Congé 2ème parent : une vraie part obligatoire pour dix lueurs d’espoir

Un congé deuxième parent long et obligatoire rendrait sa prise aussi peu négociable que l’est actuellement celle des mères. Imposé en cas de parentalité, mais par conséquent… garanti. Ce serait une avancée réelle vers l’égalité domestique, familiale et professionnelle, ainsi que vers les libertés qui en découleront.

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Le législateur est épris d’égalité des sexes, en toute cohérence avec le principe constitutionnel affirmé… Aidons-le à concrétiser ses intentions. Pour ce faire, la remise en cause des rôles sexués doit être à son programme, avec des pères s’impliquant davantage dans la sphère domestique et familiale. Comme doit l’être le changement de la culture employeurs, en habituant ces derniers aux répercussions de ce nouveau rôle paternel sur le travail. Pour l’instant, timide mais bien intentionné, le législateur français a accordé en janvier 2002 un droit à congé assorti de différentes options, puis a invité les bénéficiaires potentiel·le·s à l’activer… ou non. Et ce n’est pas l’annonce récente d’un passage à sept malheureux jours obligatoires dès 2021 qui risque changer la donne !

Il a donc instauré un droit activable. Dans notre pays, la prise de ce congé relève du droit pour les salariés, non d’un devoir parental. Ni obligation, ni responsabilité évidente. Les pères y sont considérés libres de faire valoir ce droit, invités à entrer par l’ouverture légale, mais pouvant décider par eux-mêmes de sonner à la porte comme de leur degré d’occupation du territoire parental, auprès de leur jeune rejeton comme de leur compagne. L’opinion publique semble pour l’instant en phase avec cette vision, puisque sept personnes sur dix pensent en France que le congé paternité doit rester facultatif, autant les hommes que les femmes, même si les plus jeunes sont un peu plus favorables à le rendre obligatoire (Baromètre de la DREES, 2016).[i] L’imposition de ce congé ne semble pas encore une option crédible d’après notre gouvernement non plus : lors de la mise en discussion du sujet au niveau Européen en Avril 2019, Emmanuel Macron a indiqué son opposition, pour des raisons financières qu’il estime donc supérieures à l’égalité des sexes, au caractère obligatoire du congé paternité[ii]. Il me faut donc trouver de bons arguments. L’argument préalable et sans doute principal sera que l’égalité n’a pas à être estimée financièrement (quand il s’agit de sécurité ou de défense, ce débat n’a pas lieu…). Elle n’a pas de prix, comme la politologue Réjane Sénac l’exprime dans son ouvrage L’égalité sous conditions. Elle y démontre que ce principe républicain n’a pas à être économiquement rentable. Ni performant.[1] Elle s’oppose à l’étude de la performance de l’égalité comme condition de sa mise en place. Que deviendrait le système démocratique si l’égalité engageait des dépenses sans atteindre la performance visée ? L’égalité relève d’un principe de justice. Un tout autre registre. Un horizon écrit sur nos frontons.

Le congé 2ème parent, s’il était obligatoire pour une grande part (la longue durée nécessaire ayant déjà été déjà argumentée), permettrait en outre de :

  1. Augmenter les possibilités pour les mères de faire des choix
  2. Echapper à l’enfermement des hommes et femmes dans des rôles sexués
  3. S’adapter aux différentes configurations familiales
  4. Rééquilibrer le pouvoir de négociation au sein des couples
  5. Rééquilibrer le pouvoir de négociation des parents auprès des employeurs
  6. Prévenir la possibilité pour un employeur d’empêcher la prise du congé
  7. Adapter le travail à la condition humaine
  8. Equilibrer les libertés des pères et celles des mères
  9. Bénéficier des expériences des pays voisins
  10. Mettre en place une mesure d’intérêt général

Voici donc au moins dix bonnes raisons de défendre un retrait obligatoire du travail, au motif d’une parentalité imminente ou nouvelle pour le deuxième parent. Sur chacune je m’expliquerai dans les prochains billets.


[1] Réjane Sénac insiste sur la nécessité de ne pas mettre l’égalité au service de l’économie libérale. Les catégories désignées comme singulières dans les logiques de promotion des différences (qu’elle désigne comme les « non frères », donc les femmes et les personnes racisées) n’ont pas à être valorisées comme les complémentaires des catégories instaurées en référence, donc dominantes (les hommes blancs).


[i] Source : Les Français et les congés de maternité et paternité : opinion et recours, Etudes & Résultats DREES (Direction de la Recherche, des Etudes, de l’Evaluation et des Statistiques), n°1098, Janvier 2019

[ii] Source : https://www.huffingtonpost.fr/entry/conge-parental-europeen-comment-la-france-a-fait-voter-une-version-au-rabais_fr_5c9b302ce4b07c88662d7c09

S’interrompre autant pour les deux parents – Partie 2

Les initiatives réclamant un allongement du congé deuxième parent fleurissent depuis des années, puisque pour enrayer les inégalités créées socialement et donc réductibles, un temps suffisamment long accordé à l’autre parent est déterminant. Pour que la rupture temporelle vécue soit comparable à celle que vit la mère.

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Afin de définir cette durée pertinemment, les quatre fonctions d’un congé juste sont utiles à mentionner.

. Soutenir sa compagne

Premièrement, un congé long permettra au deuxième parent d’accompagner la jeune mère, qui peut, même avant d’accoucher, avoir besoin de soutien physique, moral ou organisationnel. Elle aspirera au repos, s’étant soudain découverte marathonienne le jour J… La plupart des accouchements durent en effet près d’une journée, nécessitant, selon le corps médical, autant d’efforts qu’une course de quarante-deux kilomètres ! Repos difficile à trouver si elle nourrit seule jour et nuit l’enfant, qui semble crier famine sans discontinuer pendant des semaines. Elle sera en quête du bon rythme et des bons gestes du nourrissage. Les besoins de l’enfant sont exprimés par des pleurs variés, plus ou moins compréhensibles. Faim toutes les trois heures en moyenne, besoins de succion à répétition. Change après chaque repas. Maux de ventre. Sommeil haché. Pleurs calmés par des câlins. Sommeil trouvé par des câlins. Corps à corps apaisant pour l’enfant. Bien moins épuisant si deux corps disponibles au lieu d’un. Immense fatigue physique et psychique dans laquelle peut plonger un éventuel allaitement. Entraînement plus personnel alors. Tâtonnements décrits intégralement partageables lorsque le biberon s’invite au nourrissage.

Programme de ré-appropriation de ce corps jusqu’alors en service commandé, profondément transformé. Enveloppe corporelle étonnante, certes sienne, qui s’est révélée un brin étrangère pendant le long événement. Attention : dissociation possible. Le corps a en effet logé pendant des mois un ou une petite habitante, puis a dirigé tant bien que mal sa sortie au grand air, s’imprégnant de quelques séquelles et traumatismes. Une nouvelle mère, propulsée immédiatement dans le soin au bébé alors qu’elle-même ne peut que chercher à s’apprivoiser à nouveau, devra veiller, écouter, s’inquiéter et adopter le comportement juste et rassurant. Faire face, dans sous ses états quels qu’ils soient. Seule le jour, pendant de très looooongues semaines, passées étonnamment vite lorsque réapparaît au calendrier la date du premier jour retravaillé. Un jeune informaticien, surnommé Naro Sinarpad, a réclamé en ligne un congé paternité de quatre semaines, contre onze jours aujourd’hui. Il témoigne, empathique et indigné : «En pratique, ça signifie qu’en moins de deux semaines, le deuxième parent laisse sa femme et repart travailler… Et peu importe si l’accouchement a été traumatisant, peu importe si l’enfant est encore en couveuse, peu importe si la mère est en état de s’occuper de l’enfant»[i] .

Cette période est aussi celle des séances de rééducation, dont les rendez-vous ne coïncident pas avec les besoins de l’enfant, amenant chaque mère à un haut niveau de compétences en acrobaties logistiques, en gestion de culpabilité et de fatigue accumulée. Les frères et sœurs existant dans le paysage, selon leur degré d’autonomie, procurent également leur lot de (pré)occupations. Un mois en une fois, à prendre par le père dès la naissance, semble un minimum pour un accueil conjoint et serein du nourrisson. Encore mieux serait d’amener à six semaines cette durée, comme le réclame Titiou Lecoq dans son article cité.

. Partager les tâches ménagères

Deuxièmement, il s’agit d’ancrer à ce moment-là de nouvelles habitudes, intégrant la prise en charge des tâches consécutives à la naissance. Etant donnée la multitude de changements à appréhender pendant le premier mois de l’enfant, dont les besoins, horaires de repas et de sommeil, taille de couches ou de vêtements et autres équipements évoluent assez vite, l’adaptation conjointe en temps réel des deux parents faciliterait un dialogue à partir d’une réalité partagée et vécue. Qui peut affirmer que les mères apprécient ces multiples activités quotidiennes créées par l’arrivée d’un ou d’une nouvelle née ? Personne. Elles le font parce que c’est la vie. Elles l’ont pour la plupart anticipé, voulu. La plupart d’entre elles s’exécutent, socialisées pour, assignées à ce rôle. Parce que seules sur la piste. Parce qu’elles ont un être immensément vulnérable auprès d’elles, dont la vie, le bien-être et le développement dépendent d’elles. Et parce que le lien affectif créé avec l’enfant leur semble récompenser cette servitude[1]. Parfois, elles n’y parviennent pas, en souffrent. Parfois, c’est trop difficile, dans telle situation.

Pendant le congé maternité, de nouveaux usages se mettent en place, notamment dans la répartition des tâches domestiques, au delà de celles nouvellement instaurées entre la mère et le bébé. Les onze jours actuels des pères ne suffisent pas à ancrer des habitudes dans le long terme. En un mois, de nouveaux gestes sont acquis, mais la reprise au travail peut s’avérer épuisante et frustrante quand on a participé d’aussi près aux premières transformations de l’enfant… Cette reprise peut alors conduire à des choix. Afin de compenser son retour au travail, tel père privilégiera le lien avec l’enfant, estimé essentiel, renonçant plus ou moins confortablement à son engagement domestique. Un mois suffit-il pour que les réflexes domestiques persistent au delà ? Dans bien des cas, j’en doute.

. Créer un lien d’attachement précoce avec l’enfant

Troisièmement, la durée et la prise de ce congé doivent aider le père à créer un lien fort et personnel avec son enfant, dans un contexte aussi favorable que celui dont bénéficie la mère. C’est-à-dire le temps plein. Observer et connaître l’enfant, expérimenter, se tromper et recommencer, prendre confiance en ses capacités de soin, d’écoute et d’attention, devenir un expert des rendez-vous pédiatriques, des premiers maux et de leurs remèdes, des soins du cordon, du change, du bain, des lessives et des courses adaptées, détecter les causes des différents pleurs, se découvrir face à la vulnérabilité, etc. Tout cela prend du temps. Afin que le père ait autant de chances de créer ce lien que la mère, un mois peut s’avérer insuffisant : de son côté, elle, est en tête à tête avec l’enfant au moins dix semaines après la naissance. Si le congé devient suffisamment long, non seulement le père aura plus de chances de créer un lien fort, mais sa compagne lui accordera sa confiance plus aisément : il s’agira pour elle non pas d’être aidée, mais de partager équitablement la responsabilité des premiers soins, donc de s’autoriser à lâcher prise, à se réaccorder de l’autonomie, à ne pas être la seule figure prépondérante d’attachement de l’enfant. Elle reprendra ses autres activités plus sereinement. Pour ce faire, huit à dix semaines de disponibilité paternelle seraient nettement plus égalitaires.

