes. Il commence par la Liberté. Cette possibilité d’être, d’agir, de penser, conçue comme accessible à quiconque. Egalement exerçable. Liberté toute théorique en réalité, puisqu’entravée de multiples façons dans les faits. Défaire ces entraves. Parmi elles, l’exercice de la police du genre. Être née « femme » ou né « homme » joue à plein dans ce contrôle social qui façonne et enferme les identités. Ce contrôle qui limite, selon la catégorie de sexe, perspectives et rêves. Besoin universel d’un bouclier anti-empêchements. Ainsi que d’une posture anti-empêchements. Il est temps que face à ces empêcheurs ou empêcheuses de vivre pleinement (qui peuvent résider en soi-même), se déploient l’attention à autrui, la bienveillance et l’entraide. Il est temps que le principe étroit de Fraternité grandisse pour devenir mixte dans les faits comme dans les mots, qu’il grandisse pour se muer en solidarité, et qu’il se nomme ouvertement sororité quand l’enjeu est de louer, d’affirmer ou de constater aussi le soutien entre femmes. Il est temps de porter un regard critique sur la chaine d’« entraide » domestique et familiale. Parce qu’elle est à ce jour quasi-exclusivement féminine, de plus en plus marchandisée, et au service des foyers les plus aisés. Sous cette forme, elle produit ou conforte, entre classes sociales et entre femmes, des inégalités et une dépréciation de la valeur de ces tâches. Pourtant, il est temps d’accorder à ces activités humaines une juste place. Temps de reconnaître la vulnérabilité comme constitutive de la vie. Temps qu’hommes et femmes s’y préparent, s’y confrontent, s’y consacrent, s’emploient à la soutenir dans tous les sens de ces termes. Pour l’apprivoiser, la respecter, la prendre en charge. Universaliser l’humilité. Mon rêve se poursuit à la lumière de l’Egalité, qui ne brille que si l’accès au monde est possible pour toutes les personnes. Que si leurs libertés se rapprochent, qui qu’elles soient. Que si elles ne sont pas empêchées, en tant que. Dans ce domaine, il est temps de convenir que la progression massive des femmes dans le travail rémunéré a été stoppée net par leur spécialisation domestique et familiale, ce rôle encore sexué qui libère de ces fonctions la plupart des hommes en couple tout en leur offrant du temps… Ce temps précieux qui ouvre des perspectives à qui peut décider de son usage. Il est temps de convenir que les tentatives des hommes d’investir la maisonnée sont encore balbutiantes ou contrariées. Il est donc temps aussi, avec l’assentiment des femmes, qu’ils se déplacent dans l’échiquier des rôles de la vie. Qu’ils s’émancipent du travail encore central dans leur existence, pour enfin prendre leur juste place (et leur juste part) dans le travail ménager. Qu’ils soutiennent et valorisent davantage les activités de la reproduction sociale. Qu’ils s’occupent autant de leur progéniture que leurs compagnes et qu’ils accompagnent, par leur présence active, leur retour au travail. Il est temps de reconnaître que si une naissance modifie l’équilibre d’un couple, l’organisation sociale a le pouvoir de l’anticiper pour favoriser les équilibres. Il est temps d’admettre que la portée d’une seule mesure, si elle est ambitieuse, juste et solidaire, peut être large et bénéfique, à la fois pour les femmes, les hommes et les enfants. Et que la décision d’un congé paternité d’envergure, en affirmant et promouvant enfin d’égales responsabilités et libertés pour les deux parents, serait de celles-ci.

Qui cette opportune mesure concernerait-elle vraiment ?

