2021 – De l’amour ou du désamour des fleurs coupées

Tu n’as jamais vraiment aimé qu’on t’offre des fleurs… Pourtant, il y a vingt-cinq ans, pratiquement jour pour jour, tu as feint le contraire. Car l’intention était manifestement belle. Sur le moment, tu as craint de froisser leur expéditeur.

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Il t’a dit « ça t’a fait plaisir, les fleurs ? ». Tu as répondu maladroitement, après une hésitation mal dissimulée, « ça fait toujours plaisir de recevoir des fleurs… ». Vous appreniez à vous connaître. Le chapitre des fleurs n’était pas encore ouvert. Et ta réponse fut tout sauf sincère. Mensonge flagrant, il en a pris bonne note. Pendant les vingt-cinq années qui ont suivi, il ne t’a plus jamais fait livrer de fleurs. Le présent qui te plait à toi, c’est du temps. Un moment de qualité. De l’échange, de l’écoute, une sortie, un instant partagé. Ou un bon livre, des graines à semer, du thé… ou du chocolat à partager. Rien à voir avec des fleurs coupées.

« Maman, pourquoi tu n’aimes pas les fleurs ? », t’a demandé ta benjamine. Sa question t’a fendu le coeur… Bien sûr que tu aimes les fleurs ! Celles qui vivent au bord du chemin ou dans un jardin, celles dont personne n’a eu l’idée de les couper au raz du pied… Ce sont les fleurs cultivées, coupées, vendues, empaquetées, enrubannées puis délivrées que tu ne sais pas apprécier. 

Première raison. Une fleur coupée, une fois offerte, amorce sa dégringolade. Elle entreprend de se faner, ses pétales échouant un à un sur la table… jusqu’à décéder, tranquillement, au milieu du salon impuissant. Passage après passage, lorsque tu traverses la pièce où elle trône de moins en moins fièrement, la fleur sombre dans la flétrissure, le vieillissement prématuré, l’agonie organisée. Elle te témoigne de sa fin programmée, son malheur se traduisant par un renversement des senteurs. Au départ l’odeur est agréable ou entêtante. Puis l’eau devient malodorante, croupie prématurément en cas d’oubli. Car c’est bien à la personne destinataire que semble incomber le soin quotidien du bouquet, le vain prolongement de son existence amputée.

Voici la deuxième raison de ton désamour instinctif pour le bouquet fleuri. Car enfin, la personne qui les offre tient le beau rôle ! Elle s’arrête souvent au lever de rideau : les humer, les choisir dans le magasin tant qu’elles sont fortes et belles, vivantes et odorantes, pleines d’ardeur, fraîches du jour. Les voici alors dans un vase de taille adaptée que tu dois trouver… après avoir remercié pour l’évidente attention. Puis vient l’enchaînement au bouquet. La qualité du soin apporté garantira sa durée, ralentira sa flétrissure. Chaque jour, tu devras veiller à l’alléger, l’équilibrer, le réassembler, l’équeuter pour en allonger un peu la durée, lui offrir une eau fraiche renouvelée, bref, le soigner pendant son inéluctable dessèchement, son pourrissement orchestré par le geste chevaleresque. Puis, le jour de la fin, tu devras en finir avec le reste de l’assemblage originel. Mise au compost, puis lavage et rangement du vase abandonné. Le cadeau consommable, éphémère et légèrement empoisonné – quelquefois un sachet de je-ne-sais-quoi est joint pour prolonger la survie florale – te propulse en activité de soins intensifs et palliatifs. Tenez madame, une semaine de soin complémentaire dans votre emploi du temps, ça vous dit ? Et gare à l’oubli, car la culpabilité est une bonne amie… Ces fleurs étaient si belles et vous n’en avez pas pris soin ? Le geste était si plein d’amour, si gentil, si romantique… C’est si charmant d’offrir des fleurs à une femme.

Et voici la troisième raison qui pointe son nez, l’attention genrée. L’évidence de son inhabituelle réciprocité. A moins que tu ne te décides à offrir des fleurs coupées aux hommes de ton entourage… Ce serait une belle idée d’étudier l’effet d’une telle initiative… Tu te promets d’essayer, pour l’égalité, mais aussi pour tester la façon dont les fleurs coupées peuvent s’offrir dans la joie du cadeau non empoisonné.

Car émerge enfin la quatrième raison qui de fait est sans doute la principale. Au fond, lorsqu’il s’agit d’un bouquet de branches de lilas du jardin, leur dégringolade annoncée ne te procure aucune gêne… Et puis ça sent si bon, le lilas… D’ailleurs tu le crée de temps à autre ce bouquet, pour agrémenter la maison un jour de taille. Non, ce qui te pique par-dessus tout, ce sont les effets dévastateurs du marché de la fleur. Ainsi que sa méconnaissance générale. La jeune entreprise à mission Fleurs d’ici (créée en 2017), qui réunit des « horticulteurs et fleuristes de proximité, afin de proposer des fleurs garanties 100% locales, de saison et en circuit court », indique qu’en France, 9 fleurs sur 10 sont importées en avion. Grâce à la revue lyonnaise Silence du mois d’octobre 2021, qui a consacré un dossier passionnant au marché des fleurs, tu as découvert des pratiques et des données qui t’ont révoltée. La production française est insuffisante pour répondre à la demande locale. Il faudrait donc en soutenir une version respectueuse des saisons et de la biodiversité… Mais les terres sont hors de prix et les aides financières ne sont apportées qu’à des projets de production agricole et non horticole… Et si on s’intéressait massivement à ce secteur pour mieux l’organiser, dans une démarche de Slow Flower, comme le souhaite le réseau Fleurs d’ici ?

La prochaine fois que tu offriras des fleurs à une personne qui les aime, homme ou femme, et si ton jardin n’en est pas assez pourvu, tu choisiras donc un ou une fleuriste qui vend des fleurs locales et de saison. Ne t’inquiète pas, tu trouveras, puisqu’il y a un annuaire créé pour ça, par le collectif de la fleur française. Et puis tu pourrais plus souvent rassembler les tailles du jardin en bouquet.

Reprenons.

Qui te connaît bien ne t’offre pas de fleurs coupées.

En tout cas pas celles achetées sans considération ni de leur provenance, ni des conditions de leurs production et conservation…

En revanche, les branches fleuries extraites exprès, ou encore de jolies chutes de tailles ou de tonte manuelle de fleurs de prairie, bonne idée.

Une plante en pot qui va durer voire être plantée, bonne idée aussi.

Des fleurs livrées par le réseau Fleurs d’ici… pourquoi pas ?

Finalement, dans certaines conditions, tu aimes certains bouquets, voire certaines fleurs coupées.

Tu te promets d’abord de bien choisir celles que tu pourrais offrir.

Et puis de fleurir davantage le jardin et d’y piocher de temps à autre, pour qu’il déborde à l’intérieur.

Dans ces conditions-là, d’apprécier l’éphémère et le soin nécessaire.

Après tout, des bouquets, tu en peins quelquefois, avec soin également.

Seulement tu t’imagines, à travers ce soin-là, quelque chose de bien différent…

Car alors, tu penses avoir une prise sur le temps.

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