Congé 2ème parent : plusieurs principes à défendre

Ce texte a été écrit avant la parution du rapport sur les 1000 premiers jours de l’enfant préconisant un congé de 9 semaines pour le 2ème parent (Dir. Boris Cyrulnik) et l’annonce en septembre 2020 par le gouvernement d’un prochain passage du congé à 28 jours dont 7 obligatoires. Une mesure qui présentera une avancée, certes, mais très insuffisante pour engager la transformation sociale escomptée.


Ecouter “Congé 2ème parent, plusieurs principes à défendre” en audio

« La solution consistant à faire prendre la même durée obligatoire de congés parentaux aux deux conjoints mettrait tout le monde à égalité face à l’absence causée par le fait de devenir parent. »

Christophe Falcoz

Une partie des spéculations à suivre nécessitent un approfondissement ainsi qu’un débat de société au sujet de ce que nous souhaitons vraiment pour que les femmes et les hommes disposent des mêmes libertés, des mêmes capacités d’agir. Car c’est aussi en terme de libertés que la question de l’égalité se pose. Et c’est parfois grâce à une obligation que l’égalité se crée ou que la liberté s’acquiert. L’école est obligatoire jusqu’à seize ans. Cette obligation vise (théoriquement, en démocratie) à doter les enfants des ressources pour penser et agir librement. L’Etat a progressivement ouvert tous les métiers aux deux sexes. Il est capable de campagnes d’information pour que les femmes occupent une place plus affirmée et plus juste au travail, dans le sport ou dans la clientèle de leur banque. Parce qu’elles en sont capables. Quand bien même elles ne le seraient pas encore, elles le deviendront. Question de principe. Républicain, le principe. Et constitutionnel, de surcroît. Il reste désormais à obtenir de l’Etat (et de l’opinion publique) une forte incitation des hommes à prendre soin des bébés, aussi forte que celle véhiculée de tous côtés en direction des femmes. Parce qu’ils en sont capables. Et quand bien même ils ne le seraient pas encore, ils le deviendront. Question de principe. Républicain, le principe. De justice. La question du juste et de l’injuste pourrait utilement nous tarauder en permanence. Individuellement et collectivement.

Notre vie est théoriquement guidée par trois principes inscrits sur les frontons des mairies et des écoles. Cependant, telle que formulée, la fraternité, qui n’inclut historiquement que les hommes blancs, vise une complémentarité des rôles de sexe incompatible avec une égalité des sexes qui n’a été inscrite que beaucoup plus tard dans la constitution (R. Sénac). Ainsi, il est toujours attendu que nous maintenions et exercions, à l’issue d’un même choix, des rôles différents, et ce, même si ce choix nous paraît libre et éclairé. Etudier. Travailler. Emménager en couple. Suivre une formation loin des siens. Fonder une famille. Reprendre ses études. Réduire son temps de travail. Chacune de ces décisions ordinaires n’affectera pas de la même manière une personne identifiée femme ou homme à la naissance[1]. Si elle en a conscience, elle renoncera peut-être à ce choix (auto-censure), ou se résignera (choix contraint), voire en tirera sciemment des privilèges (la domination est-elle la forme de liberté visée ?). Sinon, elle constatera, ou pas, les conséquences différenciées de ses choix, immédiatement… ou des années plus tard. Dans les faits, nous sommes loin de l’atteinte de libertés égales entre les sexes, puisque d’apparentes possibilités égales (comme devenir parent) ne créent pas des situations comparables (morcellement de carrière versus surinvestissement professionnel).

La réforme du congé paternité peut et doit permettre aux jeunes pères de bénéficier de la même responsabilité sociale que les jeunes mères. « Dans le monde professionnel, dès qu’il y a une mesure qui favorise les femmes, une mesure similaire doit exister pour les hommes. », préconise Jérome Ballarin, fondateur de l’Observatoire de la Parentalité en Entreprise[i]. S’attaquer à la similarité des règles en vigueur (et à leurs effets) est un commencement.

Présumées dotées d’une capacité de soin envers les enfants par la loi comme par la pensée commune, elles se voient aujourd’hui responsabilisées à plein temps auprès de leur bébé plusieurs mois. Cette assignation suspend obligatoirement l’activité professionnelle des salariées. Cela présente des avantages (protection de leur santé, temps de soin effectif auprès du bébé, protection de son emploi)… et des inconvénients (déséquilibre créé avec l’autre parent, conséquences subies par la mère, probable retrait mécanique du père du soin au bébé).