Il s’avère, après investigation chiffrée, que le travail, dont la forme très principale est le salariat, a concerné, concerne, ou concernera quasiment toute la population. Que si un quart des ménages conjuguent parentalité et travail simultanément, pour la plupart des autres cette coordination acrobatique leur a été ou leur sera familière. Que les couples de même sexe, extrêmement minoritaires dans les ménages recensés, espèrent aussi cet équilibre de vies parallèles. Il s’avère toutefois que les modes de garde en France prennent en charge moins de trois jeunes enfants sur cinq, plus de deux sur cinq vivant aux soins d’un membre de leur famille. Que ce rôle revient massivement à des femmes, dans l’accueil familial aussi bien que professionnel. Il s’avère qu’après une naissance, une mère réduit ou cesse temporairement son activité cinq fois plus souvent qu’un père.

Cette organisation sociale se révèle dans un phénomène résistant que je nommerai ici ERPES (Ecart de Revenu Persistant Entre les Sexes), avec un jeu de mots dont la qualité reste à apprécier. Les femmes touchent en effet 25% de moins que les hommes en moyenne, ce qui, moins connu, signifie qu’eux perçoivent 33% de plus qu’elles. La recette de ce déséquilibre financier se transmet de génération en génération. La voici.

Se placer dans une société qui promeut d’une part la mise en couple hétérosexuel avec partage de logement et projets d’enfants, et d’autre part le travail rémunéré générateur de croissance, dit « productif ». Veiller à ce qu’une partie importante de la population soit au fond d’elle préparée, en toute incohérence avec les discours égalitaires, à l’exercice de fonctions complémentaires et hiérarchisées, différenciées selon le sexe : aux hommes plutôt le travail productif (la « valeur » créée), aux femmes plutôt la reproduction sociale (les « coûts » générés, j’exagère à peine). Dans la suite des avancées féministes, faire croire aux femmes qu’elles sont « libérées » de leur foyer grâce à un emploi rémunéré et à de l’électroménager performant, mais les éduquer toujours à en devenir les spécialistes ou du moins les maîtresses (« de maison »). Faire croire à un maximum d’hommes que ‘le travail rémunéré, c’est la vie’. Répandre l’idée que seule la femme dans un couple doit équilibrer et finalement arbitrer entre travail et famille. Que l’économie du couple est le critère à considérer avant tout dans cette décision. Maintenir un congé d’accueil de naissance extrêmement différencié qui écarte d’office les femmes du travail mais rapproche les hommes du leur. Chaque année, autour du huit mars, s’étonner, se désoler de constater le goût amer de la préparation obtenue. Eviter de faire savoir que cet ERPES « mélange complet » a des variantes plus amères encore, qui sont par ordre croissant d’amertume : l’ERPES spécial « couples », puis spécial « parents », enfin spécial « parents de famille nombreuse ». La moins amère étant l’ERPES spécial « célibataires ». Annoncer la réduction de l’ERPES mais se résigner à la célérité actuelle du partage des tâches domestiques et familiales : le point presque mort. Admettre que les femmes soient très majoritaires dans la population à temps partiel et, pour celles qui l’ont « choisi », que cette option soit le plus souvent employée à conforter les rôles de sexe dans le couple. Veiller à présenter les données de façon à masquer ces problématiques. Par exemple, grâce à une comparaison des revenus en équivalent temps plein, ou en taux horaire, ou encore sans la situation conjugale ou parentale. Ajouter un soupçon de règlementation injuste, comme le tarif des heures effectuées en sus d’un contrat salarié, qui lèse les temps partiels (donc plutôt des femmes). Prolonger ensuite la division des rôles sexués au delà des couples, c’est-à-dire dans la sphère professionnelle : orienter et recruter plutôt des femmes dans des métiers du lien et du soin, moins rémunérateurs, plutôt des hommes dans les métiers plus valorisés financièrement et socialement. Veiller ensuite à placer plus de femmes en bas et d’hommes en haut de l’échelle, pour que la ségrégation verticale prenne bien. Mélanger de façon à ce que celle-ci se diffuse dans tous les domaines professionnels. Enfin, saupoudrer le tout d’un ingrédient mystère appelé fréquemment « part inexpliquée », au lieu de « discrimination selon le sexe ». Voici donc l’ERPES annuel fin prêt, pas vraiment revisité. Préparation à l’ancienne, au goût peu amène.

