2008 – Haro sur la mère

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Ton congé maternité touche à sa fin. C’est ton troisième. Tu en profites pour recevoir des proches avant de reprendre. Elle te pose des questions sur l’avenir. « Comment vas-tu t’organiser ? Reprends-tu ton travail précédent ? » Tu réponds que non, tu changes complètement. Tu entres dans le service formation de l’entreprise, qui s’occupe notamment des ressources humaines et du management. Tu vas changer de métier et tu t’en réjouis ! Concevoir des programmes de formation, revenir toi-même en apprentissage, t’intéresser à la façon dont les personnes apprennent, et tout cela dans des domaines humains. Et toutes ces personnes qui font du conseil interne seront tes collègues. Non… tu ne reprends pas à mi-temps, cela serait difficile sur un changement d’emploi. D’ailleurs cela ne t’est pas venu à l’esprit. Et puis tu dois t’investir pour être à la hauteur, c’est un nouveau métier pour toi, avec régulièrement des déplacements à Paris. Tu as hâte. Cela va être passionnant. Tu vas nourrir ton cerveau, ta vie sociale aussi et cela te ravit. Tu ne le sais pas encore même si tu l’espères, mais les trois ans de vie professionnelle qui suivront seront les plus enrichissantes de ta vie de salariée, et sans doute aussi de maman… heureuse de son travail. Elle te regarde, dubitative, mi-concernée, mi-consternée. « Enfin, quel temps auras-tu à consacrer à ta famille ? Avec trois enfants, c’est impossible ! Comment vas-tu faire ? » Elle te confie être rassurée par sa belle-fille qui se met à mi-temps après son troisième. Elle s’aperçoit sans doute que cela te renvoie l’image d’une mère douteuse, suspecte, pas tout à fait responsable ou quelque chose dans ce goût-là. Malgré sa gêne, elle confirme son propos. Te revient alors en mémoire une conversation vécue quelques jours auparavant avec une maman devant l’école : « Tu reprends à temps plein ? » « …(!!) Poserais-tu la même question au père de mes enfants ? », avais-tu répondu… « Euh… » « Eh bien moi c’est pareil ». Vous n’avez pourtant jamais évoqué frontalement la possibilité qu’il se mette lui à temps partiel. Tu reviens à toi et te rends compte qu’avec des proches c’est plus compliqué, d’autant que tu sais et conçois qu’elle n’a commencé à travailler qu’après avoir élevé ses enfants. Quel message lui envoies-tu si tu sembles opposer ou comparer son expérience à la tienne ? Même à plus de vingt ans d’écart. D’autant que tu constates que la tienne est épuisante, qui ne tient qu’à votre relation heureusement équilibrée, à la fois au sein de votre couple et dans vos ambitions professionnelles respectives. Ainsi qu’à vos niveaux de revenus équivalents et suffisants pour ‘vous faire aider’, c’est-à-dire avoir recours aux services d’autres femmes dont les conditions de travail et la reconnaissance sociale ne sont pas extraordinaires… Fragile équilibre. Un peu cynique aussi, tu dois l’avouer. Equilibre d’un couple privilégié, dont les membres ont chacun·e un travail intéressant et plutôt bien rémunéré. Tu te doutes aussi que ce qu’elle sous-entend, c’est que votre enfant si jeune, si vulnérable, en pleine construction, a besoin d’un temps parental important, qui lui sera confisqué dès ta reprise du travail. Dans l’absolu, tu admets l’argument. Tu tentes malgré tout « Tu sais, lui non plus ne demande pas un mi-temps pour ma reprise ». Arrive alors la répartie habituelle : « Mais c’est pas pareil ! ».

« Pour des raisons obscures, il en est ainsi : si l’on interroge encore dans les familles et dans la société sur le bien-fondé du travail de la mère, la question est rarement posée à propos du père. »

Sylviane Giampino

Ta réponse à la question du temps partiel avait une chance sur deux d’être positive. En effet, « les femmes sont particulièrement à temps partiel lorsqu’elles ont des enfants à charge (plus de 45 % des femmes salariées ayant au moins trois enfants travaillent à temps partiel). »[i]

L’INSEE rapporte dans une synthèse de 2013 qu’« après une naissance, un homme sur neuf réduit ou cesse temporairement son activité contre une femme sur deux »[ii]. Plus largement, nous informe la sociologue Dominique Méda, « des chercheuses de l’INED avaient mis en évidence, dès 2006 pour le cas français, que l’arrivée d’un enfant s’accompagnait pour 40 % des femmes (contre 6 % seulement des hommes) d’une modification de l’activité professionnelle (changement de poste, réduction du temps de travail…). »[iii]

La plupart des personnes trouvent normal que du temps parental soit aménagé pour s’occuper de l’enfant. Si la mère ne le fait pas, elle risque d’être jugée comme douteuse affectivement… Qui demande spontanément à un père s’il réduit son temps de travail suite à l’arrivée d’un enfant ? Lui-même, a-t-il été préparé à se poser la question ? Et à culpabiliser s’il ne le fait pas ?

