Entraide familiale, la bonne affaire

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Sous certaines formes, le soutien des femmes entre elles semble bel et bien exister, et même à grande échelle. Prenons l’entraide pour s’occuper des enfants ou des personnes âgées. Mouvement féminin, marchand ou non, public ou privé, organisé et légitimé comme relevant du féminin. Prenons l’entraide pour nettoyer la maisonnée. Mouvement féminin, marchand ou non, organisé et légitimé comme relevant du féminin. Activités justifiées comme une extension marchande des rôles domestiques par le besoin d’emploi. Activités catégorisées féminines par la division symbolique admise des rôles sexués, appelée aussi complémentarité des sexes. Cette chaîne féminine d’entraide, version moderne de la domesticité, procurant de fait du travail domestique et familial à moins riche que soi, si elle vient d’un territoire éloigné, est appelée « la chaîne mondiale du care ». Chaîne au service du travail dit « productif » cher au capitalisme. Organisation sociale d’un entre-soi féminin, autour des « services à la personne », comme les nomment nos économies occidentales. Si la notion de « care » est élargie au social, à la santé et à l’éducation, ainsi qu’aux métiers de services aux autres, apparaît la prépondérance des femmes dans toutes les activités humaines fabriquant et prenant soin des personnes. Recours massif à des femmes moins dotées économiquement, qui perpétue ou accroît de fortes inégalités entre femmes. Or, « tant que nous ne nous confronterons pas aux divisions de classe qui existent entre les femmes, nous serons incapables de construire une solidarité politique. », prédit bell hooks.

Du côté des rares dirigeantes, peinant à égaliser en revenus et statuts avec leurs pairs hommes, il s’agit de briser le plafond de verre. A l’autre bout de la cordée féminine formulation Macron, il s’agit de survivre dignement, souvent en tant que « parent isolé ». Heures dispersées, mal payées et insuffisantes pour se loger, pour celles qui sont employées. Pendant que du côté des hommes, aux positions aussi très inégales entre eux, la marche vers un investissement équivalent à celui des femmes dans la sphère privée peine à s’amorcer. Ils cheminent même d’un pas très très lent, pas encore solidaires sur le trajet, même si des pionniers progressent au pas de course, risquant de mémorables moments de solitude au pays de la virilité. Un sondage Ipsos / Ariel 2018[i] demandait : « Pour vous, le partage des tâches ménagères n’est plus un problème aujourd’hui ? ». 63% des hommes se disaient d’accord (pour 47% des femmes). Pour deux hommes sur trois, la révolution a donc eu lieu… Pourtant, « 32% des hommes déclarent (…) faire les courses le plus souvent (14% seulement rectifient les femmes), 29% préparent les repas (18% seulement d’après les femmes) et 13% s’occupent des enfants (4% seulement rectifient les femmes). » Repassage, bricolage et lessive se révèlent les activités les plus divisées : 39 à 44% des répondant·e·s ne laisseraient pas faire leur conjoint·e les yeux fermés. Pour « S’occuper des enfants », c’est 23%.

Je rêve d’une entraide familiale qui commence dans les couples. Pour qu’elle ne soit ni une affaire de femmes, ni une affaire d’argent.


[i] Ipsos et Ariel dévoilent une étude sur « les Français et le partage des tâches ménagères », article du 4 mai 2018, site ipsos, source : https://www.ipsos.com/fr-fr/les-francais-et-le-partage-des-taches-quand-la-revolution-menagere

Indispensable sororité

De la nécessité de bousculer la police du genre exercée sur les femmes.

