Présumé·e·s semblables, capables, responsables

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Dans mon rêve, l’expérience du face-à-face avec la vulnérabilité humaine est partagée, universellement quel que soit son sexe. Elle consiste dans la prise en charge apprenante d’un bébé qui vient de naître.


Imaginons que les jeunes pères soient tous prévenus qu’ils vont vivre, comme l’immense majorité des mères le sont (prévenues), l’expérience inoubliable, parfois éprouvante, souvent extraordinairement enrichissante, d’un long seul à seul avec leur bébé. Responsables pendant des heures de ce petit être vivant, de la détection et de la satisfaction de tous ses besoins… Imaginons qu’ils la vivent peu après la naissance. Tous. Parce que la société le prévoit. La même chose que pour les mères.

Toutes les femmes ne sont pas prévenues de tout cela aujourd’hui. Ni ne qualifieraient cette expérience ainsi. Cela dépend des personnes. Certaines tombent de haut et peuvent rester en bas un moment. Anéanties.

Mon amie Florence, qui voit grand et par delà nos frontières, est convaincue qu’alors, ils rechigneraient presque tous à envoyer leurs enfants à la guerre… L’Histoire a de fait montré un engouement des hommes bien supérieur à celui des femmes dans les initiatives et entreprises guerrières. John Stoltenberg, dans son essai Refuser d’être un homme – Pour en finir avec la virilité, décrit dans le chapitre « Erotisme et violence dans la relation père-fils » comment l’ordre patriarcal conduit les pères, par des procédés violents et des institutions qui les guident dans leur quête de distinction virile, à « répudier la mère ». Il observe notamment que « Les pères et non les mères ont inventé et contrôlent l’Etat. Les pères et non les mères ont inventé et contrôlent l’armée. Les pères et non les mères mènent la guerre contre d’autres peuples. Et ce sont les pères et non les mères qui envoient les fils à la guerre. » L’imputation de la violence guerrière au patriarcat est mise en cause par bell hooks. Selon elle, « c’est l’impérialisme, et non le patriarcat, qui est le fondement de base du militarisme moderne (…). Dans le monde, de nombreuses sociétés qui sont dirigées par des hommes ne sont pas impérialistes et de nombreuses femmes aux Etats-Unis ont pris la décision politique de soutenir l’impérialisme et le militarisme. » Qui sait ce qui se passerait si ces femmes-là arrivaient en masse au pouvoir ?

Reprenons. Imaginons que soit généralisé un accueil entièrement partagé par les deux parents à chaque naissance. Une parenthèse transformatrice. Une révolution des usages et des mentalités, des perceptions et des expériences. Qui développe un soin partagé des êtres vivants. Qui universalise cette capacité. Acquise dans le face-à-face avec la vulnérabilité de chaque jeune enfant à accueillir. Voici le deuxième mouvement auquel j’aspire. Celui qui engagerait enfin le pas de côté nécessaire : un croche-pied à cette police du genre qui nous prescrit les mises au pas des personnes sexuées que nous sommes. Au lieu de nous considérer comme semblables, c’est-à-dire capables, a priori, de développer des compétences en tout domaine, la première à généraliser étant le soin d’un bébé.

Cette perspective ne constitue pas une mince affaire. Elle est vertigineuse en réalité. Et elle suppose, dans ce domaine encore très réservé au sexe féminin, de favoriser la mixité.


Fraternité sélective

De la nécessité de bousculer la police du genre exercée sur les hommes.

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Passons maintenant au crible la solidarité entre les hommes. La fraternité républicaine affirme une sorte de loyauté entre hommes.

Entre parenthèses, Réjane Sénac souligne dans son ouvrage Les non frères au pays de l’égalité, que la fraternité a été érigée en principe républicain excluant les femmes et les personnes non blanches, que nombre d’universitaires qualifient aujourd’hui de « racisées » (par les autres). Elle ne concernait au départ que les hommes blancs (les citoyens de l’époque). 

Cette fraternité les invite-t-elle pour autant à exercer une bienveillance entre eux, une empathie systématique qui leur permette de se soutenir les uns les autres quels que soient leurs choix ? Le dictionnaire précise que la fraternité est un « sentiment de solidarité et d’amitié ». Voyons si cela sonne réel avec le même exercice de mise au pas… ou pas. Les hommes sont-ils empêchés aussi ? Et si oui, de quoi ? Jouer à la poupée ou pas. Faire de la danse classique ou pas. De la gymnastique rythmique et sportive… ou pas. Jouer au ballon dans la cour ou pas. Pleurer ou pas. Porter une robe de princesse ou pas. Les meubles lourds ou pas. Conduire sur les longues distances ou pas. Ouvrir le vin ou pas. Couper le poulet ou pas. Chasser l’araignée, la guêpe, la souris, ou pas. Apprendre à changer une roue ou pas. Percevoir le plus haut salaire du couple ou pas. Porter les cheveux longs ou pas. Être ambitieux ou pas. Le plus grand du couple ou pas [1]. Le plus diplômé du couple ou pas. Le plus âgé du couple ou pas. Carriériste ou pas. S’intéresser aux femmes ou pas. Aux femmes plus jeunes qu’eux ou pas. Aux autres hommes ou pas. Au pouvoir ou pas. A l’argent ou pas. Au sexe ou pas. Aux voitures ou pas. A la compétition ou pas. Faire du sport ou pas. Porter une jupe ou pas. Se maquiller ou pas. Nettoyer les sanitaires ou pas. Bricoler ou pas. Prendre un congé parental ou pas. S’orienter en lettres ou pas. Travailler auprès de nourrissons ou pas. En esthétique ou pas. Auprès de personnes âgées ou pas. De personnes très vulnérables ou pas. Parler de ses peurs, difficultés, souffrances à un·e psy ou pas… En tant qu’homme. Eux aussi sont priés, souvent, de rester à leur place, sauf que la leur est valorisée du côté de la performance. De la résistance à la peur ou à la souffrance institutionnelle. « C’est une décision des chefs c’est comme ça ». Du côté de l’autonomie. « Il me faut trouver des ressources en moi pour faire face ». Du côté des opérations de sauvetage, parfois. Et du rejet de celles et ceux qui ne seraient pas suffisamment… au pas. Tous ne vivent pas les mêmes empêchements et n’en souffrent pas autant.