. Instaurer une rupture professionnelle comparable à celle des mères

Quatrièmement, le départ en congé paternité (c’est ainsi qu’est souvent nommée la prise de congé maternité : les femmes partent au lieu de prendre, comme si elles désertaient le travail pour aller vers un ailleurs lointain, mais aussi parce que les salariées n’ont pas en réalité le choix que suggère la prise d’un congé) doit créer chez l’employeur une réaction et une organisation équivalentes à celles qu’il aurait ou mettrait en place, s’il s’agissait d’une femme. « Je pense qu’il faut aller plus loin et inscrire dans la loi et l’organisation du travail une rupture liée à l’arrivée des enfants dans un couple, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Un congé paternité allongé par la loi à deux mois obligerait les entreprises à ne plus faire l’impasse sur la paternité et les mentalités des managers évolueraient. » indique Franck Pramotton, ingénieur, délégué syndical chez Oracle en 2010.[ii]

Aujourd’hui, ni les pères ni les mères n’ont la garantie de reprise de leur poste après ce congé-là, mais les durées de ces absences sont tellement incomparables que le risque de se voir réaffecté·e sur un emploi équivalent (donc autre que le leur) pèse bien davantage sur elles que sur eux. Tout au plus, les pères s’absentent du travail le temps de petites vacances scolaires, ce qui ne nécessite pas vraiment d’adaptation du côté employeur. Pour que la parentalité soit assortie des mêmes contraintes pour les deux parents, la période d’indisponibilité du père doit être assez longue pour que l’équipe se réorganise temporairement, comme pour l’absence programmée d’une jeune mère. Dans nombre de services de la fonction publique, la charge de la future maman est ventilée sur les autres personnes, puisque le budget manque pour la remplacer. Je me suis toujours demandé si ce même traitement serait appliqué indifféremment à des hommes dans les mêmes circonstances… A ce stade de réflexion, l’égalité des contraintes et donc de traitement des deux parents à l’arrivée d’un bébé serait atteinte si le congé paternité durait aussi seize semaines. Une durée légale que peu ont osé affirmer en France (notons l’exemplarité de la récente mesure actée par le groupe Kering), alors qu’elle serait égalitaire en terme d’impact pour l’employeur. Une réserve cependant : puisque le congé pré-natal maternel est de trois à six semaines, la disponibilité post-natale du père risque d’être plus longue que celle de la mère si les congés des deux parents ont la même durée…

La longueur du congé du père doit satisfaire ces quatre finalités : 1) soutenir sa compagne qui a besoin de se retrouver dans son corps, 2) répartir plus justement les tâches domestiques, 3) créer une opportunité équivalente de temps disponible auprès de l’enfant pour créer un lien d’attachement précoce et enfin 4) instaurer une rupture professionnelle comparable à celle des femmes pour cause de nouvelle parentalité.

Visons un objectif final ambitieux, soit un congé de plusieurs mois, ainsi qu’une mise en œuvre progressive de la mesure, comme l’Espagne l’a voté en 2018. Là-bas, le passage à huit semaines s’est concrétisé le 1er avril 2019. Seize semaines sont programmées pour 2021, dont deux obligatoires. Une période garantie qui s’allongera par la suite[iii].


[1] Je n’oublie pas que certaines ne parviendront pas à créer ce lien, ni que la maltraitance envers les enfants est encore trop fréquente, générée par des femmes ou des hommes.


[i] Cité par LeParisien.fr, 2 juin 2017, Source : http://www.leparisien.fr/societe/conge-maternite-et-les-peres-dans-tout-ca-02-06-2017-7008447.php

[ii] A l’épreuve du réel, Défendre le congé paternité dans une multinationale, dans Cadres CFDT n° 442, Egalité Paternité Liberté, 2010

[iii] Source : Congé paternité : l’Espagne fait un pas vers l’égalité parentale, Lucie Hennequin, 1er avril 2019, Huffpost

S’interrompre autant pour les deux parents – Partie 1

Plus juste serait un congé du deuxième parent beaucoup plus long qu’actuellement ; voici un florilège de récentes revendications sur le sujet.

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« Si le congé paternité se généralise et s’allonge, les hommes et les femmes seront logés à la même enseigne. Pour un manager d’équipe, l’annonce d’une naissance sera regardée du même œil, que le nouveau parent soit un homme ou une femme. »

Jérome Ballarin[i]

En France, la durée légale du congé maternité est de seize semaines, davantage en cas de naissances multiples, dont trois à six à prendre pendant la grossesse et dix à treize après la naissance. Le congé paternité actuel, lui, dure onze jours, à prendre dans les quatre premiers mois de l’enfant, quatorze s’il est cumulé dans les quinze jours avec les trois jours du congé de naissance. Déséquilibre patent. Différence de taille, rien qu’en s’en tenant à la période d’accueil de l’enfant, c’est-à-dire au congé postnatal… L’écart devrait toutefois se réduire (un peu), le gouvernement ayant annoncé en septembre 2020 un allongement prochain.

En 2010, la CFDT Cadres revendique un congé paternité de deux mois, mettant en avant l’exemple que donnerait la population des hommes cadres par la prise longue et systématique d’un congé paternité, afin d’impulser la modification des rôles traditionnels. LeParisien.fr indique le 9 février 2017 qu’« un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) préconisait en septembre de porter le congé de paternité à deux ou trois semaines et de le rendre au moins en partie obligatoire, afin d’augmenter la proportion de pères qui demandent à en bénéficier. Plusieurs pétitions et tribunes ont aussi réclamé ces derniers mois une révision du congé de paternité, jugé « trop court pour être efficace ». »[ii] Le 2 juin 2017, la pétition en ligne de Naro Sinarpad qui revendique sur change.org un congé de quatre semaines pour les pères est relayée par ce journal en ligne[iii]. De son côté, l’économiste Hélène Périvier signe un article dans LeMonde.fr le 17 juin 2017, prônant l’allongement du congé paternité[iv]. Cette perspective séduit les jeunes, puisque plus de la moitié des 18-24 ans la souhaitent aujourd’hui[v]. En novembre 2017, le magazine Causette initie une autre pétition, réclamant son allongement à six semaines ; le texte est soutenu par une quarantaine de personnalités et des organismes tels que la Cnafal dont la fédération de parents d’élèves FCPE est membre[vi]. L’entreprise Ikea annonce le 10 janvier de la même année son allongement à cinq semaines rémunérées à 100% : « En l’occurrence, Ikea permet à ses salariés de prendre ces cinq semaines en une ou plusieurs fois et quand ils le souhaitent, avant les deux ans de l’enfant. », précise Le HuffPost[vii]. Le groupe suédois inspirera peut-être les 30% d’entreprises qui se disent favorables à cet allongement d’après un autre sondage évoqué par le blog histoiresdepapas.com[viii]. Le 3 février 2018, Le HuffPost révèle (sondage de YouGov) que 61% des parents répondants sont favorables à l’allongement du congé paternité[ix]. La journaliste Titiou Lecoq prône pour sa part un congé paternité obligatoire de six semaines, dans un article paru dans slate.fr le 18 mai 2018[x]. Son propos décrit la situation exténuante, parfois choquante, dans laquelle la loi et le système socio-économico-politico-familial actuel propulsent, seules, les nouvelles mères, dans l’indifférence générale, d’office… et sans vergogne. Mères à qui l’entourage manque rarement de prodiguer le judicieux conseil « Repose-toi, ma chérie ! ». Comme s’il était utile de rappeler à la nouvelle maman que ce besoin suprême, qu’elle ressent à ce moment-là par tous ses pores de zombie, ne dépend que de sa volonté pour être satisfait. Le groupe de luxe Kering avait précédé Ikea avec un congé paternité ou partenaire de 5 semaines effectif depuis 2017, mais il fait une annonce en septembre 2019 qui va au-delà des espérances de Titiou Lecoq : « Les quelque 35.000 salariés de Kering dans le monde, hommes comme femmes, vont bénéficier d’un congé de 14 semaines rémunérées intégralement par le groupe de luxe, lors de la naissance ou l’adoption d’un enfant, indique un communiqué diffusé ce mardi 10 septembre. Depuis 2017, le groupe, présent dans près de 50 pays, octroyait à ses collaboratrices 14 semaines rémunérées à 100% du salaire dans le cas d’un congé maternité ou d’une adoption, ainsi que 5 semaines dans le cas d’un congé paternité ou “partenaire”. A partir du 1er janvier 2020, Kering va ”étendre le congé paternité ou partenaire de l’ensemble de ses salariés dans le monde à 14 semaines. Désormais, avec le Congé Bébé, tous les parents sans exception, et quelle que soit leur situation personnelle, bénéficieront d’un socle commun de 14 semaines de congés rémunérés à 100% pour la naissance ou l’adoption d’un ou plusieurs enfants” », nous informe le Huffpost dans un article du 10 septembre 2019[xi].

En ne considérant que ces appels à modifier les textes en vigueur, ces revendications indiquaient une relative frilosité concernant la durée visée du congé… jusqu’à il y a peu. Comme si une sorte de réalisme ou de résignation l’emportait. Sont cependant à souligner l’insistance avec laquelle la demande d’allongement du congé paternité revient dans le débat public et ses multiples origines : syndicats, femmes ou hommes au travail, intellectuel·le·s, journalistes, parents, organismes publics, entreprises privées, chercheur·e·s, universitaires, courants politiques. Cette répétition devrait nous procurer l’élan nécessaire pour passer un cap.

Dans une chronique parue le 15 septembre 2020 sur le magazine en ligne 50-50 L’égalité,  j’ai pointé quelques avancées en termes de revendication : « Récemment, des collectifs comme Parents et féministes, des initiatives individuelles telles que le blog Papa Plume et sa tribune signée avec d’autres pères à l’occasion de la fête des pères se sont fait entendre. (…) Dans le domaine politique, après un engagement le 23 juin dernier de Marlène Schiappa, encore Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, sur un allongement du congé paternité, au moins trois propositions de loi ont été déposées cet été afin de le réformer profondément : en juin la n°3163 portée par la députée UDI Sophie Auconie, en juillet la n°3100 par la députée PCF Marie-Georges Buffet et en août la n°3290 par le député LREM Guillaume Chiche. La première proposition réclame un mois de congé dont 11 jours obligatoires, puis un allongement de quatre semaines par an jusqu’à atteindre 16 semaines. La deuxième demande un allongement à quatre semaines obligatoires. La troisième va jusqu’à 12 semaines, dont 8 obligatoires, avec un intitulé modifié, puisqu’il s’agirait de dégenrer le congé en le nommant congé de parenté au lieu de paternité. Quant à Adrien Taquet, secrétaire d’État chargé de l’Enfance et des familles, il s’est dit favorable à un congé d’un mois obligatoire au lieu des 11 jours actuels, pour qu’aucun père ne soit empêché de le prendre. Les conclusions du rapport de la Commission Cyrulnik « les 1000 premiers jours de l’enfant » invitent à réviser cette ambition à la hausse. En effet, ce rapport, paru le 8 septembre dernier, préconise un congé deuxième parent de 9 semaines, fractionnable. Ces propositions et recommandations visent à rapprocher les situations vécues par une mère biologique et celles vécues par l’autre parent. »[xii]

Suite à toutes ces demandes, un petit pas a été cédé par le gouvernement : l’allongement du congé à 28 jours, dont seulement 7 jours obligatoires, a été annoncé pour 2021.


[i] « Père et mère, même combat ? – Renforcer l’égalité en donnant de nouveaux droits équivalents », dans Cadres CFDT n°442, « Egalité, Paternité, Liberté », décembre 2010

[ii] Source : http://www.leparisien.fr/magazine/grand-angle/le-parisien-magazine-le-conge-paternite-obligatoire-09-02-2017-6666381.php

[iii] Citée dans LeParisien.fr, cf. note précédente

[iv] Source : https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/06/17/egalite-femmes-hommes-allonger-le-conge-paternite-serait-un-signal-fort_5146275_3224.html

[v] Source : http://www.elle.fr/Elle-Active/Actualites/Plus-de-la-moitie-des-18-24-ans-souhaite-allonger-le-conge-de-paternite-3757024

[vi] Accès au texte de la pétition dans : https://www.change.org/p/pour-un-congé-paternité-digne-de-ce-nom et article du magazine Causette en ligne Papa où t’es ? : https://www.causette.fr/le-mag/lire-article/article-1944/papa-oa-t-es.html

[vii] Source : https://www.huffingtonpost.fr/2018/01/12/ikea-rallonge-le-conge-paternite-de-14-jours-pour-le-porter-a-5-semaines-pour-tous-les-couples_a_23332362/

[viii] Source : https://histoiresdepapas.com/conge-paternite-30-des-entreprises-pretent-a-augmenter-la-duree-du-conge-paternite/

[ix] Source : https://www.huffingtonpost.fr/2018/02/03/lallongement-du-conge-paternite-souhaite-par-61-des-parents-sondage-exclusif_a_23351351/

[x] Source : Slate.fr, Ce qu’impliquerait vraiment un congé parental plus long et mieux payé, par Titiou Locoq le 18/05/18

[xi] Source AFP / Huffpost : https://www.huffingtonpost.fr/entry/kering-etend-son-conge-paternite-ou-partenaire-a-14-semaines-remunerees_fr_5d776ae8e4b0752102328632

[xii] Source : Congé paternité, un enjeu de justice sociale, 50-50 magazine, le 15 septembre 2020, par Violaine Dutrop,

Un lien exemplaire pour l’enfant

Un ambitieux congé paternité ne serait pas seulement un droit responsabilisant pour le père, et un soutien libérateur pour la mère. Il permettrait aussi la création d’un lien affectif fort entre chaque parent et leur enfant et lui montrerait que le soin aux bébés n’a pas de sexe.