Pour remédier à cette affection persistante, il est temps d’inventer un nouveau remède.

Il est temps d’impliquer autant chaque parent dans la responsabilité et la tâche parentales. La réforme ambitieuse du congé paternité est une voie très prometteuse. Pour réduire ces inégalités entre les sexes, des options plus ou moins réalistes ou complexes à mettre en œuvre sont étudiables, telles que « moins de parents au travail », « des services publics au service du travail », « temps pleins généralisés, temps partiels exceptionnels », « temps partiels compensés et partagés ». Cependant, présumer les pères aptes au paternage apparaît comme un scénario plus que défendable. En outre, la mesure serait solidaire, comme l’est un impôt consenti.

Cette idée peut perturber, effrayer… et par conséquent soulever de nombreuses objections, comme toute proposition de changement. Cependant, une telle loi bénéficiera à toute la famille, en créant pour le père un droit responsabilisant, pour la mère un soutien libérateur et pour l’enfant un lien exemplaire.

Pour y parvenir et permettre ainsi le développement de responsabilités et libertés plus égales sur le plan domestique, familial et professionnel pour tous les parents, quel que soit leur sexe, ce congé paternel doit créer pour le père une situation proche de celle que vit la mère (comme c’est le cas en Islande). Le congé du père doit donc être à la fois 1) suffisamment long, pour que la rupture professionnelle soit équivalente à celle des mères, 2) obligatoire donc non négociable, comme c’est le cas pour une mère salariée, 3) justement rémunéré, et 4) en partie consécutif à celui de la mère, afin qu’il se sente et se révèle autonome dans le soin du bébé.

Propositions logiques et pragmatiques.

Il est temps.

Temps d’un mieux-être général.

Avant d’y arriver, commençons, comme annoncé, par le rêver.

2018 – Jeux interdits

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Encore ébranlée par ce qui t’es venu en mémoire, tu te lances. « Quand son père est arrivé à la crèche pour le récupérer, le petit jouait tranquillement avec une poupée. J’ai bien vu que le père était furieux quand il a surpris la scène. Et qu’il serait difficile à convaincre… D’ailleurs, il s’est refermé comme une huitre quand j’ai tenté de lui raconter la journée de son fils. Le père a administré une fessée au gamin en rentrant chez lui et lui a interdit de retoucher une poupée. Je l’ai su par sa sœur, le lendemain. » L’animatrice t’a demandé de décrire une situation d’empêchement à laquelle tu as assisté ou que tu as vécue. Tu n’as pas eu à chercher longtemps. Cela s’est passé il y a quelques semaines. Cette scène, malheureusement ordinaire, t’a tellement choquée…  La grande sœur aussi a été bouleversée, ça se voyait pendant qu’elle se confiait. Tu sais, toi, qu’il s’agit d’un jeu d’imitation banal et nécessaire à l’âge de l’enfant. Il rejoue sa journée, reformule et exprime ses émotions, ses observations, ses relations avec les autres, ses ressentis. Un jeu cathartique, on appelle ça, tu l’as appris dans ta formation petite enfance. Indispensable au développement des enfants. L’imitation prend comme modèle un ou une adulte, par exemple le père ou la mère, la poupée représentant l’enfant. Jouer à la poupée : voici l’un des nombreux interdits qui jalonnent l’éducation de nombreux petits garçons. Pas leur rôle. Pas leur place. Trop féminin. Quel garçon aurait envie de se projeter dans le rôle habituel d’une mère ? Pas assez « garçon ». Beaucoup trop « fille ». Terriblement humiliant, d’assimiler un garçon à une fille… Limite insultant. « Arrête de faire ta fille ! » Injonction sempiternellement entendue dans les cours d’école.