Christophe Falcoz, évoquant les conséquences d’une « forme de masculinité virile, dominatrice et violente », souligne que « l’évacuation de certaines émotions – en particulier la vulnérabilité, la peur de l’échec et la peur de l’attirance pour un autre homme -, la non valorisation de l’empathie, la sur valorisation de l’esprit de compétition et du dépassement de soi, peuvent générer des souffrances chez les hommes, dont la société tolère, pour les hommes, qu’elles s’expriment par des violences entre eux et envers les femmes. »

Lourdes attentes pesant sur les hommes, valorisant des comportements parfois funestes, pour eux-mêmes ou pour les autres.

Je rêve d’un envol du paternage qui favoriserait ce délestage.


[1] Cf. la Une de Paris Match avec Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, la faisant apparaître plus petite que lui en juillet 2019.


Indispensable sororité

De la nécessité de bousculer la police du genre exercée sur les femmes.

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“J’ai un rêve” ? Non : “Je FAIS un rêve“. La société n’évolue que parce que des personnes fabriquent la suite. Pierre après pierre. Parfois, cette construction résulte d’une réflexion collective, d’un débat démocratique, de voix entendues, dans l’intérêt du plus grand nombre. Cet intérêt général nous échappe de plus en plus dans l’entreprise collective d’individualisation de tout. Cette construction peut naître de valeurs partagées, discutées autour du respect du vivant. Progresser est possible. Vers un monde meilleur. Un monde imprégné d’humilité devant la vie qui nait, fragile et encore innocente, vie réelle et dont la proximité nous plaque au mur parfois opaque de nos émotions. Telle une expérience artistique intime, profonde et unique. Opportunément loin du fonctionnement technique, comptable, financier, surveillé, numérique, virtuel, de la déesse machine qui nous tient à l’œil. Nécessité impérieuse d’une vision optimiste. Vision qui politise le privé, pour une vie plus joyeuse.

J’ai l’intime conviction aujourd’hui, dans ma quête d’égaliberté, d’un double mouvement nécessaire : d’une part celui de la construction, entre femmes plurielles et multiples, d’un lien solidaire, fraternel, ou plutôt sororel (inventons le mot sororel), et d’autre part celui de l’implication des hommes dans le soin à autrui. Différentes voix nous invitent à un développement monumental de la sororité.

Je pense là au récent ouvrage de Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, ou au plus ancien de bell hooks De la marge au centre, qui contient un chapitre très galvanisant sur la sororité, ou encore aux remises en cause du principe républicain de Fraternité qui excluait dès le départ les femmes et les hommes non identifiés comme blancs, comme l'analyse Réjane Sénac dans son essai Les non-frères au pays de l’égalité, la politologue prônant le terme plus inclusif d’Adelphité. Emilie Hache a également coordonné Reclaim, un magnifique ouvrage collectif qui rassemble des engagements unissant et concernant en premier lieu des femmes, notamment autour du vivant et de l’écologie (cf. page bibliographie évolutive). 

Sororité… Tiens, ce mot n’existe pas dans le dictionnaire de mon logiciel de traitement de texte… tout est dit. Sororité. Mot à intégrer davantage dans le logiciel social aussi. Le soutien entre femmes uniques, éloignées les unes des autres, partageant pourtant partout dans le monde, entre autres expériences communes, l’injonction, les responsabilités, joies et effets de la reproduction sociale. De la fabrication des personnes. Même si certaines ne deviennent jamais mères.

Une description très pertinente des enjeux de la reproduction sociale invisible et dévalorisée, dévolue partout aux femmes au profit du capitalisme, est faite dans le Manifeste Féminisme pour les 99%, de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharua et Nancy Fraser.

Ce soutien pourrait se traduire par une empathie systématique. Ne pas juger l’autre, accueillir ses choix, sa voix, sa voie. Ses comportements ne me nuisent pas, même si ce ne sont pas les miens. Je vais tenter de comprendre sa situation à elle, pourtant éloignée de la mienne. De l’accepter comme sa réalité. Son contexte. M’obligeant à une sortie de moi-même. Sortie d’autant plus difficile que je me sens moi-même contrainte. Ce soutien-là implique qu’aucune de nous ne participe à la police du genre qui dicte à d’autres femmes leurs comportements. En tant que femme-comme-il-faut. Ou potentielle mère-comme-il-faut. En tant que femme telle que je me suis façonnée, pour faire plaisir, plaire, être acceptée, aimée. Faire des enfants ou pas. Travailler beaucoup ou pas. Tard ou pas. S’habiller comme ci ou comme ça. Travailler à temps plein ou pas. Demander un temps réduit ou pas. Une augmentation ou pas. Confier ses enfants ou pas. Se marier ou pas. Partir ou pas. Rester ou pas. Travailler de nuit ou pas. S’inscrire en mécanique ou pas. En informatique ou pas. Fréquenter telle personne. S’exprimer de telle façon. Se maquiller ou pas. Cuisiner ou pas. S’unir avec un homme bien plus jeune ou pas. Parler fort ou pas. Jouer au rugby ou pas. Suivre un régime ou pas. Se délecter de chocolat ou pas. Assumer son corps ou pas. Se moucher fort ou pas. Faire la liste de courses ou pas. Coucher ou pas. S’épiler ou pas. Porter des robes ou pas. Des bijoux ou pas. Teindre ses cheveux ou pas. Déborder d’ambition ou pas. Désirer un homme ou pas. Une femme ou pas. Faire plaisir ou pas. Croiser les jambes ou pas. Sourire ou pas. Dire des mots vulgaires ou pas. Crier sa colère ou pas. Avoir besoin d’un homme ou pas. En inviter un à danser ou pas. Sortir seule ou pas. Tard ou pas. Voyager seule ou pas. Faire du vélo ou pas. S’engager ou pas. Militer ou pas. Prendre la parole ou pas. Ecrire ou pas. Créer ou pas. En tant que femme. Se mettre au pas… ou pas.