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Et l’enfant dans tout cela ? Chaque enfant se construira avec l’idée, incarnée par le modèle parental, que son sexe ne le prédestine pas à telle ou telle occupation. Que ses organes génitaux externes ne constituent pas une entrave à la liberté à laquelle toute personne peut prétendre. Que son sexe ne l’enferme pas dans des rôles prescrits. Quelle avancée ! Chaque enfant bénéficiera, dans les premiers mois suivant sa naissance, de la disponibilité, de l’attention, du soin et de l’affection de chacun de ses parents, dans des proportions proches. Si l’enfant a un seul parent, une deuxième personne choisie pourrait utilement le seconder véritablement avec cette disponibilité. Idéalement, son accueil pourrait être organisé dans un contexte d’entraide, serein et apaisé. Un contexte de construction commune et de normalité. Une aventure que les parents ouvriront et vivront ensemble, et qui inclura des moments de repos à tour de rôle. Puis des disponibilités parentales à tour de rôle, via des temps de travail réduits ou des emplois moins prenants. Deux fois plus de complicité offerte à l’enfant, ainsi que des liens renforcés par l’engagement quotidien. Une autorisation pour la mère de ne pas être spontanément dédiée à ce rôle. Une opportunité pour les deux parents de s’exercer à tenir le rôle. De trouver leur équilibre. L’arrivée d’un bébé est un bouleversement impossible à concevoir pour qui ne l’a pas vécu. L’arrivée au monde l’est sans doute autant, voire davantage. Elle marque à vie la mémoire de l’enfance et rejaillit dans la vie adulte. En grandissant, l’enfant verra ainsi ses deux parents participer à la maisonnée. Saura que la catégorie de sexe ne détermine pas les capacités d’une personne à assumer son quotidien ni celui d’une personne prise en charge. Que certaines tâches désagréables sont effectuées pour soulager l’autre et sont donc nobles plutôt que viles. Les compétences de soin, acquises pour qui en fait l’expérience, seront valorisées à ses yeux, au bénéfice de toute personne qui les exerce ou en fait sa profession. Deux parents dès le tout début, avec une attention grandie, pour comprendre les besoins de l’enfant. Enfant qui n’assistera pas à une spécialisation spontanée des rôles selon le sexe, qui au fil du temps crée dans les couples des disputes[1], des rancœurs, des sentiments sacrificiels. De la dépendance aussi, des rapports de domination, de la violence parfois. Et de nombreuses séparations, voire d’impossibles séparations à cause d’une dépendance matérielle. L’enfant apprendra que l’autonomie s’acquiert dans tous les domaines. Se projettera dans cette dimension-là, l’autonomie, cette forme de responsabilité de soi qui procure de l’estime de soi. Si la proximité avec chaque parent est forte et précoce, l’enfant pourra se confier, exprimer ses sentiments et préoccupations auprès de ces deux figures d’attachement. Si ses parents se séparent, le lien intense créé avec les deux permettra d’envisager la poursuite de relations profondes au delà de la séparation, comme le souligne Olivia Gazalé : « La meilleure garantie du maintien de bonnes relations avec les enfants après la séparation n’est-elle pas le temps parental avant la séparation ? C’est ce qu’ont compris les pères (de plus en plus nombreux dans les pays occidentaux, mais rarissimes dans beaucoup d’autres) qui s’occupent réellement de leurs enfants dès la naissance, et que l’on appelle, à tort ou à raison, les « nouveaux pères » ».

Si c’est un garçon, il enrichira sa propre personnalité, grâce au modèle paternel, d’aptitudes jusque-là plutôt associées au féminin, mais développées par son père devant et avec lui, comme l’expression de ses peurs, doutes, peines, ainsi que l’attention ou l’adaptation à l’autre. Si son père l’a fait avant lui, il partagera spontanément les tâches de la maisonnée dès l’enfance et en tirera la fierté que procurent l’autonomie et le soin de soi et de son environnement. La répartition entre frères et sœurs en sera plus équilibrée. Son attention à l’autre et sa contribution à la vie collective faciliteront sa vie amoureuse et, s’il partage un logement, sa vie avec autrui.

Pouvant se projeter dans d’autres rôles que celui de pourvoyeur de revenus, il mettra à distance ces attentes de performance qui pèsent sur les garçons et les hommes. Il aimera son père pour la grande qualité des liens particuliers qu’il aura créés dès la naissance avec lui, comme le souligne Olivia Gazalé : « Les hommes doivent donc tisser des liens profonds avec leur enfant dès la naissance (voire in utero) sans attendre, comme souvent, la marche et la sortie des couches. Les bénéfices de cette prise en charge sont immenses, en particulier pour les garçons. (…) si le fils doit s’identifier au père pour grandir, il doit l’aimer pour avoir envie de lui ressembler. Autrement dit, l’attachement préexiste à l’identification et la conditionne. »

Le destin des enfants, leur degré d’autonomie, leur estime de soi, leur rapport au travail ainsi que les relations entre les sexes peuvent être profondément influencés par les modèles reçus, comme le souligne bell hooks : « En apprenant à accomplir les tâches ménagères, les enfants et les adultes acceptent la responsabilité d’ordonner leur réalité matérielle. Elles et ils apprennent à apprécier leur environnement et à en prendre soin. Dans la mesure où tant de garçons grandissent sans qu’on leur apprenne à accomplir les tâches ménagères, une fois arrivés à l’âge adulte, ils n’ont aucun respect pour leur environnement et ne savent souvent même pas comment prendre soin d’eux-mêmes et de leur foyer. Dans leur vie de famille, ils ont eu la possibilité de cultiver une dépendance excessive et inutile vis-à-vis des femmes et, par conséquent, sont parfois incapables de développer un sens de l’autonomie qui soit sain. D’un autre côté, si l’on oblige généralement les filles à accomplir les tâches ménagères, on leur enseigne tout de même à les voir comme des activités avilissantes et dégradantes. Cet état d’esprit leur fait détester le travail domestique et les prive de la satisfaction personnelle qu’elles pourraient éprouver dans le fait d’accomplir ces tâches nécessaires. Elles arrivent à l’âge adulte en pensant que le travail en général, pas juste le travail ménager, est une corvée, et passent leur temps à rêver d’une vie dans laquelle elles ne travailleraient pas, ou en tout cas pas dans les services ou l’entretien. »

S’il s’agit d’une fille, elle verra qu’hommes et femmes développent ces aptitudes, partagent plus spontanément les occupations domestiques et familiales ainsi que l’investissement au travail ou dans d’autres sphères. Elle développera des envies personnelles sans l’ombre d’un futur rôle domestique et maternant que nombre de femmes intériorisent encore comme un destin spécifiquement féminin. Elle attendra d’une vie à deux un partage équitable des tâches et le respect des aspirations propres de chacun·e. Elle s’autorisera à réaliser ses rêves. Envisagera une vie libre. Elle pourrait même assez tôt et davantage qu’aujourd’hui se découvrir ambitieuse dans des domaines variés et fière de l’être. Puis vivre une vie, avec ou sans enfants, avec ou sans homme, qui ne suscite le jugement de personne à propos de ses choix ou non choix de maternité. Jugement qui advient encore aujourd’hui, au motif qu’une femme ne s’accomplirait qu’en devenant mère. Jugement qui conduit certaines d’entre elles à chercher un père potentiel en guettant, sans relâche, le tic-tac obsédant de cette soi-disante horloge biologique. Au lieu de vivre, fières d’être qui elles sont.


[1] L’étude IFOP déjà évoquée révèle que « Près d’une Française sur deux admet qu’il lui arrive de se disputer avec son conjoint au sujet des tâches ménagères, soit une proportion en hausse continue depuis une quinzaine d’années : 48% rapportent des disputes à ce sujet en 2019, contre 46% en 2009 et 42% en 2005 ».

Intermède 2020 – Humanité, vulnérabilité, fiscalité

En avril 2020, j’avais ébauché ce texte. Il y a quelques semaines, la radio annonçait que la réduction de l’activité économique sur Terre depuis le Coronavirus (et des confinements partout décidés) avait reculé de trois semaines seulement la date de l’épuisement des ressources annuelles de la Terre, la portant au 22 août 2020. Pour la France, le jour du dépassement était le 14 mai. Quand j’ai entendu la nouvelle, j’ai repris mon texte.


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10 avril 2020 – Fin de la quatrième semaine de confinement. Tout semble bloqué, sauf le temps qui s’écoule. Lentement, pour une fois. Lui ouvre des fenêtres, les unes après les autres. Celles qui offrent de nouvelles perspectives. Un nouveau regard. D’autres perceptions. A moins qu’il ne s’agisse d’anciennes sensations retrouvées. Celles d’une autre époque. De mon enfance. Celles d’une vie plus lente, qui envisage la confection de bracelets de pâquerettes comme une douce activité, à l’écoute des légers bruits, des odeurs et des couleurs de la vie, en lien avec la cétoine dorée qui se pose là tout près et dont je viens d’apprendre qu’elle est une espèce protégée. Ces sensations que les peintres s’efforcent de saisir, celles de la vie silencieuse.


Une partie de notre monde est devenue en quelques jours non essentielle.


Des pans entiers de notre organisation sociale, qui nous étaient présentés comme essentiels dans le monde d’avant, semblent s’être carapatés dans l’arrière cour. Une partie de notre monde est devenue en quelques jours non essentielle. Peut-être artificielle. Par des décisions politiques. Bonne (ou mauvaise ?) nouvelle, si l’on avait perdu la foi : le politique semble finalement avoir le pouvoir de décider de la suite (la suppression immédiate de libertés fondamentales ne peut qu’en faire la cynique démonstration). Mises de côté (mais pour combien de temps ?) la croissance et la mondialisation à tout va, la production de produits non alimentaires et de services autres que numériques, postaux ou bancaires. Arrêt des discours sur la confiance des ménages (comprendre les achats de tous ordres pourvu que toutes sortes de produits soient achetés, quels qu’en soient les visées et la toxicité). Stop par conséquent à l’accumulation d’objets et à la pollution qui en résultent (la voiture, les cosmétiques et les vêtements, secteurs jusque-là hautement valorisés rien que par les investissements publicitaires conséquents dans ces domaines), stop à la prise de risque économique et financière (et stop aux risques plus silencieusement pris par les personnes qui travaillent ou celles qui consomment). Mise en sourdine aussi des discours sur la nécessaire mise à distance de l’Etat et des services publics, ou de ceux sur la réduction indispensable de la dette publique (tandis que celle des ménages se devait de grossir en signe de confiance). Exit le sport télévisé hautement sponsorisé. Point mort pour la circulation aérienne massive à l’essence non taxée, réduction de l’extraction des sols de toutes les matières premières possibles qui alimentaient la machine à croissance et l’énergie qui la fait fonctionner. Mais… fermeture aussi de tous les lieux physiques de convivialité ou de culture, marchands ou non. Stop aussi aux formes de rassemblement et aux rituels relatifs à la vie ou à la mort, pourtant essentiels à notre humanité.

Je n’ai aucun doute sur la capacité des organisations qui avaient déjà du pouvoir à le garder. Ni à utiliser ce moment charnière pour définir des stratégies de relève. Le plastique, pourtant destructeur du vivant, est en passe de redevenir un matériau formidable dans les discours marketing. La pioche opportune (mais sans nationalisation, il ne faudrait pas pousser) dans l’argent de la sphère publique tant décriée en est un autre. Et pourtant, quelques signes sont annonciateurs d’un possible non retour en arrière.