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“J’ai un rêve” ? Non : “Je FAIS un rêve“. La société n’évolue que parce que des personnes fabriquent la suite. Pierre après pierre. Parfois, cette construction résulte d’une réflexion collective, d’un débat démocratique, de voix entendues, dans l’intérêt du plus grand nombre. Cet intérêt général nous échappe de plus en plus dans l’entreprise collective d’individualisation de tout. Cette construction peut naître de valeurs partagées, discutées autour du respect du vivant. Progresser est possible. Vers un monde meilleur. Un monde imprégné d’humilité devant la vie qui nait, fragile et encore innocente, vie réelle et dont la proximité nous plaque au mur parfois opaque de nos émotions. Telle une expérience artistique intime, profonde et unique. Opportunément loin du fonctionnement technique, comptable, financier, surveillé, numérique, virtuel, de la déesse machine qui nous tient à l’œil. Nécessité impérieuse d’une vision optimiste. Vision qui politise le privé, pour une vie plus joyeuse.

J’ai l’intime conviction aujourd’hui, dans ma quête d’égaliberté, d’un double mouvement nécessaire : d’une part celui de la construction, entre femmes plurielles et multiples, d’un lien solidaire, fraternel, ou plutôt sororel (inventons le mot sororel), et d’autre part celui de l’implication des hommes dans le soin à autrui. Différentes voix nous invitent à un développement monumental de la sororité.

Je pense là au récent ouvrage de Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, ou au plus ancien de bell hooks De la marge au centre, qui contient un chapitre très galvanisant sur la sororité, ou encore aux remises en cause du principe républicain de Fraternité qui excluait dès le départ les femmes et les hommes non identifiés comme blancs, comme l'analyse Réjane Sénac dans son essai Les non-frères au pays de l’égalité, la politologue prônant le terme plus inclusif d’Adelphité. Emilie Hache a également coordonné Reclaim, un magnifique ouvrage collectif qui rassemble des engagements unissant et concernant en premier lieu des femmes, notamment autour du vivant et de l’écologie (cf. page bibliographie évolutive). 

Sororité… Tiens, ce mot n’existe pas dans le dictionnaire de mon logiciel de traitement de texte… tout est dit. Sororité. Mot à intégrer davantage dans le logiciel social aussi. Le soutien entre femmes uniques, éloignées les unes des autres, partageant pourtant partout dans le monde, entre autres expériences communes, l’injonction, les responsabilités, joies et effets de la reproduction sociale. De la fabrication des personnes. Même si certaines ne deviennent jamais mères.

Une description très pertinente des enjeux de la reproduction sociale invisible et dévalorisée, dévolue partout aux femmes au profit du capitalisme, est faite dans le Manifeste Féminisme pour les 99%, de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharua et Nancy Fraser.

Ce soutien pourrait se traduire par une empathie systématique. Ne pas juger l’autre, accueillir ses choix, sa voix, sa voie. Ses comportements ne me nuisent pas, même si ce ne sont pas les miens. Je vais tenter de comprendre sa situation à elle, pourtant éloignée de la mienne. De l’accepter comme sa réalité. Son contexte. M’obligeant à une sortie de moi-même. Sortie d’autant plus difficile que je me sens moi-même contrainte. Ce soutien-là implique qu’aucune de nous ne participe à la police du genre qui dicte à d’autres femmes leurs comportements. En tant que femme-comme-il-faut. Ou potentielle mère-comme-il-faut. En tant que femme telle que je me suis façonnée, pour faire plaisir, plaire, être acceptée, aimée. Faire des enfants ou pas. Travailler beaucoup ou pas. Tard ou pas. S’habiller comme ci ou comme ça. Travailler à temps plein ou pas. Demander un temps réduit ou pas. Une augmentation ou pas. Confier ses enfants ou pas. Se marier ou pas. Partir ou pas. Rester ou pas. Travailler de nuit ou pas. S’inscrire en mécanique ou pas. En informatique ou pas. Fréquenter telle personne. S’exprimer de telle façon. Se maquiller ou pas. Cuisiner ou pas. S’unir avec un homme bien plus jeune ou pas. Parler fort ou pas. Jouer au rugby ou pas. Suivre un régime ou pas. Se délecter de chocolat ou pas. Assumer son corps ou pas. Se moucher fort ou pas. Faire la liste de courses ou pas. Coucher ou pas. S’épiler ou pas. Porter des robes ou pas. Des bijoux ou pas. Teindre ses cheveux ou pas. Déborder d’ambition ou pas. Désirer un homme ou pas. Une femme ou pas. Faire plaisir ou pas. Croiser les jambes ou pas. Sourire ou pas. Dire des mots vulgaires ou pas. Crier sa colère ou pas. Avoir besoin d’un homme ou pas. En inviter un à danser ou pas. Sortir seule ou pas. Tard ou pas. Voyager seule ou pas. Faire du vélo ou pas. S’engager ou pas. Militer ou pas. Prendre la parole ou pas. Ecrire ou pas. Créer ou pas. En tant que femme. Se mettre au pas… ou pas.