En 2015, tu inities un micro-trottoir dans une action associative. Il questionne le faible engagement des hommes pour l’égalité. Un passant témoigne : « Dans le travail, si les hommes prennent un congé parental c’est vraiment super mal vu, là-dessus ça a pas du tout progressé. Les pays nordiques sont vraiment plus évolués que les nôtres. Moi j’ai eu des fonctions d’ingénieur. Je ne peux pas prendre un congé parental, ce serait très mal vu si je faisais ça. Tandis que ça passe mieux quand c’est une femme. Mais voilà, a contrario, elle sera moins payée. »[1] S’écarter de cette norme du travail à temps plein expose un homme. Souvent, ce sont des jugements réprobateurs, du mépris, de l’incompréhension, un refus de l’employeur, ou des commentaires douteux. C’est ce qu’en 2006, déjà, tu avais constaté. Sans appel. Collecte et rassemblement de témoignages d’hommes à l’appui, qui se sont mis en retrait du travail pour diverses raisons. L’un d’eux, qui avait demandé un temps partiel à son employeur, avait essuyé un méprisant « Tu veux devenir femme au foyer ou quoi ? ». « Il n’y a pas d’innovation sans désobéissance », affirmait récemment Michel Serres sur France Inter[2].« Il faut pratiquer la désobéissance de genre » préconise Ivan Jablonka. Se préparer aux effets de la transgression de la norme de genre. Affronter le regard des femmes et celui d’autres hommes. De ceux qui en font une valeur masculine, un marqueur identitaire. Et qui sans doute, dans le but de s’y conformer, ont fait des efforts, voire des sacrifices. Le temps partiel au masculin pour motif parental est perçu comme une déclaration de forfait au travail. Un abandon du rôle d’homme.

« Ce qui pourrait passer pour anecdotique ne l’est pas : dans de nombreux secteurs professionnels, la seule évocation d’un souhait aussi « féminin » que de disposer de son mercredi pour ses enfants, ou d’un congé de paternité de quelques semaines, équivaut à un suicide professionnel. Ces limites et cette uniformisation sont un appauvrissement et un immense gâchis des énergies mâles. »

Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité


[1] Microtrottoir de l’Institut EgaliGone du 6 juin 2015

[2] La librairie francophone, France Inter, 6 avril 2019.


[i] “Le travail à temps partiel”, Mathilde Pak, Synthèse stat’ n°4, juin 2013. https://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/Synth_Statn4_internet.pdf DARES

[ii] INSEE PREMIÈRE, No 1454, Paru le : 25/06/2013, Stéphanie Govillot, division Emploi, Insee.

[iii] Dominique Méda, Le monde.fr, 08/06/18, L’inégalité de salaire hommes-femmes, c’est de naissance !

2008 – Calculs ciblés

Ce billet a également été publié le 22 mai 2020 sous le titre “Maternité, privilège ou tricherie ?” par le magazine en ligne 50-50 (première des “Chroniques méditatives d’une agitatrice”).

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Il te reçoit pour un poste qui t’intéresse. Tu lui présentes ton CV, assorti de l’état de service qui détaille administrativement ton parcours : évolutions de rémunération et de grade, congés (tu as à ton actif trois congés maternité et un autre sans solde de trois mois), arrêts maladie éventuels, mobilités et lieux de travail, unités de rattachement, temps de travail, formations… Tout y est ou presque. C’est l’usage de présenter cet historique. Après quelques échanges sur le poste et tes compétences, il place les deux documents face à face et se concentre en silence. « En fait, vous n’avez pas 12 ans d’expérience comme vous l’indiquez dans votre CV ; vous avez moins que ça quand on enlève les congés pris à l’occasion de vos grossesses. 10 ans et quelques, ce n’est pas pareil… Je fais toujours le calcul. Et là, je vois que vous avez gonflé vos années d’expérience. » Tu es atterrée. Tu bafouilles. Tu te sens stupide. Tu es en colère. Tu t’étonnes tout haut qu’il fasse un tel raisonnement. Tu n’as jamais envisagé les choses ainsi. Depuis quand est-il pertinent de décompter les interruptions de travail de quelques mois de nos années d’expérience professionnelle ? Tu as un collègue qui prend deux mois sans solde chaque année depuis plus de quinze ans pour visiter le monde l’été ; est-ce qu’on lui signifie qu’il a trois ans d’expérience de moins ? Tu te demandes si toutes les personnes qui ont eu ou pris un congé à l’arrivée des enfants sont confrontées à son jugement décompteur. S’il est le seul à raisonner ainsi ou si cette pensée est partagée. Si ses principes le conduisent à compter moitié moins d’expérience pour les personnes à mi-temps et 20% de moins pour les personnes à quatre cinquièmes. Et quelle est, conséquence logique, la proportion de femmes et d’hommes qui font l’objet de ses décomptes et de ses jugements réprobateurs… Tu perçois dans la suite de l’entretien que tu t’éloignes inéluctablement du but, s’il s’agit toujours d’être retenue. Ou plutôt que ton but s’éloigne de toi, puisque tu ressens l’urgence de fuir ce bureau.

