Fraternité sélective

De la nécessité de bousculer la police du genre exercée sur les hommes.

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Passons maintenant au crible la solidarité entre les hommes. La fraternité républicaine affirme une sorte de loyauté entre hommes.

Entre parenthèses, Réjane Sénac souligne dans son ouvrage Les non frères au pays de l’égalité, que la fraternité a été érigée en principe républicain excluant les femmes et les personnes non blanches, que nombre d’universitaires qualifient aujourd’hui de « racisées » (par les autres). Elle ne concernait au départ que les hommes blancs (les citoyens de l’époque). 

Cette fraternité les invite-t-elle pour autant à exercer une bienveillance entre eux, une empathie systématique qui leur permette de se soutenir les uns les autres quels que soient leurs choix ? Le dictionnaire précise que la fraternité est un « sentiment de solidarité et d’amitié ». Voyons si cela sonne réel avec le même exercice de mise au pas… ou pas. Les hommes sont-ils empêchés aussi ? Et si oui, de quoi ? Jouer à la poupée ou pas. Faire de la danse classique ou pas. De la gymnastique rythmique et sportive… ou pas. Jouer au ballon dans la cour ou pas. Pleurer ou pas. Porter une robe de princesse ou pas. Les meubles lourds ou pas. Conduire sur les longues distances ou pas. Ouvrir le vin ou pas. Couper le poulet ou pas. Chasser l’araignée, la guêpe, la souris, ou pas. Apprendre à changer une roue ou pas. Percevoir le plus haut salaire du couple ou pas. Porter les cheveux longs ou pas. Être ambitieux ou pas. Le plus grand du couple ou pas [1]. Le plus diplômé du couple ou pas. Le plus âgé du couple ou pas. Carriériste ou pas. S’intéresser aux femmes ou pas. Aux femmes plus jeunes qu’eux ou pas. Aux autres hommes ou pas. Au pouvoir ou pas. A l’argent ou pas. Au sexe ou pas. Aux voitures ou pas. A la compétition ou pas. Faire du sport ou pas. Porter une jupe ou pas. Se maquiller ou pas. Nettoyer les sanitaires ou pas. Bricoler ou pas. Prendre un congé parental ou pas. S’orienter en lettres ou pas. Travailler auprès de nourrissons ou pas. En esthétique ou pas. Auprès de personnes âgées ou pas. De personnes très vulnérables ou pas. Parler de ses peurs, difficultés, souffrances à un·e psy ou pas… En tant qu’homme. Eux aussi sont priés, souvent, de rester à leur place, sauf que la leur est valorisée du côté de la performance. De la résistance à la peur ou à la souffrance institutionnelle. « C’est une décision des chefs c’est comme ça ». Du côté de l’autonomie. « Il me faut trouver des ressources en moi pour faire face ». Du côté des opérations de sauvetage, parfois. Et du rejet de celles et ceux qui ne seraient pas suffisamment… au pas. Tous ne vivent pas les mêmes empêchements et n’en souffrent pas autant.

Christophe Falcoz, évoquant les conséquences d’une « forme de masculinité virile, dominatrice et violente », souligne que « l’évacuation de certaines émotions – en particulier la vulnérabilité, la peur de l’échec et la peur de l’attirance pour un autre homme -, la non valorisation de l’empathie, la sur valorisation de l’esprit de compétition et du dépassement de soi, peuvent générer des souffrances chez les hommes, dont la société tolère, pour les hommes, qu’elles s’expriment par des violences entre eux et envers les femmes. »

Lourdes attentes pesant sur les hommes, valorisant des comportements parfois funestes, pour eux-mêmes ou pour les autres.

Je rêve d’un envol du paternage qui favoriserait ce délestage.


[1] Cf. la Une de Paris Match avec Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, la faisant apparaître plus petite que lui en juillet 2019.


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