Ce dressage des femmes aux normes de genre qui leur sont imposées, y compris par d’autres femmes, est dénoncé par bell hooks dans un chapitre dédié à la sororité dans De la marge au centre. Elle y enjoint les femmes à s’unir : « Les femmes doivent apprendre à endosser la responsabilité de lutter contre des oppressions qui ne les affectent pas forcément à titre personnel ». Donc à se tolérer, à s’écouter les unes les autres, à dépasser ce qui les oppose et à accorder de la valeur à tous les rôles qu’elles exercent : « Si le sexisme enseigne aux femmes à être des objets sexuels pour les hommes, il se manifeste aussi dans les attitudes méprisantes et supérieures que peuvent adopter des femmes qui ont rejeté ce rôle à l’encontre de femmes qui ne l’ont pas fait. Le sexisme amène les femmes à dévaloriser les tâches parentales et à surestimer la valeur des emplois et des carrières. », analyse-t-elle.

Je rêve d’un ébranlement de cette mise au pas des femmes. Et s’il se trouvait facilité par un réel avancement des hommes dans l’actuel damier de la parentalité ?


2018 – Choisir le bon numéro

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“Vous n’avez pas réussi à joindre ma femme ?” Cette phrase est la première qui t’arrive en tête. Tu es plutôt engagé pour l’égalité des sexes et te heurtes régulièrement à des obstacles déconcertants. La coordination périscolaire est un bon poste d’observation de ce qui se joue dans les familles. Cependant, quelquefois, toi et tes collègues de l’animation, vous tombez dans des petits pièges qui confortent des situations problématiques. Tu cherches une anecdote sur laquelle tu aimerais que tes collègues réfléchissent avec toi. Cette formation pourrait au moins servir à poser sur la table les questions qui te taraudent dès que tu te penches sur ta mission éducative. L’égalité des sexes, c’est d’abord du bon sens, un beau principe sur le papier, dans le projet éducatif et dans la bonne parole de la ville. Même dans ta tête et dans ta vie, ça te parle. Bingo, vous suivez une formation sur le sujet. On va voir si c’est facile de fabriquer de l’égalité. Une bonne prise de conscience collective et ce sera effectif, n’est-ce pas… ?

En fait, c’est beaucoup plus compliqué que ça. Prenons la majorité des pères. La place qu’ils prennent dans les relations avec le personnel périscolaire – avec le personnel scolaire, c’est sans doute pareil – est toute relative. La place qu’on leur donne aussi, finalement. Alors que les intentions sont bienveillantes de toutes parts.

Tu te lances. “Si je dois appeler les parents, j’appelle le premier numéro de la fiche familiale. Avant, on avait une fiche sur laquelle l’ordre des parents était standard, selon le sexe. On décidait si on appelait le père ou la mère quand les deux étaient mentionnés. Sans doute qu’on appelait plus la mère. Il aurait fallu qu’on questionne ces réflexes, afin d’impliquer davantage les pères. En tout cas pour éviter de les exclure, comme on a tendance à le faire. Et depuis le mariage pour tous je suppose, la mairie a changé cela dans le formulaire. Il mentionne parent 1 et parent 2. Donc les parents décident qui mettre en premier, et les couples homosexuels peuvent répondre à la question sans se sentir stigmatisés. Théoriquement, c’est une avancée. Cela nous permet de mieux connaître les familles, puisqu’après tout elles nous disent librement sur qui on peut tomber plus vite. En général, le premier numéro, c’est celui de la mère. C’est elle qui remplit les papiers le plus souvent, en début d’année. Donc, elle se met en parent 1. Et si on commence par appeler le deuxième numéro, alors on a des chances d’entendre quelque chose comme « Vous n’avez pas réussi à joindre ma femme ? » ou « Appelez ma femme, elle sait mieux que moi ». A la longue, on finit toujours par appeler le premier numéro, sinon on a l’impression de perdre son temps. Ou de se mêler de leur organisation de couple. Le résultat, c’est que les parents se débrouillent pour qu’on ait rarement des pères au bout du fil. Et de notre côté, on le cautionne en voulant à la fois aller vite et respecter leurs choix. Bref, la division des rôles est renforcée de tous les côtés.

Ta situation a été retenue pour une analyse collective. Tu n’as pas osé ajouter que chaque fois qu’une voix masculine te renvoie sur la mère, tu te demandes si elle l’a bien choisi, elle aussi, le bon numéro !