Tu n’auras pas le poste. Tu ne bénéficieras pas de l’expérience sans doute inoubliable d’exercer des missions sous la responsabilité de cet amateur de calculs. C’est dommage : toi aussi tu aimes les maths. Mais les mat-ernités également, pour ta part.

En 2016, « La pension de droit direct des femmes est inférieure de 39 % en moyenne à celle des hommes. Après l’ajout des droits dérivés[1], l’écart de pension s’établit alors à 25 %. »[i] Les femmes se retirent si fréquemment du travail pour enfantement et prise en charge de responsabilités familiales, que leurs carrières sont fréquemment discontinues. « Quel que soit le nombre final d’enfants, c’est au moment de la première naissance que les inégalités augmentent le plus », nous dit la DARES[ii].

« En 2016, la pension moyenne de droit direct (y compris majoration de pension pour enfant) s’élève à 1 065 euros par mois pour les femmes et à 1 739 euros pour les hommes. (…) En tenant compte des pensions de réversion, dont les femmes bénéficient en majorité, la retraite moyenne des femmes s’élève à 1 322 euros par mois en 2016. »[iii]

Elles prennent leur retraite en moyenne sept mois plus tard que les hommes et sont proportionnellement deux fois plus qu’eux à activer leurs droits à retraite après 65 ans (environ 20% des femmes pour 10% des hommes).

Elles sont beaucoup moins nombreuses à toucher une retraite à taux plein.

Fichtre ! Si elles bénéficient de tels privilèges, c’est bien qu’elles doivent tricher ! A moins… qu’elles ne sachent point compter ?

« La masculinité de privilège peut se définir comme l’ensemble des avantages que leur genre confère aux hommes : dans la mesure où ceux-ci en sont largement inconscients, ils s’y livrent sans retenue ni introspection. Pour cette raison, un homme qui détient un pouvoir, quelle que soit sa nature, devrait toujours se demander à quoi il le doit. Encouragé par le modèle du mâle breadwinner, il invoquera peut-être son travail et son mérite. Mais trois autres facteurs passent souvent inaperçus : l’aristocratie du masculin, l’exploitation domestique des femmes, les discriminations professionnelles. »

Ivan Jablonka


[1] Incluant les pensions de réversion


[i] Source : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/retraites_2018.pdf

[ii] Source : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/dares-etudes-et-statistiques/etudes-et-syntheses/document-d-etudes/article/a-quels-moments-les-inegalites-professionnelles-entre-les-femmes-et-les-hommes

[iii] Source : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/retraites_2018.pdf

2006 – Maternité, état non souhaitable

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Décidée, tu viens de prendre la responsabilité d’une équipe d’une dizaine de personnes. L’une d’elles part dans quelques semaines en congé maternité. L’une des plus autonomes, affirmée, reconnue, qui a une charge importante. Tu demandes son remplacement mais ne l’obtiens pas. Trop tard et pas de budget complémentaire. Dans votre régime spécial d’entreprise publique, ses indemnités ne sont pas versées par la sécurité sociale comme dans les entreprises privées, mais par l’entreprise elle-même. Donc, à l’instar de ce qui se produit souvent dans l’administration, pas de réduction de la masse salariale. Donc pas de remplacement… Logique économique. Vous devez faire face, avec un effectif identique. Il suffit de répartir la charge sur les autres. Cela est non négociable dans votre cas, « puisqu’il y a des compétences équivalentes dans l’équipe », dixit la hiérarchie.… Tu n’as encore jamais eu à gérer cette situation : tu vas être servie. Le procédé a des répercussions désastreuses à la fois dans la gestion de la charge et dans les représentations : un membre de l’équipe en conclut ouvertement qu’il ne prendra jamais sciemment de femmes si un jour il vient à prendre une responsabilité managériale. « Trop de risque qu’elles partent en congé maternité, et qu’elles ne soient pas remplacées, avec une répartition injuste du travail sur les autres qui ont assez de boulot comme ça ! » Il espère bien ne pas en avoir dans ses équipes. Tu aurais dû exiger le remplacement avant de prendre le poste… Tu discutes, tu polémiques, tu te décourages, il s’est déjà fait son idée… Et que dire du message symbolique envoyé sur l’utilité des tâches effectuées par les futures mamans, tâches qui seront tout simplement supprimées ou dégradées pendant leur absence ? Le scénario se répète et personne ne le remet en cause. Les raisons budgétaires prévalent sur un traitement égalitaire des personnes… Quel homme fait l’objet d’un tel traitement, parce qu’il s’apprête à devenir père ?

Tu prends conscience que pour tes deux premiers enfants tu as docilement facilité les choses à tes responsables : une mobilité géographique d’abord, que tu as organisée à l’issue du congé, après avoir formé ton successeur. Pour le suivant, tu as rédigé la lettre de mission de remplacement et formé une collègue au moment d’une forte baisse d’activité. Elle a pu absorber tes attributions et vous avez ensemble relancé les activités à ton retour.