Ce dressage des femmes aux normes de genre qui leur sont imposées, y compris par d’autres femmes, est dénoncé par bell hooks dans un chapitre dédié à la sororité dans De la marge au centre. Elle y enjoint les femmes à s’unir : « Les femmes doivent apprendre à endosser la responsabilité de lutter contre des oppressions qui ne les affectent pas forcément à titre personnel ». Donc à se tolérer, à s’écouter les unes les autres, à dépasser ce qui les oppose et à accorder de la valeur à tous les rôles qu’elles exercent : « Si le sexisme enseigne aux femmes à être des objets sexuels pour les hommes, il se manifeste aussi dans les attitudes méprisantes et supérieures que peuvent adopter des femmes qui ont rejeté ce rôle à l’encontre de femmes qui ne l’ont pas fait. Le sexisme amène les femmes à dévaloriser les tâches parentales et à surestimer la valeur des emplois et des carrières. », analyse-t-elle.

Je rêve d’un ébranlement de cette mise au pas des femmes. Et s’il se trouvait facilité par un réel avancement des hommes dans l’actuel damier de la parentalité ?


Solidarité parentale : il est temps

Après la publication d’une trentaine de témoignages inspirant d’éventuelles réflexions, ce texte dense annonce mon argument à venir de façon synthétique. Il partage, en quelque sorte, une vision.

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Chaque témoignage précédent semble plaider en faveur d’un mouvement, d’un recalage, d’une remédiation. Chacun d’eux m’a fait lever un sourcil. Parfois les deux. Réflexe opportunément exploité pour agrandir son œil, son regard, sa prise de vue, son panorama. Saisir ce panorama pour élaborer une grande vision. Voyons quelles en seraient les lignes fortes.

Tout part d’un rêve.