2018 – Jeux interdits

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Encore ébranlée par ce qui t’es venu en mémoire, tu te lances. « Quand son père est arrivé à la crèche pour le récupérer, le petit jouait tranquillement avec une poupée. J’ai bien vu que le père était furieux quand il a surpris la scène. Et qu’il serait difficile à convaincre… D’ailleurs, il s’est refermé comme une huitre quand j’ai tenté de lui raconter la journée de son fils. Le père a administré une fessée au gamin en rentrant chez lui et lui a interdit de retoucher une poupée. Je l’ai su par sa sœur, le lendemain. » L’animatrice t’a demandé de décrire une situation d’empêchement à laquelle tu as assisté ou que tu as vécue. Tu n’as pas eu à chercher longtemps. Cela s’est passé il y a quelques semaines. Cette scène, malheureusement ordinaire, t’a tellement choquée…  La grande sœur aussi a été bouleversée, ça se voyait pendant qu’elle se confiait. Tu sais, toi, qu’il s’agit d’un jeu d’imitation banal et nécessaire à l’âge de l’enfant. Il rejoue sa journée, reformule et exprime ses émotions, ses observations, ses relations avec les autres, ses ressentis. Un jeu cathartique, on appelle ça, tu l’as appris dans ta formation petite enfance. Indispensable au développement des enfants. L’imitation prend comme modèle un ou une adulte, par exemple le père ou la mère, la poupée représentant l’enfant. Jouer à la poupée : voici l’un des nombreux interdits qui jalonnent l’éducation de nombreux petits garçons. Pas leur rôle. Pas leur place. Trop féminin. Quel garçon aurait envie de se projeter dans le rôle habituel d’une mère ? Pas assez « garçon ». Beaucoup trop « fille ». Terriblement humiliant, d’assimiler un garçon à une fille… Limite insultant. « Arrête de faire ta fille ! » Injonction sempiternellement entendue dans les cours d’école.

« Bonsoir, vous venez récupérer Maël ? » « Oui… Mais qu’est-ce que je vois ?? Je ne comprends pas comment vous pouvez le laisser jouer à la poupée ! C’est un garçon mon fils, vous ne le saviez pas ?! La poupée c’est pas pour lui ! » Déconcertant. Comme d’habitude, tu es mal à l’aise. Tu tentes. «  C’est un jeu banal, tous les enfants y jouent… » « Pas mon fils !! » Tu as du mal à avancer les arguments qui vont faire mouche. A simplement dire au papa que l’enfant s’identifie sans doute à lui, qu’il est un peu son modèle, puisqu’il s’en occupe d’après ce que tu vois. Du mal à dire tous les bienfaits des jeux d’imitation. Tu as du mal parce que tu sais, malgré tout ce que tu as appris et observé, que dans l’imaginaire collectif, ce jeu renvoie à la division acceptable des rôles. Des rôles reproductifs. Chacune sa place (dont s’occuper des enfants, les plus jeunes en particulier). Et chacun sa place (loin de celle des femmes, donc pas vraiment s’occuper des bébés). Prendre soin de jeunes enfants, dans l’imaginaire collectif, n’est pas pour les hommes. Car l’imaginaire collectif a peur. Ces hommes-là pourraient sans doute se transformer… en femmes (ça c’est imaginatif !). Ou en drôles d’hommes… Car, et c’est ce que ce père semble sous-entendre, quel type d’homme se projetterait dans un avenir pareil ? C’est-à-dire l’avenir qu’a aujourd’hui une mère ? (vu de l’extérieur, avenir pas très élevé dans l’échelle sociale si l’on observe la fragile indépendance économique de nombre de mères ; vu de l’intérieur, cela se discute). Tu sens bien que cet avenir-là est perçu comme dégradant pour le père qui est face à toi. Et que dire du regard des autres… qui vont le mépriser s’il endosse ce rôle-là ? Le mépriser de s’abaisser ainsi, de tomber aussi bas. Le considérer comme un sous-homme. En tout cas pas un banal hétéro qui se respecte (attention raisonnement homophobe). Ou alors…, le scénario est inverse… ! Peut-être que ce père rêve de s’en occuper davantage, de son petit loup, en formule tout compris mais il pense « J’ose pas parce que j’ai pas les moyens d’affronter le regard scrutateur de mon entourage, qui a passé tant d’années à construire les barreaux de ma place d’homme enfermé, dont il ne faut pas sortir sous peine d’opprobre. Donc mon fils n’aura surtout pas les velléités que j’ai eues moi et qui m’ont tant coûté lorsque moi aussi je jouais spontanément avec la poupée de mes sœurs (logique : l’enfant joue avec tout sans limite et sans arrière pensée ; ce sont les adultes qui en ont, des pensées obscures). On m’a façonné, je vais te façonner de la même façon. Et ainsi je t’épargnerai les souffrances que j’ai vécues moi. Donc tu endures des interdits ainsi qu’une fessée à deux ans dont tu te souviendras longtemps. C’est pour ton bien. Le prix à payer pour entrer dans le rang, celui qui sert à t’intégrer, à te faire accepter. Je ne veux que ton bonheur, moi… »

L’échange avec tes collègues de formation va te faire beaucoup de bien. Tu as besoin de te renforcer, de te sentir à l’aise désormais, professionnelle, compétente, convaincante, face à toute personne, père ou mère, qui verrait d’un mauvais œil qu’un petit garçon joue à la poupée. C’est-à-dire utilise un poupon petit-soi pour accueillir, exprimer et formuler, puis apprivoiser de mieux en mieux ses formidables émois. Ceux qui habitent son humanité, tout au fond de lui, l’envahissent, le font vibrer ou l’accompagnent à tout moment. Qui ne demandent qu’à éclore, à être accueillis et non à rester enfouis. Une aptitude dont il aura besoin toute sa vie, pour son épanouissement et pour la qualité des relations qu’il va forger avec son entourage. Pour mettre en mots, au lieu de partir en vrille quand l’un de ces émois pointe son museau. Pour se connaître et écouter les autres. Et c’est bien au cœur de ta mission, de veiller à ce que chaque enfant sache accueillir et exprimer toutes ses émotions… Alors vivent les jeux d’imitation !