Voici comment les personnes concernées participent, pour faire passer la pilule de l’absence prochaine, à faire diminuer la valeur de leur contribution au travail. Organiser le départ de son poste ou faire absorber le travail à effectif identique alors que le congé maternité est planifié plusieurs mois à l’avance. Voici où mène la culpabilité de s’absenter pour faire naître et accueillir des enfants. Où mène le conditionnement social, subi par des millions de femmes et d’hommes, qui accorde moins de valeur au soin des enfants qu’au travail rémunéré…

Des années plus tard, en 2018, tu proposeras l’analyse d’une situation significative sur ce sujet lors d’une formation pour favoriser l’égalité professionnelle dans une administration. « Une de vos collègues part dans quelques semaines en congé maternité, votre responsable réunit l’équipe et demande de répartir sa mission et sa charge sur le reste du groupe. Comment réagissez-vous ?»  Tous les scénarios imaginés tourneront autour de la répartition de la charge. Personne ne remettra en cause la décision… Intériorisée comme normale.

En février 2019, Martin Hirsch annonçait au micro et sous le regard que tu devines ébahi de Léa Salamé sur France Inter que désormais les infirmières des 39 hôpitaux de l’assistance publique seront « systématiquement remplacées» à l’occasion d’un congé maternité… Elle en est restée quasiment sans voix, Léa, interloquée qu’elle était… Elle apprenait que jusqu’à présent, la mission de ces soignantes n’était pas jugée suffisamment utile pour justifier un remplacement systématique. « Déjà que quand elles décident d’avoir un enfant, elles lâchent le travail sans demander la permission, que dans l’adversité, on ne peut vraiment pas compter sur elles… ; alors faudrait pas jouer les profiteuses en exigeant des remplacements en plus, non mais ! » : voici donc le raisonnement couramment servi. Et par conséquent, largement intériorisé par de futures mères, qui aimeraient, du coup, rester discrètes.

Là, tu pressens la réplique qui viserait à te clouer le bec : «  Les hommes peuvent subir la même chose ! Par exemple quand ils sont absents pour longue maladie, quand ils ont un accident ou prennent un congé long comme un congé parental, un congé d’adoption, ou un congé sabbatique ». Certes, dans ce cas, hommes et femmes sont peut-être à égalité dans le traitement reçu pour ce qui leur arrive (cela reste à vérifier), puisque les lois qui s’appliquent concernent toute personne. Cependant, en plus de tous ces motifs d’absences qui touchent, ou pas, la population travailleuse, il est un congé planifié long qui ne concerne… que des femmes. Et quelquefois, fait incroyable, plusieurs fois dans leur vie ! De façon massive. Aujourd’hui, quand un couple hétérosexuel souhaite faire un enfant, il risque d’arriver des aventures professionnelles bien différentes au père et à la mère. Lui a la possibilité de rester inaperçu au travail en tant que nouveau père, s’il ne modifie rien ou presque de ses habitudes professionnelles (ce qui est attendu de certains employeurs et pratiqué par certains pères). Tandis qu’elle voit son contrat de travail obligatoirement suspendu pendant plusieurs mois, créant, par sa seule volonté conjuguée à sa naissance dans un corps de femme, un micmac… dont on se passerait bien dans son environnement professionnel. Forcément, puisqu’on peut recourir à ces personnes disponibles qui n’imposent pas à leur employeur ces longues absences obligatoires quand l’enfant paraît : les hommes. Parce qu’eux, au moins, dans l’adversité que crée dans l’entreprise la maternité d’une salariée, assurent vaillamment la continuité du service au travail.

Dans la même veine, un de tes anciens collègues père de trois enfants, dont la femme assumait seule les acrobaties domestiques et familiales du mercredi, t’a confié : « Heureusement que les hommes ne prennent pas leur mercredi dans le service, sinon, qui serait au boulot ce jour-là ? ».

Et oui : on a du courage… ou on n’en a pas.

« Si les tâches liées au care sont ainsi dévalorisées, c’est parce qu’elles nous font percevoir notre vulnérabilité et notre dépendance. Sans un certain aveuglement sur notre vulnérabilité, les sujets rationnels et auto-suffisants, les Homo œconomicus, par exemple, que nous voulons être, ne pourraient pas s’apparaître tels. Ne voulant pas voir notre fragilité et notre dépendance nous tendons donc à rendre invisibles tous les soins que nous recevons et qui nous permettent de les surmonter. A ne pas reconnaître celles ou ceux qui les dispensent. »