« Bonsoir, vous venez récupérer Maël ? » « Oui… Mais qu’est-ce que je vois ?? Je ne comprends pas comment vous pouvez le laisser jouer à la poupée ! C’est un garçon mon fils, vous ne le saviez pas ?! La poupée c’est pas pour lui ! » Déconcertant. Comme d’habitude, tu es mal à l’aise. Tu tentes. «  C’est un jeu banal, tous les enfants y jouent… » « Pas mon fils !! » Tu as du mal à avancer les arguments qui vont faire mouche. A simplement dire au papa que l’enfant s’identifie sans doute à lui, qu’il est un peu son modèle, puisqu’il s’en occupe d’après ce que tu vois. Du mal à dire tous les bienfaits des jeux d’imitation. Tu as du mal parce que tu sais, malgré tout ce que tu as appris et observé, que dans l’imaginaire collectif, ce jeu renvoie à la division acceptable des rôles. Des rôles reproductifs. Chacune sa place (dont s’occuper des enfants, les plus jeunes en particulier). Et chacun sa place (loin de celle des femmes, donc pas vraiment s’occuper des bébés). Prendre soin de jeunes enfants, dans l’imaginaire collectif, n’est pas pour les hommes. Car l’imaginaire collectif a peur. Ces hommes-là pourraient sans doute se transformer… en femmes (ça c’est imaginatif !). Ou en drôles d’hommes… Car, et c’est ce que ce père semble sous-entendre, quel type d’homme se projetterait dans un avenir pareil ? C’est-à-dire l’avenir qu’a aujourd’hui une mère ? (vu de l’extérieur, avenir pas très élevé dans l’échelle sociale si l’on observe la fragile indépendance économique de nombre de mères ; vu de l’intérieur, cela se discute). Tu sens bien que cet avenir-là est perçu comme dégradant pour le père qui est face à toi. Et que dire du regard des autres… qui vont le mépriser s’il endosse ce rôle-là ? Le mépriser de s’abaisser ainsi, de tomber aussi bas. Le considérer comme un sous-homme. En tout cas pas un banal hétéro qui se respecte (attention raisonnement homophobe). Ou alors…, le scénario est inverse… ! Peut-être que ce père rêve de s’en occuper davantage, de son petit loup, en formule tout compris mais il pense « J’ose pas parce que j’ai pas les moyens d’affronter le regard scrutateur de mon entourage, qui a passé tant d’années à construire les barreaux de ma place d’homme enfermé, dont il ne faut pas sortir sous peine d’opprobre. Donc mon fils n’aura surtout pas les velléités que j’ai eues moi et qui m’ont tant coûté lorsque moi aussi je jouais spontanément avec la poupée de mes sœurs (logique : l’enfant joue avec tout sans limite et sans arrière pensée ; ce sont les adultes qui en ont, des pensées obscures). On m’a façonné, je vais te façonner de la même façon. Et ainsi je t’épargnerai les souffrances que j’ai vécues moi. Donc tu endures des interdits ainsi qu’une fessée à deux ans dont tu te souviendras longtemps. C’est pour ton bien. Le prix à payer pour entrer dans le rang, celui qui sert à t’intégrer, à te faire accepter. Je ne veux que ton bonheur, moi… »

L’échange avec tes collègues de formation va te faire beaucoup de bien. Tu as besoin de te renforcer, de te sentir à l’aise désormais, professionnelle, compétente, convaincante, face à toute personne, père ou mère, qui verrait d’un mauvais œil qu’un petit garçon joue à la poupée. C’est-à-dire utilise un poupon petit-soi pour accueillir, exprimer et formuler, puis apprivoiser de mieux en mieux ses formidables émois. Ceux qui habitent son humanité, tout au fond de lui, l’envahissent, le font vibrer ou l’accompagnent à tout moment. Qui ne demandent qu’à éclore, à être accueillis et non à rester enfouis. Une aptitude dont il aura besoin toute sa vie, pour son épanouissement et pour la qualité des relations qu’il va forger avec son entourage. Pour mettre en mots, au lieu de partir en vrille quand l’un de ces émois pointe son museau. Pour se connaître et écouter les autres. Et c’est bien au cœur de ta mission, de veiller à ce que chaque enfant sache accueillir et exprimer toutes ses émotions… Alors vivent les jeux d’imitation !