« La masculinité de domination se construit donc comme une triple violence – contre les femmes, contre les sous-hommes et contre les garçons. »

Ivan Jablonka

2017 – Qualifiée d’office

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Vous arrivez sur les lieux le plus vite possible. Comme à chaque fois, ton taux d’adrénaline augmente et tu es légèrement nerveuse. Cette femme vient sans doute de faire une fausse couche. Le temps de jeter un coup d’œil… Il y a du sang partout. Elle est allongée par terre, le regard dans le vague, puis se contorsionne de douleur. Elle est jeune, toi aussi. La vingtaine. Ton ancienneté de professionnelle se compte en mois, même si tu es volontaire depuis tes seize ans. L’intervention suprême, c’est le feu. Celle de tous les jours, c’est un coup du sort ou un coup du corps. L’accident domestique ou de circulation, l’accident de santé. Parfois la catastrophe naturelle, ou climatique, ou industrielle. Souvent la panique, la misère, la détresse, la violence, la vieillesse, la solitude. Une personne âgée qui tombe chaque semaine. La même. Vous lui rendez sa visite hebdomadaire quand vous venez la relever. Votre mission, c’est l’écoute, l’empathie, la bienveillance, le discernement, la capacité à rassurer. La prudence et la prise de risque à la fois, le secours physique et moral, l’imagination, le pragmatisme, la collaboration. Le déblaiement parfois. La bonne réaction. Vite. En équipe. La caserne dans laquelle tu as été affectée compte très peu de femmes. Tu en fais partie. La toute jeune apprentie qui observe ses collègues, note tout mentalement, se nourrit de tous leurs réflexes, leurs gestes, les paroles apaisantes qu’ils adressent aux victimes, leurs questions pertinentes pour effectuer une intervention adaptée, humaine, efficace. Qui permettra de passer le relais aux services suivants, aux urgences quand c’est nécessaire. Tes collègues t’ont prévenue dans le camion. « C’est toi qui questionnes la victime, qui lui parles, qui la soutiens. Tu feras ça mieux que nous : tu es une femme. Ce sera moins maladroit. Tu trouveras les bonnes questions. Elle sera plus à l’aise avec toi. » Propulsée dans le réel, du haut de tes vingt-et-un ans. Tu t’approches de la victime. Manque de bol et de bouteille, tu n’as jamais côtoyé ni accompagné de femme enceinte, ni veillé sur de très jeunes enfants, ni assisté à un accouchement, ni connu de près une femme qui avait fait une fausse couche. Tu es une femme, certes. Jeune aussi. Tu as bien identifié vos seuls points communs jusque là. Deux. Pas beaucoup, même si tes collègues t’en prêtent davantage. Tu fais de ton mieux. Tu questionnes, tu rassures, tu écoutes, tu accompagnes, tu es là… Tu transpires, tu doutes, tu souris, tu trouves les mots, tu entres en apnée, tu sors d’apnée, tu expires… Tu es soulagée, c’est fait. Elle a été confiée aux services d’urgence. Les dix minutes de trajet en ambulance t’ont paru une éternité mais tu t’es découverte capable d’assurer, malgré ta jeunesse et ton inexpérience, parce qu’on t’a présumée compétente. L’équipe t’a mise en première ligne alors que ta vingtaine aurait dû te réserver la deuxième. D’autant que dans l’équipe il y a bien des pères, ou des hommes dont les compagnes ont fait des fausses couches, ou encore des pompiers qui ont accompagné des femmes dans cette situation, du temps où le groupe ne comptait que des hommes… Depuis que tu es passée pro, c’est le seul domaine dans lequel on te renvoie à ta nature de femme : les femmes enceintes, les fausses couches, l’intimité des femmes… et les enfants aussi. On t’envoie systématiquement, quand les victimes sont des enfants. « Tu t’y prendras mieux », il paraît. « Ce sera moins maladroit… » T’as toujours pas d’enfants, alors qu’ils en ont tous ou presque, c’est pourtant à toi qu’est confiée la mission de leur parler quand tu es LA femme de l’équipage. Tu aurais un talent, un don qu’ont les femmes. Assurément. Bon, d’un côté, tu apprends plus vite en étant en situation. Alors tu vas pas te plaindre, puisque tu es là pour apprendre, pour faire de mieux en mieux. D’un autre côté, les hommes de la caserne se disqualifient davantage dans ces domaines en présence d’une femme dans l’équipe, donc ils acquièrent moins cette expérience et se sentent moins légitimes[1]. En y réfléchissant, c’est pas mal quand un de tes collègues est présent aussi. Parfois il te dit qu’il n’aurait pas pensé à telle ou telle question. Parce que maintenant que tu as quelques années d’interventions et plusieurs casernes à ton compteur, c’est partout pareil : quand on compte une femme ou un enfant parmi les victimes, c’est pour toi… parce que t’es une femme ! Voyons, que se passe-t-il dans l’autre sens ? Eh bien, il te faut reconnaître que dans les plus rares cas où l’intimité d’un homme est concernée… tu es bien contente de rester en retrait toi aussi. Toi non plus, dans ce cas, tu n’acquiers pas cette expérience-là.

Quelques années plus tard, tu te souviendras en souriant de ce malaise que tu avais plus jeune. Parce que tu t’y es faite à cette qualification supposée, maintenant qu’elle est avérée. Tu t’accommoderas de cette compétence dont on te fait crédit, même si elle ne colle pas avec la polyvalence que vous devez cultiver dans ce métier. Les gars, à part ça, font pas de différence… du moment que tu fais tes preuves. Les preuves, tu as dû les apporter jour après jour, davantage que tout homme pro dans les équipes. Parce que lui démarre avec un crédit quant à ses capacités physiques… Toi, en début de carrière, tu démarres à crédit zéro, parce que les femmes n’ont pas un barème équivalent dans les évaluations physiques au concours. Les remarques de tes collègues hommes sonnent encore à ton oreille. C’était « plus facile » pour toi de l’avoir, ce concours. Toi, tu étais « avantagée ». Qualifiée d’office pour les premiers soins aux femmes et aux enfants. Doit faire ses preuves pour toute action requérant des capacités physiques.