Alain Caillé, Extensions du domaine du don

2005 – Problème résolu

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Conciliante, tu sais que tu devras chercher une place ailleurs dans peu de temps, puisque la politique de l’endroit est de laisser ses cadres quatre ans quelque part, puis de favoriser leur mouvement interne. Grâce à leur bonne volonté, à leur concours, à leurs efforts de recherche personnelle, ces mouvements ont des chances d’être profitables à tout le monde. Tu entres dans le bureau d’un chef d’agence qui a accepté de t’informer sur les métiers de son établissement et les besoins à venir. Tu ne cherches pas encore activement. Tu te renseignes. Tu fais savoir via ce type de rendez-vous que tu seras bientôt disponible. Tu présentes ton CV, détendue. Costume gris, mince, cheveux grisonnants, visage un peu crispé. Il te questionne sur ton parcours, sur tes changements de métiers, tes mobilités géographiques surtout. « Et votre mari, il change de lieu aussi à chaque fois ? Oui ? C’est pas facile hein, ces mouvements géographiques… » Il se confie. « Je suis allé à l’enterrement d’un ancien collègue qui m’a beaucoup fait réfléchir… Il n’avait jamais bougé. Toute sa vie au même endroit, vous vous rendez compte ? Il y avait un monde fou à son enterrement. Toute la famille, tout le village… Et puis il était très investi dans des associations. Et je me suis dit qu’en déménageant souvent comme le demande la boîte, on a peu d’attaches finalement, on a sûrement moins de monde à son enterrement… Bon, revenons-en à vous. Alors chez vous, qui suit qui ?… Ah, vous alternez ? Original. Et pas facile… Pour les enfants, vous faites comment ? Ah, vous les faites garder tard forcément… Oh, ce doit être un problème ça… Euh, nous on a résolu ce problème, ma femme ne travaille plus. Sinon on n’aurait pas pu avoir trois enfants… » Tu réagis. « Vous considérez donc que c’est un problème que je travaille puisqu’on a des enfants ? » « Non, non… ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Mais quand même, si vous les faites garder, vous ne pouvez pas vous en occuper complètement (euh… vous non plus en fait) ! Par exemple, si c’est votre nounou qui s’en occupe, vous ne connaissez pas votre pédiatre, si  ? » « Si, si… (sans doute plus que vous il semble, moi je connais très bien la pédiatre alors que je travaille, grâce au don d’ubiquité que vous venez de me faire découvrir). » Tu interromps son monologue pour lui demander le plus sobrement possible si lui connaît le sien ou la sienne, puisque tout semble pris en charge par sa femme… C’est à ce moment-là qu’arrive le sempiternel « Mais c’est pas pareil ! ».

Certes, pas tout à fait pareil, voici donc un papa qui ne connaît pas la personne qui suit la santé de son enfant, alors que cela lui semble si important en tant que parent… Enfin, non. Juste quand on est la mère en fait. Un truc de mère ça, l’intérêt pour la pédiatrie.

Cette anecdote t’est revenue en mémoire grâce à la lecture déculpabilisante des réflexions livrées par Sylviane Giampino dans Les femmes qui travaillent sont-elles coupables ?. La psychanalyste y appelle à une autre place pour les jeunes enfants, dont le soin ne devrait pas entrer en concurrence avec le travail.

Tu apprendras par la suite que les hommes consultent moins pour leur santé que les femmes. Ce sont majoritairement elles qui s’occupent du suivi médical de leurs proches vulnérables, ce qui les amène à créer un plus grand nombre de liens avec le système de prévention et de soin que les hommes, y compris pour elles-mêmes.[1]

Et sinon, se sentir considérée comme une source de problème, parce qu’on souhaite à la fois travailler et s’occuper de ses enfants, ça fait réfléchir. Entendre constater que changer de lieu de travail tous les trois ans ça déracine ou ça désocialise une personne, ça donne aussi à réfléchir. Occasion de regarder avec un œil circonspect le monde apparemment bien logique dans lequel on vit, ses effets sur les personnes ainsi que les intérêts qu’il sert.

« On n’ose plus, en public, affirmer que la place d’une femme est à la maison, mais l’on suggère, en privé, que si elle y restait, tout irait mieux : il y aurait moins de chômage, et surtout ce serait bénéfique pour les enfants. Le propos se veut plus subtil, la pensée aussi lourde. Dans le monde du travail, on veut faire comme si les femmes n’étaient jamais aussi des mères, et partout ailleurs on fait comme si les mères n’étaient plus des femmes. »

Sylviane Giampino


[1] Cela ne signifie pas qu’elles sont systématiquement mieux dépistées ou suivies. Par exemple les différences biologiques ne sont pas encore prises en compte dans tous les tests médicamenteux alors que les variations hormonales au cours des cycles sont plus importantes chez les femmes. Cf. l’ouvrage synthétique co-signé par Muriel Salle et Catherine Vidal « Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ? », Belin, 2017