Jusque là, dans nos sociétés marchandes, était considéré comme risqué l’investissement personnel ou entrepreneurial. Miser de l’argent dans le capital d’une affaire, dans un titre, une action. La prise de risque était financière et concernait notamment celles et ceux qui détenaient des deniers (ou ceux des autres, pour les banques) et risquaient… de les perdre (donc de devenir une personne subordonnée, comme tout ce bas peuple, oh malheur). Bien sûr, il existait une multitude d’entre-deux : les indépendant·e·s ou commerçant·e·s qui investissaient en empruntant, sans grand nom, sans héritage, sans réseau, sans beaucoup de deniers au départ. Toutes ces situations intermédiaires servaient d’alibi. Elles empêchaient de demander des comptes aux plus gros des détenteurs de capitaux. Car en ce temps-là, prenaient surtout des risques des personnes qui avaient la capacité financière de cette prise-là. Parmi les stratégies de réduction de ce dit risque, la lutte contre l’impôt progressif, l’impôt sur le revenu, sur le patrimoine ou sur les capitaux figurait en première ligne, puisqu’elle augmentait la capacité financière, donc la prise de risque (le courage en somme) des personnes détenant ces capitaux-là. Il suffisait de légitimer une culture de la moindre contribution fiscale en la diffusant largement dans toutes les strates de la société contributrices au-delà de la TVA. Comment ? Facile. Des Unes de journaux (éventuellement possédés par des milliardaires) déclinées à volo sur le thème « Comment payer moins d’impôts ? » (sinon t’es un peu maso), des services privés d’optimisation fiscale qui démarchaient les particuliers à longueur de journée pour vendre les clés d’une déclaration optimale, des écoles de commerce qui fabriquaient des fiscalistes et enseignaient, c’était leur créneau, l’art de contourner les règles de l’impôt. Car cet instrument, l’impôt, pourtant consubstantiel à toute démocratie quand son enveloppe, sa collecte et sa distribution sont vécues comme justes, c’est-à-dire collectivement réfléchies et décidées, était présenté depuis des décennies comme une barrière à l’initiative entrepreneuriale, à la liberté individuelle (comprenez celle des milieux les plus aisés). Voire le signe, quand on en payait un peu (je parle ici des impôts sur le revenu), d’un zèle absurde ou bien… d’un crétinisme avancé. Choisissez votre camp. Ce qui se comprenait quand on avait peu (limiter ses dépenses, mêmes fiscales, puisqu’on en a le droit, puisque tout le monde le fait) – bien que Kant ou Sartre nous renverraient à une utile réflexion sur ce qui se passerait si tout le monde faisait ça justement -, se défendait-il toujours quand on possédait beaucoup ? A quel moment situer la limite de la décence ? Puisqu’on avait, à son petit niveau, un pied peut-être pris au piège, puisqu’on bénéficiait soi-même de telle ou telle niche fiscale, comment pouvait-on en vouloir à plus riche que soi, à plus bénéficiaire que soi de la pratique la plus « smart » qui soit (Donald Trump s’était déclaré fièrement « smart » d’échapper le plus possible à l’impôt) ? Et comment dénoncer, dans le continuum des pratiques d’échappatoire parmi les contribuables, l’indifférence citoyenne ? Pouvait-on faire autrement que de louer la grande audace, l’art de constituer un butin, quand on en avait soi-même ramassé de plus ou moins grosses miettes ?


Toute personne peut se voir soudain projetée du côté de la maladie et de la mort.


Avec le Coronavirus, soudainement, le risque consiste en tout autre chose. Il est pris à présent par celles et ceux qui se rapprochent de la maladie, voire de la mort, sans retrait possible. Sans protection complète. Parce que c’est leur métier d’être au contact ou de prendre soin. Parce qu’il faut aller travailler. Payer le loyer. Parce qu’une vie est en jeu. Parce que c’est une mission publique. Mais aussi parce que toute personne peut se voir soudain projetée du côté de la maladie et de la mort, qui qu’elle soit. La vulnérabilité humaine, à laquelle une partie de la société pensait pouvoir échapper, à force de technologies et de concentration de moyens financiers, redevient universelle. Le risque change donc de camp. Ou plutôt il gagne tous les camps. Il avait perdu de sa réalité. Il redevient réel.


Jusque là, tout acteur économique un peu puissant pouvait soit la nier, cette vulnérabilité humaine, soit la cacher, soit la mépriser. Soit cyniquement, la créer.


Jusque-là, dans nos sociétés marchandes, si l’on en croit les revenus perçus par les personnes, on accordait plus de valeur à des métiers qui créaient des profits qu’à ceux rémunérés par la collectivité… Ces derniers étaient jugés « coûteux », puisque financés par l’argent public, grevant le budget et alourdissant la dette, « gaspillant » nos impôts. Ils étaient exercés par des gens qui ne méritaient pas leurs « avantages », faisaient grève et parfois même bloquaient le pays… les rats ! Alors qu’il aurait suffi de supprimer la fonction publique pour inviter leurs agent·e·s à devenir des salarié·e·s comme les autres, c’est-à-dire à développer la qualité première des carpes : le mutisme.

Parmi ces métiers, il y avait ceux qui consistaient à prendre en charge la vulnérabilité humaine. C’était devenu granuleux, la vulnérabilité humaine, dans un pays démocrate qui pourtant se prévalait d’une histoire collective sur les droits humains. Bien des discours en révélaient le grain gênant, dans un vocabulaire particulièrement choisi. Ça « agrandissait le trou » de la sécurité sociale (le trou de la défense, ou de la justice, en parlait-on autant ?). Ça créait de « l’absentéisme » à cause des arrêts de travail (Ces gens qui souffraient, franchement ! Des fainéants oui !), des « dépenses » de santé et des « frais de garde », des « congés » maternité ou parentaux trop coûteux pour des vacances, des droits sociaux et des « charges sociales », etc. Autant de services (de santé, d’éducation…) dont bénéficiaient pourtant de nombreux acteurs économiques qui préféraient les présenter comme des obstacles à la bonne marche du système marchand concurrentiel.

Jusque là, tout acteur économique un peu puissant pouvait soit la nier, cette vulnérabilité humaine, soit la cacher, soit la mépriser. Soit cyniquement, la créer. Ou tout cela à la fois. Ceci pouvait perdurer tant que restaient des personnes rêvant d’un être humain invulnérable, c’est-à-dire d’un monde partagé entre les personnes puissantes (qui envisageaient d’augmenter l’être humain grâce à des puces dans son cerveau, des loisirs sur Mars et des vies dans des bunkers) et les corvéables (qu’on rêvait de remplacer par des machines, c’était plus rentable ; cela s’appelait la productivité et la France était bien placée sur ce créneau de destruction massive des emplois par des machines au service des profits pour les preneurs de risques, c’est-à-dire les actionnaires et autres propriétaires des outils de travail). L’impunité contre le sans droits.

A présent, la valeur de ces activités (auxquelles seraient à ajouter les services d’exécution ou de livraison qui remplacent ici la production ouvrière transférée à l’autre bout de la Terre) est propulsée sur le devant de la scène. Parce que toute personne, même la plus puissante d’hier, prend conscience aujourd’hui de sa vulnérabilité. Parce que chacune est en mesure d’apprécier que les besoins de la collectivité doivent être définis et financés. Parce que la sécurité sanitaire, comme l’éducation, relèvent de la solidarité nationale. La valeur change de camp.


Comme nos entreprises n’ont sûrement rien à se reprocher, nous pourrions exiger que chacune déclare publiquement son niveau de contribution à la solidarité nationale.


Reste à savoir si nous serons capables d’exiger une juste contribution de chacun et chacune, en fonction de ses moyens, à la solidarité nationale. Vous savez, ce sentiment d’appartenance à un groupe humain teinté d’intérêt général, d’empathie et de générosité – d’humanité finalement – qui accepte et prend en charge la vulnérabilité humaine. Reste à savoir si nous serons capables de nous mêler vraiment, massivement, de son financement. Ce qui inclut la mise à plat du système fiscal. Ce qui inclut de demander des comptes. Et de retourner les données. Telle entreprise fait des profits ? Fort bien, j’en suis fort aise. Elle rend compte à ses actionnaires ? Tant mieux. N’oublions pas que son astuce pour obtenir l’assentiment généralisé, c’est qu’elle en a des tout petits, des minus, des qui placent trois francs six sous sans même savoir à quelle entreprise de destruction massive du monde vivant ils ou elles contribuent, tout ça pour assurer leur retraite parce que leur garde a dû baisser dans l’accélération générale et la consommation aveugle, et que dans leur élan de prévoyance, à présent leur confiance s’en est allée au marché plutôt qu’à la défense des solidarités collectives mises en place après la deuxième guerre. « Aie confiance, crois en moi… » disait Kaa dans le Livre de la Jungle.

Le temps est venu de rendre compte du revers de la médaille. Ce revers se nomme contribution nationale. Toute entreprise installée sur le territoire le fait pour des raisons certaines. Ses décisions sont rationnelles, et même raisonnables : elle bénéficie de nos routes et de nos voies ferroviaires, de notre système éducatif, de nos crèches, de notre système de santé, du traitement de l’eau et des déchets, de notre offre culturelle et de nos magnifiques paysages encore un peu préservés, de tout ce qui reste encore de collectivement assumé, protégé. Une entreprise qui, en contrepartie de tout ce commun qu’elle reçoit (mais que certaines entreprises ont tout de même envie de détruire, ou dont certaines anticipent la destruction), n’assumerait pas sa part de contribution à la collectivité, voilà qui devrait nous hérisser ! Alors, comme nos entreprises n’ont sûrement rien à se reprocher, nous pourrions exiger que chacune déclare publiquement son niveau de contribution à la solidarité nationale, en regard de son chiffre d’affaires et de ses bénéfices sur notre territoire. Cette contribution se mesurerait en impôts. Pas en placements dans sa fondation-type, dont l’un des buts est de diminuer sa note fiscale et dont l’autre est de choisir les dépenses sur lesquelles elle se forge une image héroïque, verte, ou solidaire (en plus du fait qu’elle oriente la marche du monde en choisissant à la place des peuples les projets d’avenir sur lesquels miser, quelquefois pour nourrir ses comptes en banques, d’autres fois pour nourrir ses fantasmes d’humanité « augmentée »).

Comme elles adorent les classements, les entreprises, nous citoyens et citoyennes de France, pourrions les positionner ainsi dans le hit-parade des entreprises citoyennes, celles qui contribuent à la solidarité nationale à la hauteur des recettes annuelles perçues sur notre territoire, c’est-à-dire à la hauteur de leurs facultés. Et ça tombe bien, c’est un principe qui figure, pour les citoyens, dans la DDHC de 1789 :

« Article 13 : Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

Article 14 : Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée. »

Allons-y. Exigeons cela. Pour aller progressivement vers une contribution nationale à la hauteur des moyens de chacun et chacune. Pour le maintien et la juste contrepartie des bienfaits de notre système public. Et pour reconnaître enfin la commune vulnérabilité qui fait de nous des êtres humains.

Un soutien libérateur pour la mère

Un ambitieux congé paternité ne serait pas seulement un droit responsabilisant pour le père, il constituerait aussi un moyen de soutenir la mère de l’enfant, pour qu’elle puisse préserver, autant que le père, des libertés personnelles conciliables avec l’engagement parental.


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Combien de jeunes mères sont propulsées dans le maternage exclusif, sentant grandir en elles un immense sentiment de solitude alors que le père s’évertue à faire ce qu’il peut ou croit pouvoir faire ? A l’autre extrême, Sylviane Giampino avance que « ces congés parentaux de naissance pourraient border au départ des femmes susceptibles de se laisser aller au fantasme de la toute puissance sur les enfants. » Combien d’entre elles, en effet, se sentent au départ grandies par cette nouvelle responsabilité, reconnues, mais des années plus tard risquent de sentir croître en elles une impression de vide ou d’inutilité ? Chaque mère, donc, y gagnerait. Chaque femme venant d’accoucher bénéficierait d’un droit à ne pas être considérée comme LA responsable de la sphère domestique et familiale « C’est normal, t’es une femme, t’es la mère ». Et d’un droit à récupérer physiquement d’un accouchement grâce à la mise en disponibilité admise, habituelle de son ou sa partenaire de vie. Donc finalement d’un droit au partage effectif avec l’autre parent de toutes les activités réalisables par une autre personne. Sans quémander ce partage. Sans le négocier au motif que « La perte de salaire est trop grande » ou que « Lui – c’est un homme – a de trop grandes responsabilités » même si « Elle aussi a des responsabilités mais elle c’est normal qu’elle s’arrête c’est une femme. » Ou au motif que son patron à lui ne verra pas cela d’un bon œil. « S’absenter alors qu’on est un homme… mais où va-t-on ? N’êtes-vous plus engagé dans votre travail ? On ne peut pas se passer de vous mon cher Maxime ! » Sans avoir à encenser et à remercier « C’est rare, j’ai beaucoup de chance que tu m’apportes ton aide » ou autres « Tu as tellement de chance d’avoir un mari, un compagnon, un partenaire « qui t’aide » !… »