« La masculinité de domination se construit donc comme une triple violence – contre les femmes, contre les sous-hommes et contre les garçons. »

Ivan Jablonka

2016 – Paternité, mot nouveau

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Tu arrives, préparée, dans la salle d’animation. Le groupe est mixte, cela arrive parfois en formation au BAFA. Autant d’hommes que de femmes. Et plusieurs tranches d’âge. Certaines personnes sont étudiantes, d’autres dans les métiers de l’animation depuis plusieurs années. Tu n’as qu’une heure trente pour les sensibiliser aux questions de genre, pour leur montrer comment nous reproduisons sans crier gare une éducation sexiste, le plus souvent par manque de recul sur nous-mêmes et sur notre propre éducation, celle que nous avons reçue. Leur proposer quelques pistes pour détecter les situations problématiques. Formuler l’ambition, légitimer le sujet, susciter des réflexes d’analyse de ses pratiques. Relier cette ambition avec les valeurs défendues dans l’animation socio-culturelle, comme le développement de tout type de capacités, la tolérance, l’autonomie et la liberté par le détachement des conditionnements sociaux. Tu décides de finir ton intervention par une petite expérience avant le déjeuner. « Revenez en arrière, lors de votre orientation scolaire puis professionnelle. Lorsque vous avez envisagé tel ou tel métier, vos études, votre vie professionnelle future, qui d’entre vous a pensé à la compatibilité de ce choix avec une éventuelle vie de famille… ? Levez la main, les personnes qui se sont projetées avec des enfants dès cette période-là, que cela vous ait influencé·e ou non ? » Quasiment toutes les filles présentes lèvent la main, et peut-être un garçon. Les autres les regardent, visiblement étonnés. Pas de surprise de ton côté. Un petit échange s’ensuit entre les personnes du groupe. «  Bien sûr, c’est vrai… je ne pouvais pas choisir n’importe quel métier. Il fallait que le lycée soit près de chez moi. Et puis que ce soit soit faisable… enfin je veux dire avec de la place pour une vie personnelle. Familiale. » « Ah bon ? Mais tu avais moins de choix alors ! » Un participant se tait, manifestement perturbé. Son regard est clair, son attitude réservée ; il est étudiant en STAPS, amateur de sport donc, domaine où à peine plus d’un quart des effectifs sont des étudiantes à Lyon 1… Un temps de digestion est apparemment nécessaire… Fin de séquence et commande rapide d’un repas partagé à deux pas. Il est en face de toi, regard un peu dans le vide. Tu le questionnes. Confidences sur les effets de ton intervention, et plus particulièrement de ta petite expérience. Il s’interroge tout haut. «  Comment ont-elles pu se restreindre dans leurs choix, juste au cas où un jour elles auraient une famille ? Moi je n’ai jamais pensé à ça. J’aurais pu. Peut-être dû. En tout cas, ça ne m’est jamais venu à l’esprit. D’ailleurs je n’ai pas envisagé jusqu’à présent que je serai père un jour. Et ça me fait drôle, limite flipper, que s’imaginer parent un jour conditionne et limite les choix des gens. Enfin… surtout des filles et des femmes. »

Tu es satisfaite d’avoir provoqué une prise de conscience, fût-elle vécue par un seul homme. Car les projections de nombreuses jeunes femmes dans une vie de mère multitâches, comme les restrictions qui l’accompagnent, viennent des modèles qu’on leur rabâche.

« Les mères de famille gèrent donc plusieurs emplois du temps à la fois : celui du bureau, celui des enfants, celui de la famille et, quand elles y arrivent, le leur, prenant après tout le monde leurs propres rendez-vous chez le médecin, le dentiste, le coiffeur, etc. La vraie révolution aura lieu lorsque les hommes partageront cette charge mentale, en plus des tâches domestiques. »

Ivan Jablonka