2004 – Tout va très bien, Madame la Marquise

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Il est là, vous faisant l’honneur de sa visite. De son verbe. De sa position. Bien installé, sur son siège adossé, sur l’estrade jambes écartées. Dans son costume de PDG. A l’aise. Une assemblée de femmes devant lui. Pas n’importe lesquelles. Des cadres dont tu es. Pas mal de dirigeantes aussi. Des ambitieuses. Des qui ont fait leurs preuves ou qui s’apprêtent à les faire. Des coriaces. Bien sapées : vous êtes au siège, quand même. Sans doute aussi quelques déçues, quelques aigries, des décalées aussi. Des égarées, qui viennent chercher du soutien dans ce réseau sponsorisé. Salles et autres moyens matériels mis à disposition par la Direction. Heures dédiées sur le temps de travail. Ne pas oublier de dire merci. Tu as réussi à te faire inviter, pour voir. C’était pas facile. Le cercle est restreint. Réflexion sur la place des femmes et leurs efforts, compétences, capacités. Leurs curriculum vitae, diplômes, réseaux. Leurs réalisations et situations. Groupes de travail, ateliers, cercles de réflexion, restitutions. Micro-trottoir pour commencer, en musique et en gaité, ainsi qu’en généralités. Il fait son discours, un brin condescendant. Un brin dominant qui se veut bienveillant depuis la marche estradienne qui lui donne peut-être l’impression de prendre de la hauteur sur l’égalité professionnelle. Préoccupation qui ne semble être adressée, question de ciblage sûrement, qu’à la catégorie de femmes ici présentes dans son propos flatteur… Puisque tu participes à un rassemblement de femmes cadres, tu n’es pas étonnée de la mise en scène de l’exception. Il en suffit d’une bien placée pour illustrer, auprès de toutes celles qui ont de l’ambition, de la suite dans les idées, de la persévérance ou des idéaux, que c’est possible.

Du haut de son promontoire, il lance, sûr de son effet : « Je ne m’inquiète pas pour vous mesdames : si vous avez des compétences, elles seront reconnues par l’entreprise, donc vous aurez les places et les rémunérations correspondantes. » Malaise dans l’assistance. Le discours méritocratique fait reposer sur les personnes la responsabilité de leur traitement. De leur reconnaissance moindre, de leur salaire moindre, de leurs promotions moindres, de l’écart subsistant avec leurs homologues masculins. Est-ce vraiment parce qu’elles ne sont pas assez compétentes qu’elles en sont là ?[1]. Bourdonnement dans l’assistance. Frémissante huée émise par l’assemblée de femmes blanches, diplômées, capées, décidées à ne pas se laisser marcher sur les pieds. Il se redresse sur sa chaise. Moins détendu tout à coup. A-t-il suffisamment travaillé son dossier avant de faire son entrée ? Ou bien est-il venu à la légère, peut-être sincère va savoir, comme à une partie amusante et badine, une petite respiration dans son planning ?

Le cynisme de la situation t’apparaît peu à peu. Un PDG formule maladroitement mais sciemment une réponse libérale à des femmes privilégiées. De leur côté, elles revendiquent l’égalité avec les hommes de leur condition élevée. ‘Si tu as des compétences et si tu travailles dur, ta valeur sera reconnue, c’est sûr’. Le recours du grand boss au principe méritocratique ne semble pas satisfaire ces dames. Et pourtant, n’est-ce pas ce principe qui les amenées à se réunir entre elles, ces femmes Cadres Plus ? Excluant de fait les autres, beaucoup plus nombreuses, celles qui n’en sont visiblement pas, des femmes méritantes, au vu de la position plutôt provinciale et terre à terre qui les maintient collées au sol. Sans les indemnités de déplacements, les heures supplémentaires et la reconnaissance de pénibilité, toutes rétributions concentrées chez les hommes de leur condition. Qui sont beaucoup plus nombreux qu’elles, mais qui œuvrent davantage dans la technique, appelée « cœur de métier », que dans les fonctions dites « support ». Ces femmes du bas de l’échelle et des bas salaires. Des sans diplômes payées à l’heure. Des sans réseau qui peuvent toujours s’époumoner dans le micro. Pas de rassemblement de ces femmes-là aux frais de la Direction, déplacements à Paris et cocktail buffet compris. Qui entend leurs situations, à elles ? Grrrrzz… ça grésille, non ? C’est sans doute parce qu’on est… c’est ça, dans un tunnel. Et non seulement on n’entend pas très bien, mais on ne voit pas très bien non plus, dans un tunnel.

Tu réalises dans le train du retour que vous avez demandé à votre nounou de prolonger ses heures pour que tu puisses rentrer de Paris vers 20h ou 21h. Celle qui t’a dit la veille qu’elle n’avait pas vu ses deux enfants depuis des mois. Elle les fait garder en Algérie par une parente. Tu participes de fait, toi aussi, à la chaîne mondiale du care[2], pour réfléchir, tous frais payés, à des centaines de kilomètres de chez toi, avec d’autres femmes aisées, à la réduction des inégalités entre les sexes. Pendant que les inégalités entre femmes s’organisent, invisibles et admises. Un goût amer t’arrive en bouche. La nausée te gagne. Tu te sens minable.

« Les femmes pauvres et des classes populaires, en particulier celles qui ne sont pas blanches, n’auraient pas défini l’émancipation des femmes comme une volonté de gagner l’égalité sociale avec les hommes, car leur vie quotidienne leur rappelle continuellement que toutes les femmes ne partagent pas un statut social commun. »

bell hooks


[1] Françoise Giroud disait que l’égalité femmes-hommes sera en place dans le milieu politique le jour où il y aura des femmes incompétentes à la tête d’un ministère.