Chaque nouvelle mère devrait bénéficier d’un soutien qui ne peut se traduire que par une disponibilité totale. Accordée. Systématique. Dont la qualité dépend de la personnalité du ou de la partenaire et de la force de la relation au sein du couple. Mais dont la quantité est accordée d’office socialement. Par la loi. Une disponibilité totale pour soutenir la mère, afin qu’elle se remette sereinement de l’expérience de l’enfantement. Pour qu’elle n’absorbe que sa part des occupations et des inquiétudes nouvelles, et pas, subrepticement, la part que l’autre parent devrait en réalité assumer. L’autre parent qui le plus souvent habite aussi là, est également parent de ce bébé et peut-être des frères et sœurs. Ce parent qui apparaît plutôt aujourd’hui comme le parent n°2, quand il s’agit d’aborder l’accueil du jeune enfant, mais encore dans la colonne n°1 de la feuille d’imposition établie par les services de l’Etat. Et dont le numéro de sécurité sociale commence toujours par 1, quand il est identifié homme à sa naissance. Lui qui avait aussi, comme la maman, un travail avant la naissance. Qui aimerait, comme elle, que ce travail ne soit pas trop perturbé par cet événement, mais qui n’y a peut-être pas pensé autant qu’elle, parce que l’expérience du bouleversement est moins vécue par la catégorie des hommes. Lui non plus n’aimerait pas avoir à pâtir de l’agrandissement de la famille. Aimerait que l’enfant ne fasse pas trop de bruit. N’éclabousse ni ses habitudes ni son engagement au travail. Or il se trouve que ce projet de faire et d’accueillir un ou une enfant s’est élaboré à deux. Et qu’il pourrait se réaliser à deux beaucoup plus que les lois sur les congés paternité et maternité ne le prévoient aujourd’hui. Parce qu’au delà d’accoucher et d’éventuellement allaiter, tout le reste – énorme – est partageable (comme le législateur l’admet d’ailleurs très bien lorsqu’il s’agit d’une adoption puisque le congé est intégralement partageable[1]). Tout le reste peut même être au départ irréalisable par la mère seule, si elle a vécu une grossesse ou un accouchement difficiles. Elle a été traversée par la vie, par l’enfant. De tous temps, dans les systèmes patriarcaux, les femmes s’entraident à cette période. Elles savent ce dont une autre a besoin. Parce que les déjà mères en ont vécu une version proche, même si chaque histoire est personnelle. Dans notre chemin vers la sortie du système patriarcal, nous pourrons accueillir massivement les hommes dans ce cercle. S’ils y entrent avec la bienveillance et l’humilité qui peuvent utilement se développer lors du soin des bébés, surtout si ces soins sont accompagnés et partagés, ils sauront mieux les comprendre, à force d’écoute et d’expérience. Et ils sauront davantage prendre leur part dans le travail domestique et familial. Les femmes ne seront plus assignées à ce rôle, pendant leur congé maternité puis au delà, en tant que femmes. D’autant que certaines ne s’y sentent pas particulièrement à leur aise, alors autant tenir compte des affinités autant que des responsabilités dans les décisions de partage… L’inscription des femmes dans les autres sphères n’en sera que facilitée. Car « Ce n’est plus aux femmes de se remettre en cause, de se torturer sur leurs choix de vie, de se justifier à tout instant, de s’épuiser à concilier travail, maternité, vie de famille et loisirs. C’est aux hommes de rattraper leur retard sur la marche du monde. » (Ivan Jablonka) L’exigence de performance pesant sur le travail des hommes n’en sera qu’allégée. Il est même envisageable que la vie en elle-même, au sens large, soit davantage préservée, défendue, respectée. Parce que sa magie et sa fragilité seront côtoyées de très près non seulement par les mères, mais aussi par beaucoup plus de pères qu’aujourd’hui.

Enfin, les femmes tiendront compte, dans leur désir d’enfant, de l’implication future du père dans le soin du bébé. Une implication allant de soi, ou a minima prévue par un temps dédié à cela. Je ne sais pas à quel point leurs choix amoureux ou leurs désirs d’enfants en seront modifiés, mais ce sera un élément de discussion utile dans les couples qui aujourd’hui n’abordent pas ce rôle paternel suffisamment tôt. La contraception, qui sait, sera peut-être enfin l’affaire de tout le monde. En effet, « Lasses d’être les seules à prendre en charge la contraception et à en subir les inconvénients, un nombre croissant de Françaises demandent que les choses changent et appellent à une prise de conscience collective »[2].

De la même façon que chaque femme bientôt mère est inévitablement envisagée comme future donneuse de soin à un nourrisson, chaque homme bientôt père sera aussi envisagé comme tel. Les femmes intérioriseront moins qu’aujourd’hui leur devoir de spécialisation dans la fonction-mère. Pour ancrer cette disposition d’esprit et ces pratiques, nous pourrions retenir la belle idée proposée par Ivan Jablonka, d’ajouter dans les recommandations faites aux époux dans les articles 212 et suivants du code civil « Les époux s’engagent à partager à égalité les charges matérielles, mentales et éducatives du ménage ».


[1] La durée du congé d’adoption pour un premier enfant est de 10 semaines. Il peut prendre effet 7 jours (dont les dimanches et jours fériés) avant l’arrivée de l’enfant au foyer. Si les deux conjoints travaillent, le droit est ouvert indifféremment à l’homme ou à la femme. Un couple bénéficie de 11 jours supplémentaires pour un enfant adopté si la durée totale du congé est répartie entre les deux parents. En ce cas, la durée du congé est fractionnable en deux périodes, dont la plus courte est de minimum 11 jours. Ces deux périodes peuvent être simultanées. (Source site du ministère du travail, 2019)

[2] Extrait de la présentation du livre de Sabrina DebusquatMarre de souffrir pour ma contraception, manifeste féministe pour une contraception pleinement épanouissante, paru le 3 avril 2019 aux éditions Les Liens qui Libèrent

Un droit responsabilisant pour le père

Et si, en une seule mesure, nous favorisions à la fois les droits du père, ceux de la mère et ceux de l’enfant ? Trois bénéficiaires… Et si, grâce à elle, le changement de mentalités nécessaire arrivait enfin ? Commençons par le père.


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« Plus de 90% des pères suédois prennent un congé parental d’au moins trois mois. Selon eux, être père à la maison leur a permis d’établir une relation intime avec leurs enfants et de construire un couple plus solidaire. Ils disent être devenus plus responsables, plus empathiques et plus expressifs. »[1]

« Suède : le royaume des papas poules », Kaisen, hors-série n°11.

Imaginons que les pères se préparent, comme chaque mère aujourd’hui, à se retirer du travail pour accueillir et prendre en charge leur bébé dès sa naissance. Et ce, sans résistance de la part de la société ou de leurs proches. Combien de jeunes pères français vivent aujourd’hui des mois sans sommeil, journées hagardes au travail et soirées culpabilisantes de pseudo-rattrapage, passées à soulager, un peu, la mère de l’enfant ? Combien d’entre eux se sentent frustrés de ne pas apporter davantage dans cette période difficile ? Avec un congé paternité digne de ce nom, ils auront du temps accordé, comme chaque mère, pour créer un lien fort avec leur enfant. Pour se familiariser avec l’étendue des émotions, tâches et responsabilités nouvelles dues à l’arrivée d’un bébé. Pour envisager la réalité quotidienne dans toutes ses dimensions. Celles qui sont souvent invisibles pour qui ne les vit pas ou n’y prête pas attention. Et ce, afin de contribuer activement aux transformations des places et des liens dans la famille, notamment si ce bébé a déjà des frères et sœurs. Ils bénéficieront aussi de l’opportunité plus grande et plus admise de rester en lien avec leur compagne, de soutenir et d’accompagner à plein temps cette nouvelle mère, qui peut en avoir grandement besoin, physiquement et psychologiquement. Question de santé et de bien-être. Les conditions dans lesquelles un homme devient père l’aident ou pas à préserver sa relation intime avec Elle. Avec celle qui a partagé ce projet d’enfant avec lui. Il devrait avoir le droit et le temps de répondre aux nombreux besoins de son entourage grâce à une disponibilité garantie. Réelle et active. Attendue, normalisée, évidente. Apprenante, utile, soulageante. Enrichissante et généreuse. Qui pourra évidemment, comme pour de nombreuses femmes, être au départ malhabile, tâtonnante et exténuante. Parfois surprenante, vampirisante ou forcée. « Ça va passer vite on espère ». Entre autres possibilités. Un paternage actif systématique et banalisé permettra à des vocations de naître. Davantage d’hommes prolongeront professionnellement ces activités. Leur donneront la valeur qu’elles méritent. Se tiendront aux côtés des femmes pour obtenir une reconnaissance des métiers de lien et de reproduction sociale dans la société. Ces métiers qui sont du côté de la vie. Qui seront par conséquent plus mixtes. Les sélections de filières et les évolutions professionnelles seront plus librement effectuées, car moins conditionnées au sexe des personnes. Les hommes auront leur place dans le secteur du soin des enfants et y seront accueillis par l’ensemble des parents. Ils ne seront plus suspectés a priori d’être des prédateurs, des pédocriminels ou, de façon plus anodine, des incompétents. Seront même offusqués en masse si une publicité les présente ainsi. Exigeront la disparition de ces clichés de l’espace public. Clichés qui en miroir ciblent les femmes comme des mamans, des ménagères ou des proies. Et qui suggèrent que les pères qui effectuent des tâches encore associées au féminin sont marginaux et potentiellement suspects. Ou que les pères homosexuels ne seraient pas vraiment des hommes. Beaucoup plus d’hommes se battraient pour défendre des façons plurielles d’être un homme, qui valorisent le lien, le soin, l’expression de tous les types d’émotions, l’écoute et l’empathie. L’idéal de masculinité virile, qui méprise souvent ces valeurs au détriment des femmes et aussi de nombreux hommes, reculerait. Cet idéal serait mis en cause par davantage d’hommes car « Les hommes ne sont ni exploités ni opprimés par le sexisme, mais ils souffrent de certaines façons des conséquences de celui-ci. Cette souffrance ne devrait pas être ignorée » (bell hooks).

Quand j’ai vécu mon premier congé maternité, je me suis sentie d’abord face à moi-même. De longues semaines en recul sur soi, sur sa vie, sur le monde. Mes interrogations m’ont conduite à la condition des hommes, auxquels j’ai souhaité très fort de vivre aussi cette forme de retrait de la vie quotidienne, pour la vie en grand. De pencher pour un équilibre entre leurs différents rôles sociaux. La perspective et l’expérience systématique d’un long seul à seul paternel avec son bébé, dans son huis clos domestique, pourrait bien inviter tout homme à questionner le sens de son existence, ses relations de couple et ses capacités humaines et logistiques. A devenir fier de ses nouvelles aptitudes et de l’autonomie nouvelle ainsi acquise. Davantage d’hommes s’autoriseraient à réfléchir, avant ou pendant cette parenthèse au rythme ralenti, à la place du travail dans leur vie et dans la société humaine, distribuant leurs valeurs dans un échiquier renouvelé et plus équilibré. Permettant ensuite de véritables choix pour les unes et les autres. Ainsi, un accident de la vie serait moins difficilement absorbé. Ils prendraient davantage l’habitude de s’exprimer et de livrer l’étendue de leurs émotions, peur et tristesse comprises. Voire de demander de l’aide. Ils se confronteraient à la vulnérabilité humaine et à la leur en particulier. Ils auraient une occasion forte de réfléchir profondément à la relation qu’ils ont créée avec leur propre père. Car bell hooks le souligne, « Comme les femmes, les hommes ont été éduqués à accepter passivement l’idéologie sexiste », qui les présente comme forts, protecteurs tandis que les femmes sont supposées vulnérables et donc protégées voire contrôlées.

Grâce à un retrait légitime et suffisant, généralisé lors d’une naissance (non comparable au retrait du travail créé par une situation de chômage, potentiellement subi comme une atteinte à sa dignité d’homme gagne-pain), le manque de partage des tâches ou le fort sentiment d’incompréhension et de sacrifice vécu dans les couples actuels diminueraient dans les causes des séparations (la répartition des tâches serait la 3ème cause de séparation dans les couples d’après un sondage de 2011)[i].

De nombreux couples initieraient d’utiles discussions sur leur projet commun et leurs aspirations individuelles. Afin de construire ensemble dès le départ une double trajectoire équilibrée. Les violences envers les femmes ou contre soi, illustrées par les violences conjugales ou par des suicides trois fois plus nombreux chez les hommes que chez les femmes, régresseraient sans doute. Parce que l’expression des sentiments et de la détresse serait facilitée. Parce que plus développées seraient l’empathie et la capacité à dialoguer. Parce que la volonté de contrôle et de domination reculerait.

