2018 – Rebutante perspective

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Une main se lève, signalant une demande de prise de parole. Tu l’accordes, curieuse de connaître l’objet de la contribution suscitée. « Quel type d’égalité voulons-nous ? Que les femmes aient les mêmes situations que celles des hommes ? Donc qu’elles les rattrapent ? Comme si elles étaient enviables et toutes bénéfiques pour la société ? Quelle société aurions-nous alors ? Tout le monde serait encore davantage au travail[1], plus de gens viseraient le haut de l’échelle[2], l’argent et le pouvoir, version « travailler plus pour gagner plus »… Il y aurait encore plus de technique, plus de production. Et encore moins de temps pour les relations aux autres, la vie domestique et familiale. Moins de temps pour les enfants, pour l’acte gratuit, pour le lien social ; ça ne me conviendrait pas du tout ce type d’égalité. Moi je veux continuer d’avoir une vie simple, mais sans me retrouver en situation inégalitaire. »

Le premier temps de réactions est arrivé et l’intervention de cette participante est pertinente. Très pertinente… Tu co-animes une sensibilisation auprès de personnels municipaux. Tu viens de dérouler la façon dont les inégalités femmes-hommes se reproduisent. Avec ton collègue lui aussi formateur, vous avez avancé des chiffres, des résultats d’enquêtes, fait des démonstrations sur l’intériorisation des stéréotypes. L’ambiance est ludique malgré la gravité des données. La parole est assez libre. Un homme renchérit « Moi non plus, je ne veux pas courir après les heures supplémentaires, le pouvoir, l’argent ou je ne sais quoi parce que je suis un homme. Moi aussi je veux une vie simple. Et bien équilibrée. » 

Tu spécules que ces deux-là viennent de pointer du doigt l’essentiel : viser l’égalité oui… mais est-ce la bonne voie de valoriser ce qui est habituellement associé chez nous au masculin (comme le pouvoir, l’argent, le travail, la technique, la performance, l’ambition, la compétition, l’extérieur…)[3], tout en continuant en miroir à dévaloriser ce qui est considéré comme féminin (le soin aux autres, les compétences relationnelles et verbales, l’empathie, la coopération, l’intérieur…). Il s’agit plutôt de viser un monde où le féminin et le masculin d’aujourd’hui seraient à l’équilibre ou au moins auraient une valeur égale… Comment parvenir à cela ? Il faudrait que les hommes soient autant incités que les femmes à pratiquer les activités habituellement associées à l’autre sexe… Histoire que chaque personne ait tous les possibles en perspective, possibles qui idéalement seraient de valeur équivalente. Vaste programme. Très vaste programme.

Tu précises alors que la prise de conscience de cette nécessaire réciprocité est lente à tous les étages. Pour exemple, les actions de l’Education Nationale pour l’égalité des sexes ont longtemps visé l’intégration de davantage de filles dans les filières techniques et scientifiques. Et ce à grand renfort de concours, d’événements, de communication sur ces métiers qui sont de fait plus valorisés et rémunérateurs que les métiers du soin ou de la petite enfance… D’ailleurs une partie de ces actions a été poussée par les entreprises qui cherchaient à élargir leurs recrutements, souvent pour des raisons pragmatiques : manque de candidatures ou impératifs légaux sur l’égalité professionnelle. Le contexte n’étant pas le même dans toutes les filières d’emploi, tous les domaines n’ont pas été incités à la mixité de la même façon… Ce n’est qu’il y a peu que l’Education Nationale mentionne aussi l’importance de proposer à davantage de garçons d’envisager des voies aujourd’hui investies majoritairement par des filles. Et ce n’est qu’embryonnaire. Il faut dire que dans ces voies-là, qui pour partie sont un prolongement marchand ou public de la vie domestique et familiale, il y a comme un embouteillage : une utilité évidente bien que peu visible, des candidatures en nombre, peu de postes, de budget, de perspectives et de considération, donc beaucoup de précarité… Et aussi peut-être encore beaucoup trop de filles pour que chaque garçon intéressé par ces filières s’y sente regardé comme ‘un-homme-un-vrai’, par ceux qui mettront inéluctablement en doute l’appartenance d’un tel original à la catégorie des hommes… Tu fais donc l’hypothèse qu’on s’y retrouve soit par hasard, soit par conditionnement, soit heureusement aussi, par vocation, voire par transgression (pour les hommes). Rarement par ambition. Encore que. Pour ces derniers, l’ascension professionnelle y est bizarrement beaucoup plus rapide et assurée que pour les femmes[4]. Doit-on s’en réjouir… ?

« L’égalité femmes-hommes ne saurait donc déboucher sur une société composée de femmes qui seraient plus souvent fumeuses, en dépassement de vitesse sur la route, en état de burn-out au travail finissant en gestes de désespoir parce que surinvesties et devenues des carriéristes acharnées, ou ayant plus souvent des pratiques sexuelles à risque. Les Wonder-Women ont toutes les chances de souffrir des mêmes pathologies que les supermen dont elles sont le décalque… En toile de fond, l’égalité femmes-hommes dessine au contraire une société plus juste socialement, moins agressive, de la « coopétition » plutôt que de la compétition sans vergogne, plus harmonieuse et altruiste, et ce pour les deux sexes. »

Christophe Falcoz


[1] Aujourd’hui près d’une femme sur trois travaille à temps partiel (dont 30 % à temps partiel subi) contre 9% des hommes (34 % à temps partiel subi) – Les enquêtes ne disent jamais combien de personnes travaillent à temps plein subi (donc préfèreraient un temps partiel).

[2] En 2016, dans l’Union Européenne, 15% des membres exécutifs des entreprises privées et 6% des PDG sont des femmes. Source : Ministère des affaires sociales, de la santé et des droits des femmes, Vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, Chiffres clés 2017 – Cité par http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/parite/reperes-statistiques/

[3] Cf. les travaux de la chercheuse australienne R. Connell : « Articulant théorie et récits de vie, Raewyn Connell dessine une cartographie complexe et nuancée des masculinités. Elle met au jour l’existence, au sein de l’ordre de genre, d’une masculinité hégémonique qui vise à assurer la perpétuation de la domination des hommes sur les femmes. Contre tout masculinisme, Connell nous montre que la masculinité hégémonique, sans cesse ébranlée et mise à l’épreuve dans le vécu des hommes, n’est ni définitive ni le seul schéma de masculinité disponible. On ne peut alors l’analyser sans s’intéresser à ses pendants, les masculinités complices, subordonnées ou encore marginalisées. » Source : http://www.editionsamsterdam.fr/masculinites-2/

[4] Concernant l’accueil petite enfance par exemple, « les professionnels masculins du secteur se tournent plus que leurs collègues féminins vers des fonctions de direction ou de formation. On constate donc la reconstitution d’une forme de division sexuelle du travail. » ; source : Lutter contre les stéréotypes filles-garçons Un enjeu d’égalité et de mixité dès l’enfance, Rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, janvier 2014, p. 50

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