[2] Le film brésilien Une seconde mère, réalisé par Anna Muylaert, en 2015, met parfaitement en scène le principe et la réalité de la chaîne mondiale du care. Celle-ci conduit des femmes parmi les moins riches des pays du sud à partir éduquer les enfants de familles des pays les plus riches, tandis que les leurs sont élevé·e·s loin par d’autres femmes.

2002 – Mon gendre, ce héros

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Tu ne peux pas t’empêcher de t’extasier. De soupirer, un tantinet envieuse. De penser à ce que ta vie aurait été, si ton homme avait eu… le cran, l’envie, ou juste l’idée de demander un mi-temps. Comme l’a fait ton gendre, qui travaille à la Poste. Ta fille vient de t’annoncer qu’on lui accorde le mi-temps qu’il a demandé, pour une année. Tous tes souvenirs remontent à la surface. Les trois enfants, élevés quasiment seule. La cadette est devenue institutrice. Alors que toi, femme italienne de ta génération, tu t’es dédiée au rôle de mère. Un contrat marital sans discussion possible, dont la clause principale était devenir mère et ne pas travailler. Tu aurais aimé ouvrir une boutique, une mercerie. Vous auriez partagé l’éducation des enfants avec ton mari. Le rêve… ! Pffft…. oublie. Tant de temps a passé… Et là, tu n’en crois pas tes oreilles. Le père de tes petits-enfants, qui demande une réduction de son temps de travail, et qui l’obtient !! Souriante, tu regardes ta fille. Il y a de l’espoir dans la vie comme dans ton regard. Enfin ! Les hommes changent… Les femmes peuvent s’estimer heureuses. A moins que ce ne soit une exception… ? Alors il faudrait l’encourager. Tu t’exclames : « C’est bien pour un homme, de se mettre à temps partiel ! ».

Ta fille lève un sourcil, te scrute, le regard mi-durci, mi-surpris. « Mais maman, je suis à mi-temps depuis dix ans et ça ne m’a jamais valu un compliment. Lui, il lui suffit d’un an pour se transformer en père charmant ? »

Oups, tu l’as vexée… c’est sûr… tu l’as vexée… Et pourtant, tu es tellement contente pour elle, qui ne semble absolument pas apprécier la bonne nouvelle.

2001 – Mon père, ce héros

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Ta mère est chaque fois contrariée. Chaque fois qu’elle raconte cette histoire. Tu l’entendras à plusieurs reprises. Et ton père, qui prend ce petit air amusé quand elle se met en colère… L’anecdote est un peu associée à ta naissance. En tout cas, c’est ainsi que tu en prendras connaissance. Un jour, tu demandes comment tes parents ont changé de travail à deux et déménagé à des centaines de kilomètres, quand tu avais à peine trois ou quatre mois. Ta mère avait déjà trouvé un poste à Lyon et allait être mutée. Ton père avait cherché et trouvé facilement l’année précédente dans une nouvelle entreprise. Un peu trop tôt cependant, en regard de la date prévue de ta naissance. Donc il les faisait attendre, cherchant éventuellement un autre poste qui collerait au calendrier professionnel de ta mère… Donc, un an après sa première candidature, il se rend à nouveau au service des ressources humaines de l’entreprise intéressée par son profil, pour un autre poste. Et là, il tombe sur une jeune femme, la trentaine, qu’il ne connaît pas. Elle lui demande pourquoi il veut venir à Lyon et à cette date-là en particulier. Ton père répond alors qu’il suit sa femme, qu’elle démarre dans quelques semaines à Lyon. Son interlocutrice en lâche presque son stylo, lui fait un grand sourire, impressionnée, et le félicite parce que « C’est rare, ça, un homme qui suit sa compagne ! ». Et il a eu le poste. C’est ton père. Un héros des années 2000. Grand sourire amusé en rentrant. Encore plus amusé quand l’histoire est racontée avec les intonations outrées de ta mère. Parce qu’en ce qui la concerne, quand on observe son même parcours géographique, la question qui lui est posée en entretien, c’est plutôt : « Vous avez bougé chaque fois pour suivre votre mari ? » Et l’on s’attend avec résignation à ce qu’elle réponde « Oui ». Puis à devoir évaluer les risques que l’employeur prendrait en aménageant une place à une salariée qui lâchera probablement l’équipe à la moindre velléité de bougeotte professionnelle de son mari.

