2009 – Mauvais mélange

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Mais vous êtes féministe ma parole !, te dit-elle avec un grand sourire mi-poli mi-crispé.

Flûte ! Tu aurais dû anticiper. Prendre rendez-vous, au lieu de démarrer cette discussion sans prévenir devant le portail.

Cela fait des mois que ta fille apprend à lire à l’aide d’un grand classique intitulé Dans la cour de l’école. Il est effectivement intéressant, comme le défend Papa Positive. S’il était père d’une petite fille et pas d’un petit garçon, tu te demandes s’il se contenterait de relever dans son introduction On excusera l’approche genrée avant d’en vanter les autres mérites, et même de l’annoncer comme génial.

Toi tu as trois filles et son contenu te désole.

Ses personnages sont très familiers : la maîtresse, les filles, les garçons. Séparation des sexes bien établie, au cas où les enfants n’auraient toujours pas saisi dans quelle catégorie les adultes les affectent depuis leur naissance, soit depuis environ… six ans ! Couleurs, cartables et fournitures scolaires, activités sportives, placements en classe, répartition de l’espace dans la cour, toilettes, vêtements, jouets, grammaire, danses aux fêtes de l’école avec des tenues spécial filles et d’autres spécial garçons, tout y passe. Si les enfants avaient l’idée saugrenue de se sentir enfant ou élève avant d’entrer dans la catégorie fille ou la catégorie garçon, les adultes se chargeraient de les pousser dans leur case genrée bien étiquetée, en refermant vigoureusement la porte, pour éviter l’échappée belle.

Donc, dans la version en noir et blanc mise à disposition par l’enseignante, il y a les billes noires, pleines, qui sont les garçons. Et puis il y a les billes blanches, les filles. De fait celles-ci paraissent vides, puisque cerclées de noir, avec fond blanc comme le reste de l’image. Pas très heureux pour les filles, d’être considérées comme des coquilles vides, relativement aux garçons. Ça démarre plutôt mal. Séparation et hiérarchisation. On y est. En plein dans la hiérarchie de la différence décrite par l’anthropologue Françoise Héritier. Une recherche sur internet te conduit à des versions en couleur de l’album (et au gros succès de l’album dont une édition affiche plus de 80000 exemplaires vendus en plus de 20 ans…) : on a sans surprise du rose et du bleu.

Retour à notre album noir et blanc. Sur une planche, une bille noire est seule parmi des blanches. La légende indique au garçon qu’il s’est égaré et trompé de place. La maîtresse lui commande de réintégrer son groupe, celui des garçons. Qu’un garçon se mélange à des filles est donc présenté comme une erreur de sa part… C’est l’adulte qui le suggère, et plutôt clairement, sans équivalent pour une fille qui s’aventurerait chez les garçons. Effets possibles : stigmatisation du garçon qui ferait un tel faux pas, par extension infériorisation des figures féminines voire du féminin. Quelques années plus tard, tu écouteras un homme travaillant en crèche témoigner du regard méprisant des autres hommes sur son métier. Une voie d’égarement pour un homme. Car il est bien indiqué à la bille noire le droit chemin à suivre : le petit garçon doit socialiser dans sa catégorie de sexe. Peut-être même que son jeune lecteur interprètera l’image en infériorisant ou rejetant le groupe des filles. Et qu’il sera légitimé dans son rejet, sait-on jamais. Dans l’album, nulle injonction de cet ordre dans la situation inverse.

L’enseignante t’écoute argumenter. Puis elle te précise dans la perspective de te rassurer que ce livre est très bien : il est recommandé par l’Education Nationale (certes, il y a par exemple un livret pédagogique en ligne pour une exploitation en maternelle). Personnellement, tu ne vois pas clairement le gage de non sexisme, étant donné le nombre de manuels scolaires très inégalitaires qui sont passés entre les mains de tes enfants. Tu le lui dis. Et puis l’école est supposée former à l’esprit critique, non ? C’est à ce moment-là qu’elle conclut à ton positionnement féministe, qui lui semble étonnant, ou inadapté, voire extrémiste. Alors, avec sans doute un brin d’impertinence, mais sur un ton courtois, tu lui réponds :  Mais bien sûr que je suis féministe, puisque le féminisme, c’est l’action en faveur de l’égalité des sexes. Et je suis sûre que vous aussi, vous l’êtes, et c’est même une de vos missions éducatives, puisque dans les textes de l’Education Nationale, l’école œuvre en faveur de l’égalité des sexes. C’est un principe constitutionnel d’ailleurs, donc il ne devrait pas être inquiétant, au contraire. Les listes d’ouvrages recommandés datent un peu, et ce critère n’a pas encore été intégré, voilà tout.

Tu apprécies beaucoup cette enseignante, tu sais qu’elle est très compétente. C’est même pour cette raison que tu t’es permis de lui livrer tes réflexions. Elle en fera quelque chose, tu en es convaincue.

Tout de même, dans le cadre de l’école républicaine mixte, c’est assez étonnant de véhiculer des discours symboliques favorables à la séparation des sexes (et à la hiérarchisation, ce qui peut nous faire faire un détour par les règles de grammaire inégalitaires toujours en vigueur). On pourrait te rétorquer que cet album est une occasion de parler mixité des sexes. Sauf que les exploitations pédagogiques présentes sur internet ne vont pas dans ce sens. Le message, dans ce petit album a priori inoffensif, en plus de s’adresser ouvertement à un lecteur (« parfois je suis tout seul »), prône une socialisation masculine et non réellement mixte. Or, elle est le terreau de la reproduction d’une culture de la domination des femmes par les hommes. Armée, police, pompiers, BTP, lycées ou milieux professionnels à dominante masculine, sport de haut niveau, classe politique, etc. On sait très bien que dans une société inégalitaire, l’entre soi des personnes dominantes – ici, les garçons socialisés dans la fraternité des Boys’clubs – nourrit la domination du groupe des personnes dominées – ici les filles. On pourrait utiliser le critère de la couleur de peau, et on verrait très bien la ségrégation, donc le racisme.

On pourrait bien te rétorquer Mais ce n’est qu’un album pour enfants ! Vous croyez ? Un petit album de rien du tout ingurgité appris remâché récité régurgité lu tous les jours pendant des mois. Pas vraiment une broutille à l’échelle du cerveau d’une gamine de six ans.

Depuis que tes yeux sont ouverts sur la reproduction des inégalités, tu voudrais que tout le monde voie ce que tu vois. Depuis que tu as des enfants, tu rêverais qu’entre ta génération et la leur, il n’y ait plus rien à remarquer sur le sujet.


Nota : Pour une réflexion sur la cour de récréation en faveur de l’égalité des sexes, l’expérience d’Edith Maruejouls sera disponible dans l’ouvrage “Faire je(u) égal – Penser les espaces à l’école pour inclure tous les enfants” à paraître le 25 août chez Double ponctuation.

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