«  Le care est une capacité que l’on trouve en tout être humain. Mais il est valorisé chez les femmes et dévalorisé chez les hommes. »

Sandra Laugier[2], philosophe[i]


[1] Un phénomène récurrent est important à mettre en lumière ici : lorsqu’une profession devient mixte alors qu’elle était très majoritairement voire exclusivement masculine, la division des tâches selon le sexe présente dans la société s’organise dans la profession, spécialisant ainsi les personnes. Ainsi la pédiatrie est-elle beaucoup plus investie par des femmes que la chirurgie. Ainsi l’armée compte-t-elle davantage de femmes dans l’administratif et plus d’hommes sur le terrain, alors qu’avant l’arrivée des femmes on trouvait des hommes, de fait, dans tous les emplois.

[2] Sandra Laugier a introduit en France l’éthique particulariste et l’éthique du care, parmi d’autres thèmes de recherche.


[i] Entretien avec Sandra Laugier, cité dans Le pouvoir de la bienveillance, p.89, Les hors série de L’OBS, n° 99, juillet 2018.

2015 – Saisir sa chance

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Vous rentrez du Burkina Faso, sans travail, toi bien enceinte. Bon, ton accouchement a lieu, bien ‘pourri’. Tu confies ton corps à l’équipe médicale. Péridurale. Tout est très technique. Hypermédicalisé. Et après… le rêêêve ! Tes parents vous ouvrent leurs portes cinq semaines au début donc l’accueil du bébé est hyper enveloppant, comme le vôtre d’ailleurs… Ensuite vous êtes disponibles quasiment à temps plein pour le bébé dans votre nouvel appart, jusqu’à ses cinq mois. Toi tu cherches un emploi, lui se met à son compte et commence à travailler depuis la maison. Dès la naissance, à lui le change, à toi le nourrissage. Il sait que tu n’aurais pas été partante pour un enfant sans un très grand engagement de sa part. Il t’écoute, tu peux lui confier tes humeurs, tes doutes, tes besoins, tes demandes. C’est tellement bouleversant de mettre au monde un enfant, surtout si l’accouchement est difficile. Tu es extrêmement fatiguée. Lui est hyper investi, comme prévu. Très sensible aussi. Tes perspectives professionnelles se rapprochent. Il faut organiser la garde. Avant que vous cherchiez et trouviez, assez rapidement, une place en crèche, vous le confiez d’abord à une nounou avec laquelle ça ne colle pas… En toute logique et engagé jusque dans la séparation, il prend en main l’adaptation du bébé là-bas. Cependant, la démarche venant d’un père ne manque pas de la rendre perplexe. Tu es alors la cible d’une réflexion de sa part : « Pourquoi ce n’est pas vous ? C’est… ça me questionne, une maman qui n’est pas présente pour l’adaptation… ». Petite pique en plein cœur, suggérant une défaillance de la mère qui se trouve être toi… Et oui, parce que si c’est le père qui prend en charge une tâche habituellement réalisée par la mère, qui plus est le moment crucial de la séparation, c’est sans doute que celle-ci est défaillante, n’est-ce pas ? Eh bien non, peut-être qu’il est exercé, au point et concerné, consentant, voire motivé tout simplement, et qu’il a dans son projet de vie de partager les tâches, autant que les câlins, les jeux et les soucis. Comment s’affranchir des rôles traditionnels, partager les responsabilités, rebattre les cartes du couple parent à votre façon tout en donnant confiance et en restant une mère respectable aux yeux d’autrui ? Equation difficile à résoudre il semble… Tu lui lances, mi-amusée mi-agacée « Est-ce que cela vous aurait interrogée aussi, mais sur son père, si moi je m’étais seule rendue disponible pour l’adaptation ? » Là, l’assistante maternelle te regarde, éberluée, apparemment dans l’incompréhension totale de ta réaction. Il paraît encore loin, ce jour où l’on regardera les mères et les pères de la même façon ! Bref. En tout cas, il adore, ton homme, il dit que c’est génial de pouvoir disposer de ce temps-là et de l’utiliser comme ça. Un cadeau. N. bénéficie d’un accueil extraordinaire, c’est le moins qu’on puisse dire. Une disponibilité dont vous ne disposerez pas pour vos autres enfants, vous en avez bien conscience… Jusqu’aux trois ans de N. et donc son entrée en maternelle, son père travaillera de la maison. Cette organisation lui permettra de s’occuper de son fils tous les mercredis, et aussi de l’emmener tous les matins. Et toi tu le prendras le soir quand tu bosseras, c’est-à-dire chaque fois que tu signeras pour un contrat de quelques mois, en bonne représentante de la génération précarité… Il gère aussi tous les rendez-vous médicaux, et les kiné-respi. Il n’en rate pas un seul. N. sent très bien ce que vous pouvez encaisser et agit en fonction. Son père, lui, a besoin d’être rassuré, il est très sensible. Toi, clairement moins… Par exemple, les soins de nez sont très difficiles pour lui, qui a l’impression de devenir un bourreau à chaque soin, alors que pour toi c’est un geste nécessaire, technique, qui va le soulager ; rien de plus. Tu vois bien qu’il développe un lien exceptionnel avec son fils. D’ailleurs, il l’appelle « papa » depuis un moment alors qu’il ne parvient toujours pas à t’appeler « maman »… Toi tu es « Maï » et tu dois admettre que ça te fait mal. C’est assez douloureux de se sentir le deuxième parent pour l’enfant. Tu te mets à la place des pères qui vivent ça dans des configurations plus traditionnelles… Certains doivent se sentir blessés. Peut-être résignés après un moment. Impuissants souvent. Jaloux parfois. Ou soulagés peut-être, face à une telle responsabilité ? D’un côté, ça te fait plaisir de constater que toutes ces théories, ou plutôt ces croyances, sur l’attachement naturel à la mère sont fausses, puisque le contexte change visiblement les choses. D’un autre côté, pour ton cœur de maman, c’est horrible. Dès qu’il a besoin de réconfort, il va voir son père… Toi tu as un rôle de tiers et faut le dire, c’est plutôt ingrat… ; ça vous a d’ailleurs un peu clivé·e·s. Alors, tu changes d’état d’esprit depuis quelques jours. Il faut faire équipe à deux, vous en avez parlé longuement. Tu décides de mettre à distance cet affect douloureux, de prendre tout cela comme un état passager, d’accueillir positivement ce qui est offert. Et comme pour entrer dans le nouveau dialogue que tu viens soudain d’ouvrir, du jour au lendemain, il t’appelle enfin « maman » !