« Le poids des représentations, des mentalités, des habitudes sociales et de la répartition statique des rôles joue à plein dans cette maternité si normale et si problématique à la fois. Les employeurs ont une responsabilité dans les discriminations qui entourent la grossesse, mais elle est aussi celle de l’Etat, de l’Education et des parents eux-mêmes qui véhiculent des modèles de couple parfois bien loin de la « femme libérée ». »

Christophe Falcoz, L’égalité Femmes-Hommes au travail – perspectives pour une égalité réelle

1997 – Pensée royale

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Embauchée depuis quelques mois dans cette grande entreprise publique, tu participes à une rituelle Formation nouveaux entrants, sorte de séminaire d’intégration entre dernières recrues. Tu parviens la veille au soir sur le lieu de regroupement après quatre heures de transport. C’est l’heure de dîner. Vous vous êtes donné rendez-vous avec un juriste tout jeune diplômé qui vient d’intégrer ton unité et que tu as pu apercevoir une fois ou deux. Vous avez à peu près le même âge. Table ronde, nappe blanche, ambiance un peu guindée. La salle est quasiment vide, ce sera un tête-à-tête. Les autres arriveront sûrement le jour-même. Vous faites connaissance et c’est assez sympathique pour commencer. Il te parle de lui, de sa compagne, de leurs études faites ensemble. Il s’est dirigé vers le droit en entreprise, elle prépare le concours pour devenir avocate. S’ensuit un dialogue qui te marquera longtemps. L’entreprise mentionne son exigence de mobilité pour les cadres dans la lettre d’embauche, alors comment envisage-t-il la suite ? Il étudiera les propositions de mobilité… Pour l’instant, rien n’est encore défini professionnellement pour elle, puisqu’elle n’a pas passé son concours, et puis leur projet d’enfants n’est pas encore en route… Il ajoute « Après notre mariage, je lui donnerai le choix de travailler ou pas. Ce choix lui appartiendra. Elle ne sera pas obligée de travailler. En tout cas moi je ne l’obligerai pas. Je travaillerai suffisamment pour qu’elle puisse faire ce choix-là. » Et de te regarder avec un air entendu, signifiant sa louable générosité.

Il est nécessaire ici d’aller à la ligne pour exprimer – un peu – la prise de distance qu’il te faut à cet instant pour rester calme. Il s’est apparemment instauré détenteur de la liberté et offre d’en distribuer des jetons à sa compagne bientôt mariée. Tu tentes – avec le plus de douceur possible alors que cela t’est extrêmement difficile – quelque chose proche de « Tu lui DONNERAS le choix… De quel royaume es-tu le roi pour accorder ainsi tes faveurs à tes sujets ? ». Il ne saisit pas pourquoi tu le prends comme ça – si mal. Ils voudront des enfants et en auront c’est sûr… Donc c’est mieux si elle a le choix. Bien sûr. Tu lui expliques que la pensée qu’il estime si généreuse peut s’analyser notamment avec un petit exercice de renversement des rôles. « Imagine que ta future femme (le mariage s’avère proche il te l’a dit) soit là à ta place, annonçant à un de ses collègues que son très prochain mari – qui de surcroît passe le concours d’avocat – aura le choix entre travailler ou pas, qu’il aura vraiment le choix, qu’elle ne l’obligera pas à travailler… Qu’en penserais-tu ? Quel serait ton sentiment ? » La réponse fuse, péremptoire, d’une évidence absolue : « C’est pas pareil ! ». Tu ne parviens pas à te faire comprendre ce jour-là. La conversation glisse vers d’autres directions, moins personnelles. Tu te demandes comment une telle condescendance est possible, comment elle peut s’installer dans un couple qui étudie la même discipline – le droit ! – et qui partage un niveau de diplôme équivalent. Tu te demandes si sa compagne approuve cette parole-là. Si le point de vue de ce jeune homme est banal ou marginal. Ce que cela présage de la future répartition des tâches et des rôles lorsque la famille s’agrandira… Et aussi ce qu’on enseigne en droit… En tout cas pas que depuis 1965 les femmes peuvent travailler sans en référer à leur mari. Tu te demandes si on ne devrait pas ajouter systématiquement aux cursus juridiques des enseignements de sociologie et de l’histoire des droits humains – droits des femmes compris. On y apprendrait que l’histoire des droits et libertés des hommes et celle des femmes ne coïncident pas sur la frise du temps, et que leurs droits actuels ne se superposent toujours pas, dans une bonne partie des couples du moins.

Quelques années plus tard, tu te familiariseras avec le vocabulaire utilisé par les sociologues pour décrire ces rôles traditionnels auxquels nombre de couples se conforment encore : le male-breadwinner (l’homme qui rapporte l’argent du ménage) et la mother-caretaker (la mère qui prend soin). Ces rôles se transposent dans le travail, leurs pourfendeurs et pourfendeuses glissant agilement leurs représentations sexuées dans leurs jugements sur les possibilités de départ en congé, de prise de temps partiel, d’orientation professionnelle ou de promotion des uns, des unes et des autres. Tu rédigeras aussi une synthèse du formidable ouvrage de Dominique Méda Le temps des femmes, à l’occasion d’une salvatrice reprise d’études en Droits Humains.

Et tu te rendras compte bien plus tard, en relisant ce passage, qu’est mise en scène, dans cette situation ordinaire que tu viens de relater, la persistante masculinité de privilège.

« A la solidarité des clubs d’hommes et au manque de modèles féminins s’ajoutent les attitudes hostiles à l’égard des femmes, dissuadées de réussir ou même de travailler lorsque leur mari gagne bien sa vie. (…) La masculinité de privilège a encore de beaux jours devant elle. »

Ivan Jablonka, Les hommes justes, 2019 (Seuil)