Si le congé paternité d’aujourd’hui suspend, lui aussi, le contrat de travail, lui est très court, optionnel et insuffisamment indemnisé, surtout qu’il s’agit, comme le plus souvent, du revenu principal. Autre particularité, sa prise est flexible dans le temps, puisqu’il peut être pris entre la naissance et les quatre mois de l’enfant. Ces différences ne sont pas anodines ; elles n’ont pas les mêmes répercussions sur les relations et le pouvoir de négociation dans les couples, sur les liens tissés avec les enfants, sur l’influence de l’employeur sur la prise, la durée et le moment du congé, ni sur le positionnement du père dans son travail comme dans la sphère privée, en terme de temps disponible notamment.

Il ne s’agit pas que les hommes paient autant que les mères actuelles le prix de leur parentalité. Qui leur souhaiterait de risquer de vivre des promotions manquées, des présomptions d’indisponibilité à venir, des pensées à la place de, des remarques sexistes, une culpabilité croissante pour chaque jour travaillé passé loin de bébé, une concentration sur eux des tâches domestiques et de la charge mentale associée au foyer ? Les poncifs actuels décrient les besoins des enfants comme ceux des jeunes parents et nient les actuelles inégalités ménagères. Ils ont des implications sur l’embauche, le changement d’emploi, l’appréciation employeur et souvent l’estime de soi. Imaginons-les au masculin : « Il va demander un temps partiel à son retour », « Il ne sera pas impliqué sur tel emploi », « Il va s’absenter chaque fois que son enfant sera malade », « Il n’acceptera pas d’aller à une formation loin de chez lui », etc.

Hommes et femmes pourraient cependant vivre de concert leur parentalité, ses joies, ses difficultés, les réajustements de la vie qu’elle implique, et finalement tous ses effets directs comme indirects. Car ce n’est pas uniquement la fabrication d’un être humain dans son corps qui crée les conséquences vécues aujourd’hui par les femmes. C’est aussi l’organisation sociale de l’accueil du bébé et le rôle prépondérant assigné aux femmes dans ce domaine. En miroir, c’est le rôle plutôt passif que notre société donne aux (ou tolère chez les) jeunes pères.

Nous devons donc créer un accueil paternel de l’enfant aussi proche que possible de l’accueil maternel, comme cela est le cas pour les congés d’adoption. Certes, le congé maternité a été créé pour surseoir à l’accouchement et à l’allaitement éventuel. Il permet aussi à l’enfant de se construire pendant ses premiers mois grâce à l’accueil qui lui est réservé. Grâce aux liens de proximité initiés avec lui ou avec elle lors de l’écoute et de la satisfaction de ses besoins, qui le ou la préparent à sa future socialisation et à son autonomie croissante. 

Comme pour les mères, le congé du deuxième parent doit donc être obligatoire, suffisamment long et correctement rémunéré. Il doit aussi provoquer la création du lien privilégié né d’un vrai tête-à-tête avec le bébé. Né de la responsabilité quotidienne de l’enfant en toute autonomie.

Ces quatre dimensions me semblent indispensables et indissociables pour progresser à la fois vers l’égalité femmes-hommes, la facilitation d’un lien affectif père-enfant solide et apaisant, une compréhension plus grande au sein des couples, et une plus grande émancipation des personnes, femmes, hommes et enfants.


[1] Dans son pamphlet Sexus Nullus ou l’égalité, le philosophe Thierry Hoquet dénonce l’obligation de déclarer à l’Etat cette identification sexuée à la naissance (qui par ailleurs pose problème devant les multiples variations sexuées de notre espèce), étant données ses conséquences importantes en terme de restrictions de libertés. Selon lui l’Etat n’a aucunement besoin de connaître notre sexe, à moins que son but soit de lui attribuer un rôle social selon ce sexe et de le maintenir dedans. Ce qui va à l’encontre dans les faits des deux premiers principes républicains partout affichés.


[i] « Père et mère, même combat ? – Renforcer l’égalité en donnant de nouveaux droits équivalents », dans Cadres CFDT n°442, « Egalité, Paternité, Liberté », décembre 2010

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.