« Ces chercheurs américains montrent en effet que « c’est le parent qui investit le plus son bébé qui devient le principal attachement, sans distinction de sexe ». Le père serait donc apte à développer une relation symbiotique avec l’enfant, à condition de « mettre en sommeil sa masculinité traditionnelle » et de « mobiliser toute sa féminité première ». » (A propos du pédiatre Michael Yogman et du professeur de psychologie Michael Lamb)

Olivia Gazalé

2009 – Destitution nocturne

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Elle a quatre ans et fait de toi le plus heureux des pères. En ce moment inquiet toutefois. Elle va rester plusieurs jours dans cet hôpital, le temps nécessaire pour maîtriser l’infection. Vous décidez de vous partager la veille nocturne avec sa mère, en alternance, dans le fauteuil de repos prévu à cet effet. Tu as à cœur de t’occuper de ta fille le mieux possible et autant que sa mère ; vous avez opté pour la garde alternée lors de votre séparation. Tu sais d’expérience endosser tous les rôles, c’est ce que tu as toujours fait avec ton fils aîné, dont tu as la garde. Comme ce sera ton tour ce soir, pour la deuxième nuit, vous en informez le personnel. L’annonce semble faire naître une gêne immédiatement perceptible dans le regard de l’infirmière. Elle te prend à part. « Ce ne sera pas possible. La famille de l’autre enfant, celle qui partage la chambre, n’est pas d’accord avec votre présence. Elle souhaite que ce soit la mère qui reste. » Tu es contrarié alors tu essaies de comprendre. Peut-être a-t-elle peur que l’intimité de la petite ne soit pas respectée ? Tu proposes de sortir autant de fois que nécessaire, dès qu’on te le demandera. Nouveau refus de l’infirmière. Qui suggère que l’hôpital soutient ce point de vue. Tu te sens démuni. Un peu en colère aussi. Tu es son père, tu as ta place avec ta fille, non ? Pourquoi ne te propose-t-on pas une chambre pour elle seule alors ? Nouvelle réponse négative de la part du mur hospitalier. Tu ne veilleras donc pas ta fille les nuits. Sa mère devra malgré elle et malgré toi assumer seule chacune d’entre elles parce que c’est une femme… alors que toi, son père, tu es empêché en tant qu’homme. La présence masculine parentale est potentiellement suspecte la nuit dans cet hôpital.

Que la responsabilité parentale soit réellement assumée par les deux parents ? Cela n’est pas le sujet. Que sa mère exerce une activité professionnelle (incroyable !) et doive effectuer ses journées un minimum reposée ? Pas le sujet non plus. Qu’à son travail on nourrisse un éventuel ressentiment vis-à-vis de ces mères qui ne sont pas toujours disponibles ni en forme, sont absentes, prennent des jours de façon inopinée parce qu’elles « ont des responsabilités familiales, elles… (et eux, qu’ont-ils ?) » ? « Ha, ces femmes, il leur faudrait tout… Mais, non, qu’elles choisissent ! Qu’elles se mettent bien dans la tête que ce n’est pas compatible de travailler et de s’occuper de jeunes enfants ». Pas le sujet. Qu’elle puisse être soulagée de la moitié des nuits, elle qui a la garde de ses deux autres enfants nés d’une autre union ? Pas le sujet non plus.

Des années après, tu reparleras de cette semaine passée par ta fille dans un hôpital public français, pendant laquelle on t’a sommé de ne pas assumer ta part de parentalité, pour la reporter sur la mère de ta fille, parce que toi, tu es un homme. Avec l’arrière-pensée que tout homme en présence d’enfants est potentiellement un intrus. Ou pire, un suspect (quelle autre raison ?). Alors soupçonné d’être quoi ? Un voyeur… Voire un prédateur, un agresseur, un auteur d’abus sexuels sur enfants qui s’ignore peut-être encore. On se charge de lui révéler alors : il aurait des pulsions ‘naturelles’. En tant qu’homme. Il ne saurait pas se contrôler. L’étiquetage d’un individu, au nom d’une croyance portant sur tout le groupe des hommes, prend toute son importance là. En revanche, dans un contexte identique, aucun questionnement ne serait déclenché concernant la mère, en tout cas pas de manière généralisante, juste du fait de son sexe. Quel message symbolique est envoyé par l’hôpital sur les hommes et sur les femmes dans cette situation ? Ce message défend-il l’égalité entre les sexes théoriquement défendue dans nos valeurs républicaines ? Pas vraiment. Tu feras aussi le lien avec cette maîtresse, pourtant elle aussi fonctionnaire, supposée défendre nos ambitieux principes affirmés sur les frontons des écoles. Elle te demandait régulièrement de voir la mère de ton fils, avec moult sous-entendus sur ton incapacité à jouer à toi seul le rôle des deux parents, alors qu’aucune situation équivalente chez les mères dites isolées – pourtant très répandue – ne suscite un tel acharnement à exiger la présence de l’autre parent…