Les hommes devraient également avoir le droit, comme les femmes y sont conduites, d’envisager une naissance comme une rupture, en tout cas un changement dans leur vie personnelle et professionnelle, parce qu’un long congé les propulsera inéluctablement dans leur vie domestique, conjugale et familiale. Cette immersion systématique et normalisée les amènerait à choisir de faire ou non un enfant avec de nouveaux arguments : ceux de la paternité impliquante, active dès la petite enfance. Ils constateraient massivement par eux-mêmes ses effets, puis feraient progresser à leur échelle la qualité de la reprise, par les nouveaux parents, de leurs activités antérieures. Celles de la sphère professionnelle mais aussi celles de la vie citoyenne ou culturelle. Peut-être aussi que la vie politique en serait bouleversée. Pour le mieux. Car l’organisation de la reproduction sociale, comme les services d’accueil de l’enfance, les maternités ou l’éducation, susciteraient l’intérêt d’hommes autant que de femmes. Les nouveaux hommes s’interrogeant grâce à cette expérience ne seraient pas des marginaux.

Certains hommes n’accepteraient pas de travailler trop loin de chez eux et davantage de femmes au contraire pourraient, à certaines périodes, l’envisager et se déplacer pour le travail si elles l’estiment important ou utile pour elles ou pour leur famille. Davantage d’hommes chercheraient à adapter leur temps de travail à leurs nouveaux rôles et moins de femmes se sentiraient contraintes de (ou seules à) le faire[2]. Les raisons pour lesquelles les temps partiels sont protégés d’un dépassement conséquent d’heures travaillées seraient opportunément maintenues, afin d’affirmer ses limites à l’employeur. Puisque toute personne pourra s’absenter longuement, l’aptitude de l’employeur à remplacer n’importe qui, homme ou femme, à des fins mieux admises, sera développée, permettant d’augmenter la mixité des métiers encore très sexués. Hommes et femmes s’uniraient pour revaloriser le taux horaire des heures complémentaires plus justement, au même niveau que celui des heures supplémentaires, dès la première heure. Parce que par extension, ce qui serait accordé au père aurait des répercussions bénéfiques pour la mère et permettrait que l’équilibre au sein du couple se rejoue avec de nouveaux atouts.


[1] En Suède il n’existe pas de congé maternité ni de congé paternité, mais un congé parental avec une part réservée à la mère et une au père non transférable. Pour plus d’informations sur les dispositifs existants dans les pays de l’OCDE, se référer au récent rapport accessible en ligne sur le site de la Caisse des Allocations Familiales : EGALITE DES GENRES ET POLITIQUES FAMILIALES : FACTEURS ET INCIDENCES – Contribution de la Caisse Nationale des Allocations Familiales (France) à la Commission technique des prestations familiales de l’AISS – JUIN 2019

[2] Bertrand Grébaut, restaurateur engagé, a affirmé le 10 janvier 2020 sur France Inter dans l’émission Pas son genre, que le modèle masculin du chef cuisinier ne changera pour devenir mixte que si ces hommes s’occupent de leurs enfants autant que leurs compagnes, puisque hors la grossesse et l’accouchement « tout peut se partager ».


[i] Tâches ménagères : 3ème cause de séparation des couples, Terrafemina, article du 30 mars 2011

Triptyque travail-parentalité-égalité : le scénario à inventer

Et si, face aux écarts persistants de revenus entre les sexes (s’ajoutant à des inégalités sociales importantes), les pères se rendaient solidaires des mères en s’émancipant du travail ?


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Préambule : A l’heure où je publie ce texte, écrit il y a plusieurs mois, non seulement deux projets de loi ont été déposés pendant l’été pour rendre l’accueil de naissance plus égalitaire pour les deux parents (examen prévu le 8 octobre), mais un rapport paru ce 8 septembre préconise une importante réforme du congé paternité, le portant à 9 semaines. L’exercice superstitieux des doigts croisés peut débuter… Misons quand même, en attendant, sur la pratique de l’argument : il s’agit de s’envisager dans une souhaitable société.


« Nancy Fraser se prononce en faveur d’un (…) modèle : le « pourvoyeur universel de soins » (universal caregiver model), qui consiste à faire de la vie actuelle des femmes la norme pour tout le monde. Les femmes travailleraient comme les hommes, mais les hommes s’occuperaient du ménage et des enfants comme les femmes. Ce système (…) revalorise le care et élimine l’androcentrisme, tout en offrant à tous un meilleur équilibre entre carrière, vie familiale et loisirs, une plus grande proximité avec les enfants et les personnes âgées, la société civile devenant le lieu même du soin. »

Ivan Jablonka

Les différences de revenus entre les sexes révèlent une organisation sociale bien rodée. Inégalité persistante, qui laisse croire paradoxalement à une égalité de traitement des hommes et des femmes mais à un écart incompressible entre leurs situations. Ici, on analyse, on compare, on forme, on s’empare de la question. Là, on affirme, on négocie, on communique, on applique, on incite, on invite, on explique, on implique les partenaires sociaux, les ressources humaines, la direction, le management, les équipes, les partenaires, les fournisseurs… En réalité on abdique. La stabilité des chiffres inviterait presque à la résignation générale. D’ailleurs, les discours déterministes abondent dans les milieux professionnels comme dans les conversations habituelles. Sont convoqués les éléments naturels « Les femmes font les bébés et ça on n’y peut rien ! », ou le « libre » choix des femmes comme l’origine du problème (alors qu’elles sont seules, une fois parent, à être invitées explicitement à s’éloigner du monde professionnel) : « Ce sont elles qui choisissent de devenir mère (nous on choisit de devenir père, c’est plus simple quand-même !), puis de se mettre à temps partiel, alors que c’est optionnel (nous on reste à temps plein, c’est plus serein)… Surtout qu’elles sont payées moins cher pour la même chose à faire ! » Est invoqué leur manque d’ambition monétaire comme statutaire. Analyse courante : estime de soi insuffisante… Alors surgit une recette miracle anglicisée, mais avant tout individualisée, nommée coaching, mentoring ou training, rendant chacune responsable de la sortie de son enfermement… qui provient pourtant d’un système qui la dépasse largement… puisqu’il est organisé socialement. Sournoisement.

Les contradictions abondent entre la norme (ou le besoin) du temps plein, la volonté d’être à la fois disponible pour sa famille et son travail, des rôles sexués qui concentrent les temps partiels chez les femmes et créent de forts écarts de revenus, mais aussi un principe (théorique) d’égalité des sexes. Voici quatre scénarios imaginables pour résoudre ce triptyque infernal travail-parentalité-égalité (certains, extrêmes, relèvent de la science-fiction, voire de l’absurdité).

1) Les scénarios « Moins de parents au travail » (science-fiction)

Première option, valorisant travail et égalité des sexes : programmer collectivement l’extinction du statut de parent.[1] Qui dit moins de parents dit moins de problèmes de parents, donc plus de disponibilité au travail. Moins de gêne pour le travail productif. Disparition des situations inégales au travail et au foyer selon le sexe du parent. Facilitant pour les employeurs comme pour les parents, puisque, d’évidence, combiner travail à temps plein des deux sexes et parentalité crée à la fois une contrainte forte pour les uns et une injonction paradoxale pour les autres… Ce modèle, s’il se généralise au lieu de relever de choix individuels[2], soulève les questions politiques, éthiques et économiques du non renouvellement organisé de la population. Qui cyniquement, a des avantages : dépenses éducatives et pollution réduites… !

Problème donc, à long terme : la diminution de la population travailleuse. Pour l’éviter, imaginons une variation fictionnelle inspirée de la traditionnelle division sexuée du travail : certain·e·s adultes en âge de procréer fabriquent et s’occupent des enfants (hier : les femmes jeunes et si possible sans travail rémunéré, demain : quel critère retenir qui soit compatible avec l’égalité des sexes ?), les autres travaillant contre un revenu (hier : les hommes, demain : quel critère retenir ?).

Autre déclinaison d’un scénario « Moins de parents au travail » : extraire les parents du travail pendant qu’ils sont en responsabilité d’enfants. De quoi vivraient-ils alors ? Comment empêcher le cumul travail – parentalité (notons que cette politique nataliste a déjà été expérimentée puisqu’après la guerre, les femmes d’usine ont été renvoyées chez elles pour procréer afin que les hommes reprennent leurs places au travail) ? Comment ces parents réintégreraient-ils le travail rémunéré une fois libérés de leurs responsabilités familiales ? Et comment serait perçu un parent qui travaillerait tout de même ? …Un parent clandestin ?

Effet positif probable de cette dystopie (à court terme) : la baisse du chômage des plus jeunes et des moins jeunes, issue du retrait momentané de la population intermédiaire.

Absurdes scénarios, mais déplairaient-ils à tout le monde ?

2) Les scénarios « Des services publics au service du travail » (anticipation)

Autre formule plus prometteuse, valorisant à la fois le travail et l’égalité des sexes : soutenir davantage les parents consacrant aujourd’hui, en concurrence avec leur travail, du temps à leurs enfants. Totale prise en charge de l’accueil de leurs enfants pendant leur travail (sauf la charge mentale de l’organisation). Formulation extrême de la revendication : un « accueil des enfants à la hauteur des besoins réels, de qualité. Il serait gratuit grâce à nos impôts (il me semble discutable de payer quelqu’un pour pouvoir travailler, donc d’amputer le revenu de son travail, parce qu’on a des enfants non autonomes). Il serait garanti par un service public pendant tout l’investissement professionnel des deux parents (le droit serait donc associé à chaque enfant) et ce jusqu’à l’âge réel de l’autonomie de l’enfant ». S’il ne coûtait pas d’aller travailler (grâce à la gratuité de ce service, ou à celle du transport domicile-travail, incluant des transports publics gratuits déjà expérimentés dans une quarantaine de villes en France), alors disparaîtrait un motif de relativisation de l’intérêt économique du travail. En effet, la position que procure un revenu faible ou le plus faible du couple, peut éloigner du travail : « Mon salaire passe dans mes transports et la garde des enfants, donc à quoi bon me démener sur tous les fronts ? »

Inconvénient un : Si l’accueil actuel des enfants est multiplié en l’état, plus de femmes sont employées dans cette activité, qui demeure une affaire de femmes… Pas tout à fait l’objectif.

Ou bien… organisons-la mixte, cette garde généralisée garantie ! Des millions d’emplois en perspective… pour des femmes ET des hommes en nombre. D’autant que la problématique de non mixité dans le soin dépasse le domaine de l’enfance, comme le souligne Peter Moss, spécialiste de l’éducation : « En se cantonnant à un seul aspect de la relation entre aide aux proches, emploi et genre, tel que les pères et le congé, le risque est de passer à côté d’un problème plus général : la sous-représentation des hommes dans toutes les formes d’aide aux proches, qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes, à la fois dans les contextes formels et informels. »[i]

Inconvénient deux : Est-il possible (et souhaitable ??) que la prise en charge des enfants aujourd’hui assumée par les familles soit transférée à grande échelle à des services publics ? (j’exclus les services privés, pour rester cohérente avec ma quête d’égalité d’accès).

Inconvénient trois : Nombre de parents ont fait des enfants avec l’intention de s’en occuper par eux-mêmes, pas de les confier. La logique économique ne suffit donc pas.

Cette solution se révèle donc intéressante, à condition qu’une limite s’impose : celle du temps consacré au travail, afin que tout parent puisse préserver un temps éducatif quotidien avec son enfant (j’envisagerai aussi, plus loin, la réduction généralisée du temps de travail). Le risque, sinon, est d’élever des enfants de l’Etat, force de travail en devenir. Le risque est de concevoir une autre dystopie plaçant à nouveau le travail au centre de la vie : « Vos enfants ? Confiez-nous les plus, pour travailler plus ! ».

Scénarios à retravailler il me semble, avec des variantes plus attirantes.

3) Les scénarios « Temps pleins généralisés, temps partiels exceptionnels »

Autre levier, combinant travail, parentalité et égalité des sexes : la limitation drastique des temps partiels chez les principales concernées (pour mémoire, les femmes forment 78% du bataillon des temps partiels, qui forment plus de 18% des emplois). Double avantage en faveur de la généralisation du temps plein. Le premier : mécaniquement réduire les écarts de revenus entre les sexes. Le deuxième : faire disparaître le tiers de temps partiels subis, à l’avantage des personnes concernées, leurs employeurs devant proposer systématiquement du temps plein. Formule certes intrusive pour l’employeur, mais qui s’inscrit dans la visée régulièrement prescrite du « travailler beaucoup, travailler plus », soit à temps plein avec des heures supplémentaires…

Le hic pour les deux tiers de temps partiels déclarés « choisis » d’aujourd’hui : leur transformation en « temps pleins subis », avec l’impossible obtention (ou un regard oblique si ce droit resté exceptionnellement activable est activé) d’un temps partiel pour raison familiale… Méthode irrespectueuse des personnes et de leurs droits. Le temps partiel familial fait en effet l’objet d’un droit inscrit dans le code du travail (l’art. L 212-4-7 précise que « Les salariés qui en font la demande peuvent bénéficier d’une réduction de la durée du travail sous forme d’une ou plusieurs périodes d’au moins une semaine en raison des besoins de leur vie familiale. »). En outre, le droit à une vie familiale normale est consacré par la Convention Européenne des Droits de l’Homme (art. 8). Ces droits sont progressistes et protecteurs, donc n’y touchons pas : ils envisagent non seulement le travail comme moyen (et non comme fin) mais aussi nos rôles sociaux comme conjugables.

