1984 – Dans la voiture

Un professeur avait décidé de vous placer côte à côte. Pour te missionner. Tu devais veiller à ce qu’elle prenne bien le cours. L’aider à résorber ou limiter son retard, surtout en français, à l’écrit. Peut-être dans d’autres matières, tu ne te souviens plus.


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A l’époque, le redoublement semblait une issue pour les élèves qui n’entraient pas dans le moule. Il arrivait de compter trois ou quatre ans d’écart entre élèves dans le même niveau de classe. Naissance en novembre pour toi, avec deux ans passés en maternelle au lieu de trois. D’office un à deux ans d’écart avec une bonne partie de la classe. Tu avais donc douze ans, elle quinze, peut-être même seize. Toi, tu étais une petite collégienne encore spontanée qui faisait assez docilement ses devoirs. Elle, c’était une adulte qui espérait manger tous les soirs.

Elle avait de belles boucles blondes et courtes, qui retombaient sur son visage rieur. Des yeux bleu clair qu’elle maquillait de fard à paupières, toujours le même. Un joli nez retroussé et une peau de pêche, blanche, qui avait l’air très douce. Elle portait des jeans moulants qui mettaient en valeur son corps de femme déjà formé et des chemises qui retombaient nonchalamment dessus. Son odeur était fleurie et entêtante. Elle venait chaque jour parfumée et portait une chaîne autour du cou. Elle était discrète. Souriante souvent. Seule aussi. Tu ne lui connaissais personne au collège qui s’était lié d’amitié avec elle. Elle semblait à part. Manquait souvent. Ne se mêlait à rien. Aucune de vos conversations ne lui paraissait avoir d’intérêt, mais elle ne jugeait pas, ne commentait pas. Elle était absente. Peut-être même transparente. Pourtant, cette proximité qu’avait organisée ce professeur entre elle et toi l’avait progressivement amenée à se confier. Et tu avais su. La mère partie depuis longtemps. Le père ivre régulièrement. Le loyer à payer dans le HLM derrière le lycée, en face de ton cours de danse, là où il ne fallait pas trainer le jour tombé. Et puis les hommes mariés. Des nouveaux ou des réguliers. Les rendez-vous dans leur voiture, n’importe quand. Le jour, la nuit. Les billets empochés pour payer le loyer. Pour acheter à manger. Le père qui s’en doutait ou qui savait.

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