D’autres postures professionnelles existent bien sûr à l’hôpital. Des médecins refusent de conditionner la présence parentale au sexe du parent et le font entendre à leurs publics comme à leur personnel. Certains établissements tentent même de normaliser le paternage. Encore trop rares, ils se positionnent dès la naissance pour un véritable accueil du parent qui n’accouche pas. Le 12 avril 2019, un court reportage sur France 3 révèle qu’à Grenoble, une maternité privée accueille les deux parents dans un lit double. Pour permettre au lien avec l’enfant de se construire dès que possible, pour faire une juste place au deuxième parent, et pour soutenir la mère. Les fonds pour l’achat de ces deux lits doubles ont été réunis grâce à un financement participatif, suite à une demande de parents d’accueillir le papa, « pour lui offrir la possibilité de vivre au même titre que les mères les premières nuits à la maternité » (Huffington Post[i]). « Question de confort, et aussi d’égalité. “C’est vraiment un dispositif qui permet au papa de jouer son rôle en alternance avec la maman“, souligne le père de l’enfant. Pour leur premier enfant, il y a trois ans, le papa avait eu droit à un lit d’appoint. Rien à voir avec cette nouvelle expérience, qui comporte aussi d’autres bienfaits. “On considère qu’après un accouchement, alors que c’est l’instant où, vraiment, l’hormone du lien, qu’on appelle l’ocytocine, est délivrée en quantité astronomique, on se dit qu’il faut vraiment continuer à maintenir ce lien et que le papa puisse continuer à être collé, serré contre sa compagne et pouvoir admirer sa petite merveille à côté sans être dans un lit d’appoint ou sans avoir l’obligation de rentrer chez lui“, explique Alexandra Licina, sage-femme. Dans la majorité des chambres, lit simple et lit d’appoint restent la norme. Mais la maternité aimerait passer de deux à neuf lits doubles. »[ii]

« Il y a toujours eu, et il y aura toujours, de bons et de mauvais pères (et mères) et cela n’a rien à voir, ni avec le divorce, ni avec l’émancipation féminine : c’est une question de disposition psychique à la parentalité, de disponibilité, de bienveillance et de générosité. »

Olivia Gazalé


[i] Source : https://www.huffingtonpost.fr/entry/maternite-grenoble-lits-doubles_fr_5cac56fae4b01b34503af246

[ii] Source : « Naissance : un lit familial à la maternité », France 3 Auvergne Rhône Alpes, 12 avril 2019 – https://www.francetvinfo.fr/societe/mariage/peres-et-garde-partagee/naissance-un-lit-familial-a-la-maternite_3395047.html

2001 – Mon père, ce héros

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Ta mère est chaque fois contrariée. Chaque fois qu’elle raconte cette histoire. Tu l’entendras à plusieurs reprises. Et ton père, qui prend ce petit air amusé quand elle se met en colère… L’anecdote est un peu associée à ta naissance. En tout cas, c’est ainsi que tu en prendras connaissance. Un jour, tu demandes comment tes parents ont changé de travail à deux et déménagé à des centaines de kilomètres, quand tu avais à peine trois ou quatre mois. Ta mère avait déjà trouvé un poste à Lyon et allait être mutée. Ton père avait cherché et trouvé facilement l’année précédente dans une nouvelle entreprise. Un peu trop tôt cependant, en regard de la date prévue de ta naissance. Donc il les faisait attendre, cherchant éventuellement un autre poste qui collerait au calendrier professionnel de ta mère… Donc, un an après sa première candidature, il se rend à nouveau au service des ressources humaines de l’entreprise intéressée par son profil, pour un autre poste. Et là, il tombe sur une jeune femme, la trentaine, qu’il ne connaît pas. Elle lui demande pourquoi il veut venir à Lyon et à cette date-là en particulier. Ton père répond alors qu’il suit sa femme, qu’elle démarre dans quelques semaines à Lyon. Son interlocutrice en lâche presque son stylo, lui fait un grand sourire, impressionnée, et le félicite parce que « C’est rare, ça, un homme qui suit sa compagne ! ». Et il a eu le poste. C’est ton père. Un héros des années 2000. Grand sourire amusé en rentrant. Encore plus amusé quand l’histoire est racontée avec les intonations outrées de ta mère. Parce qu’en ce qui la concerne, quand on observe son même parcours géographique, la question qui lui est posée en entretien, c’est plutôt : « Vous avez bougé chaque fois pour suivre votre mari ? » Et l’on s’attend avec résignation à ce qu’elle réponde « Oui ». Puis à devoir évaluer les risques que l’employeur prendrait en aménageant une place à une salariée qui lâchera probablement l’équipe à la moindre velléité de bougeotte professionnelle de son mari.

« Le poids des représentations, des mentalités, des habitudes sociales et de la répartition statique des rôles joue à plein dans cette maternité si normale et si problématique à la fois. Les employeurs ont une responsabilité dans les discriminations qui entourent la grossesse, mais elle est aussi celle de l’Etat, de l’Education et des parents eux-mêmes qui véhiculent des modèles de couple parfois bien loin de la « femme libérée ». »

Christophe Falcoz, L’égalité Femmes-Hommes au travail – perspectives pour une égalité réelle