Remarquons que si la reproduction de l’espèce humaine est toujours d’actualité, le temps plein généralisé suppose de garantir la prise en charge systématique de tous les jeunes enfants (ou d’autres proches vulnérables), par des modes d’accueil extensibles (cf. scénarios précédents « Des services publics au service du travail »).  

Autres inconvénients : Cette option limite la disponibilité des personnes pour d’autres domaines que le travail, ce dernier occupant une place centrale pour tout le monde (est-ce vraiment souhaitable ?). Par ailleurs, le rétrécissement des possibilités de positionner le travail dans sa vie selon sa situation (et sa conception du travail) est-il une visée collective souhaitable ? D’autant que l’on sait la difficulté de tout conjuguer aujourd’hui dans les familles dont les deux parents travaillent à temps plein.

Enfin, est-il envisageable d’interdire le temps déclaré subi ? D’un côté, la généralisation de la précarité comme mode de management des employeurs me semble devoir être combattue. D’un autre, difficile d’écarter l’opportunité d’un emploi à temps partiel lorsque l’activité ne permet pas d’ouvrir un temps plein, d’autant que ce temps partiel peut être adapté pour (ou souhaité par) des personnes. Si ce temps partiel peut être choisi dans certains cas, il peut être subi pour d’autres (notamment pour la répartition de ses horaires) ou devenir subi si la situation de la personne évolue. Et puis certaines personnes visent, pour leur liberté, le double emploi, tandis que d’autres le subissent. Pas simple donc.

Même si l’option du temps plein généralisé (et du temps partiel exceptionnel) réduirait de près d’un tiers les écarts de revenus entre les sexes, elle ne me semble donc pas aisée à défendre.

En revanche, pour résoudre l’incompatibilité entre travail à temps plein et responsabilité d’enfants, il est une première variation observable : la disponibilité parentale alternée. Certains couples se croisent le matin ou le soir lorsque le travail de nuit croise celui de jour, ou renoncent aux samedis et dimanches communs quand le travail de la semaine croise celui du week-end. Enfin, il y a les partages matinées / soirées, qui montrent une plus grande prise en charge des soirées par les femmes, ou les partages début / fin de semaine, permettant aux couples aux horaires flexibles de souffler ensemble le week-end. Certains couples se croisent pour limiter ou éviter la prise en charge (souvent payante) des enfants par autrui en dehors de l’école. Numéro d’athlètes spécialistes du relais. Fragilité des vies de couple et de famille.

La deuxième variation, très prometteuse, est le temps plein plus court, généralisé. La réduction collective du temps de travail. Sa limitation suffisante pour éduquer conjointement – ou seul·e – ses enfants ou exercer d’autres activités humaines, sans concurrencer le travail. C’est ce qu’anticipait André Gorz dans sa vision d’un « temps libéré » et dans Les métamorphoses du travail. La reproduction humaine serait envisagée sans la prise en charge de l’essentiel du travail domestique par les femmes (à titre gratuit, ou rémunéré avec des services à domicile, qui pour Gorz, relèvent de la domesticité et donc confortent les inégalités sociales). La disponibilité des hommes pour leur foyer serait agrandie (il leur resterait à l’investir, ce qui suppose quelques coups de pouce à prévoir).

Avantages : Passer de temps partiels plutôt réservés aux femmes à une réduction généralisée du temps de travail conduirait mécaniquement davantage d’hommes dans le hors travail. Avec en outre des créations d’emplois, et donc de statuts et de droits sociaux, pour plus de monde.

La semaine de travail de quinze à vingt heures pour toute la population active est très tentante. Une panacée… si le hors travail des hommes contient autant d’investissement domestique et familial que celui des femmes.

4) Les scénarios « Temps partiels compensés… et partagés »

Imaginons à présent des options issues de notre schéma actuel, qui fait coexister temps pleins et temps réduits. S’il perdure en l’état, surtout des femmes se retirent totalement ou partiellement du travail. Idée confortée : leur place est naturelle dans l’espace domestique (sous-entendu : ce n’est pas celle des hommes). Idée incompatible avec l’égalité femmes-hommes. De plus, l’écart de rémunération, entre elles plus souvent à temps partiel et eux plus souvent à temps plein, persiste, puisque les évolutions professionnelles se pratiquent plutôt à temps plein. Or, devant un tribunal, moins de droits effectifs (en termes de formation, d’évolution professionnelle, de possibilités d’augmenter son revenu par des heures supplémentaires) pour les personnes à temps partiel (surtout des femmes) que pour celles à temps plein (population mixte), cela est qualifiable par le ou la juge de discrimination indirecte. Se contenter de ce scénario-là a ses limites.

La première piste possible pour réduire les inégalités de sexe est la compensation financière des parcours professionnels morcelés. L’ensemble des temps partiels devraient-ils être compensés alors que certains sont déclarés choisis ? Si non, les deux-tiers de temps choisis seraient-ils à distinguer du tiers actuel de temps subis, afin de les compenser moins ? Pas sûr que cette différenciation se justifie. Aujourd’hui, les contrats intérimaires ou les CDD sont estimés précaires par rapport aux CDI, indépendamment du souhait de la personne de travailler sous ce type de contrat. Ce même raisonnement pourrait être tenu pour le temps partiel (précaire d’office, puisqu’offrant moins de perspectives que le temps plein, qui crée davantage de droits effectifs). Les employeurs appliqueraient par exemple des taux horaires abondés pour tout temps partiel, subi ou choisi. Comme sont payées plus cher les heures effectuées au-delà du temps contractuel, les heures d’un temps réduit pourraient être abondées. A l’instar de la prime de précarité des contrats intérimaires ou à durée déterminée.

Elles pourraient éventuellement être abondées davantage si le temps réduit est imposé, mais l’enjeu serait alors de distinguer le subi du choisi… Conflits de perception à prévoir, quand employeur et employé·e n’ont pas les mêmes intérêts dans cette déclaration ! Idée à creuser cependant, car compenser financièrement la précarité inhérente au temps partiel, subi comme choisi, réduirait de fait les écarts de revenu entre les sexes (et les inégalités sociales en prime).

Ces réflexions laissent entrevoir un respect des « choix » des personnes et une réduction des écarts de revenu, mais ne résolvent pas les inégalités des places et des rôles, si les femmes ont en majorité à la fois les temps partiels et les responsabilités domestiques et familiales. Un complément au scénario des temps partiels compensés consiste donc à les partager : autant de femmes que d’hommes à temps partiel.

Le triptyque travail – parentalité – égalité devient : un travail délimité par sa vie de famille, une parentalité préservée et respectée par l’employeur, une égalité entre les sexes, et en prime un écart limité entre les personnes à temps plein et celles à temps partiel grâce à la compensation financière mise en place. Un choix de société peut nous aider à cheminer vers cet équilibre idéal.


Pour une mesure solidaire, présumant les pères capables


Et si, face aux écarts persistants de revenus entre les sexes (s’ajoutant à des inégalités sociales importantes), les pères se rendaient solidaires des mères en s’émancipant du travail ?

Ce mouvement peut naître de l’instauration d’un congé paternité d’envergure, long et obligatoire (voie qui n’exclut pas les progrès que créeraient : des modes de garde gratuits, garantis et élargis, une réduction généralisée du temps de travail et une compensation financière des temps partiels). Un coup de pouce à l’égalité des sexes, par voie légale. Présumant tous les hommes capables, d’entrer en active parentalité dès l’arrivée de bébé. Et d’agir chez eux de façon juste, dans l’intérêt de la collectivité.


[1] D’autres raisons, politiques, écologiques, économiques ou personnelles peuvent conduire aussi, rationnellement, à limiter les envies de devenir parents.

[2] La romancière et essayiste Belinda Cannone, dans La tentation de Pénélope, assume ainsi de ne pas avoir d’enfants, pour préserver sa liberté et construire des rapports harmonieux et égalitaires avec les hommes, fondés sur le désir.


[i] Moss Peter. Les pères dans les politiques de congés parentaux. Retour sur les données européennes de l’International Network on Leave Policies and Research. In: Revue des politiques sociales et familiales, n°122, 2016. Exercice de la paternité et congé parental en Europe. pp. 103-110 ; doi : 10.3406/caf.2016.3167 http://www.persee.fr/doc/caf_2431-4501_2016_num_122_1_3167

8 à 10% de l’écart restent “inexpliqués”

Parvenir à présent à la fameuse part « inexpliquée », c’est-à-dire explicable seulement par la discrimination pure et simple, même involontaire, même non consciente. Voire par l’auto-censure.

Ecouter “8 à 10% de l’écart restent “inexpliqués”” en audio

Vous êtes une femme, avec son lot de caractéristiques supposées. Vous les avez même intériorisées. Discrimination sournoise, parfois. Installée dans le temps, souvent. Sur les 25% d’écart de rémunération, cette partie représente 8 à 10%. Aucune autre raison révélée dans les analyses courantes. Ni le temps partiel, ni la différence de métier, ni le niveau dans la hiérarchie…

L’effet « couple » évoqué plus haut est une clé d’analyse peu brandie, alors qu’il est une variable explicative forte des écarts de traitement plus ou moins visibles (et encore davantage l’est la situation parentale). Sans doute parce qu’il s’exerce dans le registre de l’admis, intériorisé comme inéluctable. Ce registre du « c’est pas pareil ! » qui organise, perpétue, nous familiarise avec et finit par normaliser des rôles… puis les enfermements et injustices qui en découlent. Ce registre qui conduisait l’employeur de ma collègue déjà citée à supposer (et même à décider pour elle, puisqu’il ne lui proposait pas de CDI sur ce motif) que sa contribution financière aux revenus du foyer était un « salaire d’appoint », qui justifiait sa dépendance économique. Juste parce qu’elle était, dans son couple, la femme.

Ce registre qui conduit par ailleurs une femme active « formidable » à la complicité. En consacrant un temps beaucoup plus important que son conjoint à son foyer, le libérant ainsi de ces multiples contingences matérielles qui l’empêcheraient d’exercer pleinement le rôle d’homme qu’il a appris à incarner. Rôle consistant à investir utilement son temps dans et autour de son travail : gagner plus (heures supplémentaires, astreintes, célibat géographique avantageux financièrement, déplacements indemnisés…), évoluer (se former, développer son réseau), se détendre (il travaille : il faut bien qu’il récupère). Un de mes responsables avait gravi bon nombre d’échelons de l’entreprise. Disponibilité sans faille et chemises impeccables. Sa femme, il me l’a dit, avait toujours tout pris en charge après son propre travail. En guise de reconnaissance, il lui offrait chaque année sa prime de performance et un bijou en coffret.

Face à ces écarts de revenus persistants, et à leurs causes mises en lumière, définit-on collectivement la stratégie adaptée ? Témoigne-t-on d’une réelle volonté d’agir ?

De l’énergie est déployée depuis des années, sans vraiment de résultat, pour dénoncer et réduire cet écart de -25%… N’est-ce pas également celui de +33% qui serait à interroger, voire à bousculer ?

Faire désormais un pas de côté. Définir et actionner une stratégie renouvelée.

“Je suis pour le retour des hommes à la maison. C’est pas une émancipation que d’aller à l’usine. Il faut réhabiliter les artisanats domestiques. L’égalité femmes-hommes, c’est les hommes qui doivent être égaux aux femmes, et pas l’inverse.”

Thierry Sallantin, Ethnologue[1]


[1] Intervenant dans le public lors de la table ronde “Ecoféminisme : quand les femmes défendent la planète”, le 5 décembre 2017 à la Cité des sciences et de l’industrie, Paris La Villette, autour de la 50ème minute

La ségrégation verticale fait système

Davantage de femmes au pied de la pyramide du travail, davantage d’hommes au fur et à mesure de la montée dans l’édifice : la ségrégation verticale se façonne dans le travail comme dans les familles.


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Face professionnelle, davantage de femmes au pied de la pyramide du travail, davantage d’hommes et moins de femmes au fur et à mesure que les échelons de l’édifice sont gravis : voici le phénomène bien nommé de ségrégation verticale qui constitue une des explications des écarts de rémunération entre les sexes. Face familiale, s’il y a une famille, l’ascension professionnelle d’une personne passe par la délégation des responsabilités domestiques et familiales à d’autres, du fait de la disponibilité pensée comme inhérente à l’engagement croissant au travail.


Préserver l’égalité de rémunération des deux parents équivaut soit à « déléguer », soit à limiter leurs ambitions respectives afin de partager les tâches.


A un certain niveau de responsabilité, qui sous-entend une amplitude horaire relativement large, préserver l’égalité de rémunération (ou au moins limiter les inégalités) dans un couple de parents équivaut soit à « déléguer » à l’extérieur ou dans sa famille élargie, selon ses moyens et ses possibilités de solidarité familiale de proximité, soit à limiter transitoirement les ambitions des deux membres du couple afin de partager les tâches. L’alternance a aussi ses adeptes, qui permet à une personne, puis, après deux ou trois ans, à l’autre, de s’investir davantage à la maison. Cependant, elle réserve des surprises et promet des renoncements personnels et autres expériences malvenues. Voire des changements de trajectoires. Pas très facile de renoncer à une promotion en pleine ascension parce que ce n’est plus son tour… Ni de retrouver le chemin de la confiance en ses capacités professionnelles quand le retrait a été long et usant.

Beaucoup de couples « décident » finalement, résignés voire bons joueurs déterminés, qu’une personne sur les deux soutient, suit, facilite. Elle « prend du temps », « s’occupera des enfants », « lève le pied », « s’épanouira c’est sûr, et puis les enfants en ont besoin ». Parfois, la prédiction est juste. La personne se sent protégée d’un travail aliénant, soulagée et heureuse de tenir plusieurs rôles dans sa vie. Parfois, plus ou moins longtemps après, elle se sent sacrifiée. Immédiatement ou beaucoup plus tard. A l’heure du bilan. Au départ des enfants. Relativement à l’autre parent. Parce que l’autre a fait un choix différent. Qui lui ouvre d’autres portes. Parfois rémunératrices, enrichissantes, épanouissantes. Davantage de femmes vivent cette situation-ci. Pendant que l’autre membre du couple progresse professionnellement… quelquefois libéré, délivré des – mal-nommées mais vécues comme telles – contraintes familiales. Cependant, peu à peu, alourdi d’un fardeau : celui de la responsabilité du revenu familial principal. Pas de droit à l’erreur d’aiguillage professionnel, à la pause salvatrice. Ni au repli. Investissement démesuré. Peur de perdre sa situation. Risque de méconnaissance ou de mal connaissance de sa progéniture. Liens fragilisés. Identité construite autour du travail. Stress et privilège à la fois (un homme soutenu en vaut peut-être deux). Davantage d’hommes vivent cette situation-là.

D’autres raisons se greffent à l’arrangement des sexes, comme le formule le sociologue Erving Goffman. Par exemple, à résultats égaux à ceux des hommes, la mésestime de soi cultivée dès l’enfance chez les femmes limite leurs ambitions. Les études montrent qu’à résultat égal en mathématiques, filles et garçons ne se projettent pas autant en filière scientifique. Et que davantage de confiance est accordée à ces derniers quand il s’agit de prendre des responsabilités. « Les rares hommes qui exercent dans les professions « féminines » (infirmiers, instituteurs, travailleurs sociaux) bénéficient de l’« escalator de verre », c’est-à-dire de carrières accélérées » nous rappelle Ivan Jablonka.

Une fois toutes ces explications à l’écart de rémunération apportées, au fil de ces derniers billets, il en reste un à évoquer. Ce reliquat résistant sera le sujet du billet suivant.

Heures complémentaires : travailler plus pour gagner moins

Dans le paysage varié des écarts de revenus, certaines modalités du “travailler plus” méritent un petit détour… La tarification et la limitation des heures réalisées en sus du temps de travail contractuel sont encadrées par la loi. Ce seul cadre légal a déjà des effets inégalitaires.


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Les heures sont dites complémentaires quand elles excèdent le temps contractuel d’un emploi à temps partiel. Leur nombre ne peut dépasser 10% des heures prévues au contrat. En cas d’accord conventionnel, c’est-à-dire un accord de branche ou d’entreprise, le dépassement maximal autorisé passe alors au tiers de la durée hebdomadaire ou mensuelle de travail prévue dans le contrat de travail. Quant aux heures dites supplémentaires, ce sont celles effectuées au delà d’un temps plein.

Parlons d’abord du taux horaire.

La législation prévoit un paiement des premières heures complémentaires inférieur à celui des heures supplémentaires (donc à l’avantage du temps plein). Dans la limite du tiers mentionné plus haut, elles sont en effet majorées à 10 % pour celles effectuées dans la limite du 1/10 de la durée contractuelle du travail, puis à 25 % pour les suivantes, qui seraient prévues conventionnellement.

Quant aux heures supplémentaires, elles sont majorées, elles, à 25%… dès la première.

Si une hausse d’activité justifie un recours à des heures additionnelles de travail salarié, cette majoration différenciée creuse les écarts de revenus entre les personnes actives à temps plein et celles à temps partiel. D’une part, parce qu’elles sont moins bien rémunérées, d’autre part, parce que les heures complémentaires sont limitées davantage en nombre. Or le groupe à temps plein est composé de 56% d’hommes pour 44% de femmes (puisque 92% des hommes actifs et 71% des femmes actives étaient à temps complet en 2018), tandis que le groupe à temps partiel est composé de 78% de femmes pour 22% d’hommes (puisque 29% des femmes actives pour 8% des hommes actifs étaient à temps partiel en 2018). Puisqu’elles sont très majoritaires dans le groupe à temps partiel, une mesure défavorable aux temps partiels (ici, la moindre majoration d’une heure additionnelle au contrat de travail) touche d’abord des femmes : pourrait-on faire valoir une discrimination indirecte vis-à-vis des femmes ? Interrogation sans objet si autant d’hommes que de femmes travaillaient à temps partiel.

Parlons ensuite du nombre d’heures.

Les personnes à temps partiel se voient moins proposer d’heures complémentaires et l’employeur risque une requalification en temps plein en cas de pratique fortement répétée. Protecteur pour qui a choisi de travailler moins. Protecteur aussi pour qui subit un temps réduit (l’exercice parallèle d’un autre emploi doit rester possible). Cependant cette limitation en heures se traduit en limitation de revenu.

Les personnes salariées à temps complet ont effectué un peu plus de 10 heures supplémentaires en moyenne au cours du 4ème trimestre 2018[i]. Je n’ai pas trouvé de données récentes concernant la réalisation d’heures complémentaires. Cependant, en moyenne pour l’année 2007, 28% des personnes salariées à temps partiel ont effectué 17 heures complémentaires tandis que 41% de celles à temps complet ont réalisé 49 heures supplémentaires (DARES, 2010)[ii]. Trois fois plus d’heures, payées davantage, pour beaucoup plus de personnes, qui sont plutôt des hommes.


Le “gagner plus” a sans doute deux poids, deux mesures. Il me paraît bel et bien se conjuguer d’abord au masculin.


Parlons enfin des politiques du “travailler plus”.

En plus de la dénonciation des effets inégaux de l’écart de rémunération horaire des heures additionnelles selon le temps de travail, je fais donc une hypothèse plus large : le recours à des dépassements horaires à des fins de flexibilité creuse l’écart de rémunération entre le groupe des femmes et celui des hommes. Du fait d’une répartition déséquilibrée des hommes et des femmes dans les contrats à temps complet et à temps partiel (cf. mon post “Des temps partiels spécial femmes”) combinée à la limitation forte du dépassement horaire pour les temps partiels. Et du fait que cet écart ne risque pas d’être rattrapé par un taux horaire des femmes qui serait plus élevé, puisqu’elles sont concentrées dans des métiers peu rémunérateurs (cf. mon post “Ségrégation horizontale, têtue mais banale”).

Par conséquent, tant que les femmes constituent la population majoritaire des emplois à temps partiel, les mesures invitant les entreprises à recourir aux heures supplémentaires, par la carotte de la baisse des cotisations sociales associées, risque (en plus de ce qu’il y aurait à dire sur les exonérations de cotisations) d’augmenter les écarts de revenus du travail entre les salariés et les salariées.

A ma connaissance, nous ne disposons pas d’étude pour l’instant pour confirmer ou infirmer mes hypothèses quant aux effets, sur les inégalités de revenus entre les sexes, des lois et politiques concernant les dépassements horaires. Du moins, je n’en ai pas trouvé… C’est fort dommage, car le “gagner plus” du dépassement horaire a sans doute deux poids, deux mesures. Il me paraît bel et bien se conjuguer d’abord au masculin. Si je ne me trompe pas, le “gagner plus” serait alors un drôle de pied de nez aux discours affirmés sur l’égalité professionnelle !


[i] Source : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/dares-etudes-et-statistiques/statistiques-de-a-a-z/article/les-heures-supplementaires

[ii] Source : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2010-029.pdf

Ségrégation horizontale, têtue mais banale


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L’orientation dans des filières professionnelles très différentes selon le sexe s’organise tôt. Pour eux, plutôt les filières scolaires puis professionnelles à dimension technique ou scientifique, en construction ou en informatique. Pour elles (même si elles se répartissent sur l’ensemble des filières lorsqu’elles entrent au lycée général, au contraire des garçons qui désertent les disciplines littéraires), plutôt les filières de l’humain, qui forment aux métiers les moins rentables professionnellement : ceux du soin et de la santé, des services, de la relation et du social, de l’éducation et de l’enseignement[1]. Elles exercent davantage dans des métiers peu valorisés, pas toujours considérés comme « productifs », et dans la fonction publique, même si des écarts sont importants selon les métiers.

Les causes (dont les préjugés) et les conséquences de cette ségrégation sont décrites dans toute une littérature sur la division du travail et les inégalités professionnelles. Françoise Vouillot, dans son ouvrage synthétique « Les métiers ont-ils un sexe ? », dresse le constat suivant : « Sortir des sentiers battus des orientations traditionnelles pour un garçon ou pour une fille est encore souvent coûteux. Les garçons encourent un risque d’une « double disqualification » : identitaire (ne plus être vu comme un « vrai » garçon) et sociale (aller vers des professions « féminines » moins valorisantes). Quant aux filles, elles sont aux prises avec une « double contrainte » qui leur impose des « contorsions identitaires » : faire ce que font les garçons, aussi bien qu’eux sans leur ressembler, et en laissant paraître discrètement leur « féminité ». »

Or, manquer de modèles conduit le sexe minoritaire ou absent à écarter certaines filières. En outre, les attentes parentales (et celles du monde scolaire) concernant les parcours des filles et des garçons restent différenciées, de façon plus ou moins consciente. Par exemple, les filles sont davantage invitées à développer une éthique du care, qui, précise le sociologue Alain Caillé, évoque en français « toute une série de notions – soin, souci, attention, sollicitude, compassion, bienveillance, etc. – qui oscillent, à un extrême, entre la dimension technique du soin administré et, de l’autre, celle de l’altruisme, de la charité ou de la pitié ».

Le langage aussi importe : l’utilisation d’une forme sexuée (une infirmière, un brancardier) au lieu d’une forme neutre ou égalitaire (le personnel infirmier, un·e infirmier·e, les infirmières ou infirmiers) empêche la projection professionnelle selon son sexe d’appartenance. Enfin, si les temps pleins sont concentrés dans les filières occupées par une majorité d’hommes, les temps partiels le sont dans celles occupées par une majorité de femmes (K. Briard, DARES, juillet 2019). Ce qui, entre autres effets inégalitaires, ne leur procure pas les mêmes compléments de revenus en cas d’heures supplémentaires.

Voici donc annoncé le sujet… du prochain billet.


[1] A propos des non salariées : « En 2017, les femmes représentent 37 % des non-salariés, contre environ 42 % des salariés du privé. Leur part s’accroît progressivement : + 3 points en cinq ans. Elles sont notamment de plus en plus nombreuses dans les métiers les plus qualifiés tels que médecins, professions du droit, architectes, mais aussi dans des secteurs où elles ont lancé leur activité sous le statut de micro-entrepreneur : industrie (habillement, fabrication de bijoux fantaisie), services administratifs et de soutien ou encore enseignement. (INSEE PREMIÈRE No 1781, 07/11/2019)