Inspiré de nos grands textes. Il commence par la Liberté. Cette possibilité d’être, d’agir, de penser, conçue comme accessible à quiconque. Egalement exerçable. Liberté toute théorique en réalité, puisqu’entravée de multiples façons dans les faits. Défaire ces entraves. Parmi elles, l’exercice de la police du genre. Être née « femme » ou né « homme » joue à plein dans ce contrôle social qui façonne et enferme les identités. Ce contrôle qui limite, selon la catégorie de sexe, perspectives et rêves. Besoin universel d’un bouclier anti-empêchements. Ainsi que d’une posture anti-empêchements. Il est temps que face à ces empêcheurs ou empêcheuses de vivre pleinement (qui peuvent résider en soi-même), se déploient l’attention à autrui, la bienveillance et l’entraide. Il est temps que le principe étroit de Fraternité grandisse pour devenir mixte dans les faits comme dans les mots, qu’il grandisse pour se muer en solidarité, et qu’il se nomme ouvertement sororité quand l’enjeu est de louer, d’affirmer ou de constater aussi le soutien entre femmes. Il est temps de porter un regard critique sur la chaine d’« entraide » domestique et familiale. Parce qu’elle est à ce jour quasi-exclusivement féminine, de plus en plus marchandisée, et au service des foyers les plus aisés. Sous cette forme, elle produit ou conforte, entre classes sociales et entre femmes, des inégalités et une dépréciation de la valeur de ces tâches. Pourtant, il est temps d’accorder à ces activités humaines une juste place. Temps de reconnaître la vulnérabilité comme constitutive de la vie. Temps qu’hommes et femmes s’y préparent, s’y confrontent, s’y consacrent, s’emploient à la soutenir dans tous les sens de ces termes. Pour l’apprivoiser, la respecter, la prendre en charge. Universaliser l’humilité. Mon rêve se poursuit à la lumière de l’Egalité, qui ne brille que si l’accès au monde est possible pour toutes les personnes. Que si leurs libertés se rapprochent, qui qu’elles soient. Que si elles ne sont pas empêchées, en tant que. Dans ce domaine, il est temps de convenir que la progression massive des femmes dans le travail rémunéré a été stoppée net par leur spécialisation domestique et familiale, ce rôle encore sexué qui libère de ces fonctions la plupart des hommes en couple tout en leur offrant du temps… Ce temps précieux qui ouvre des perspectives à qui peut décider de son usage. Il est temps de convenir que les tentatives des hommes d’investir la maisonnée sont encore balbutiantes ou contrariées. Il est donc temps aussi, avec l’assentiment des femmes, qu’ils se déplacent dans l’échiquier des rôles de la vie. Qu’ils s’émancipent du travail encore central dans leur existence, pour enfin prendre leur juste place (et leur juste part) dans le travail ménager. Qu’ils soutiennent et valorisent davantage les activités de la reproduction sociale. Qu’ils s’occupent autant de leur progéniture que leurs compagnes et qu’ils accompagnent, par leur présence active, leur retour au travail. Il est temps de reconnaître que si une naissance modifie l’équilibre d’un couple, l’organisation sociale a le pouvoir de l’anticiper pour favoriser les équilibres. Il est temps d’admettre que la portée d’une seule mesure, si elle est ambitieuse, juste et solidaire, peut être large et bénéfique, à la fois pour les femmes, les hommes et les enfants. Et que la décision d’un congé paternité d’envergure, en affirmant et promouvant enfin d’égales responsabilités et libertés pour les deux parents, serait de celles-ci.

Qui cette opportune mesure concernerait-elle vraiment ?

Il s’avère, après investigation chiffrée, que le travail, dont la forme très principale est le salariat, a concerné, concerne, ou concernera quasiment toute la population. Que si un quart des ménages conjuguent parentalité et travail simultanément, pour la plupart des autres cette coordination acrobatique leur a été ou leur sera familière. Que les couples de même sexe, extrêmement minoritaires dans les ménages recensés, espèrent aussi cet équilibre de vies parallèles. Il s’avère toutefois que les modes de garde en France prennent en charge moins de trois jeunes enfants sur cinq, plus de deux sur cinq vivant aux soins d’un membre de leur famille. Que ce rôle revient massivement à des femmes, dans l’accueil familial aussi bien que professionnel. Il s’avère qu’après une naissance, une mère réduit ou cesse temporairement son activité cinq fois plus souvent qu’un père.

Cette organisation sociale se révèle dans un phénomène résistant que je nommerai ici ERPES (Ecart de Revenu Persistant Entre les Sexes), avec un jeu de mots dont la qualité reste à apprécier. Les femmes touchent en effet 25% de moins que les hommes en moyenne, ce qui, moins connu, signifie qu’eux perçoivent 33% de plus qu’elles. La recette de ce déséquilibre financier se transmet de génération en génération. La voici.

Se placer dans une société qui promeut d’une part la mise en couple hétérosexuel avec partage de logement et projets d’enfants, et d’autre part le travail rémunéré générateur de croissance, dit « productif ». Veiller à ce qu’une partie importante de la population soit au fond d’elle préparée, en toute incohérence avec les discours égalitaires, à l’exercice de fonctions complémentaires et hiérarchisées, différenciées selon le sexe : aux hommes plutôt le travail productif (la « valeur » créée), aux femmes plutôt la reproduction sociale (les « coûts » générés, j’exagère à peine). Dans la suite des avancées féministes, faire croire aux femmes qu’elles sont « libérées » de leur foyer grâce à un emploi rémunéré et à de l’électroménager performant, mais les éduquer toujours à en devenir les spécialistes ou du moins les maîtresses (« de maison »). Faire croire à un maximum d’hommes que ‘le travail rémunéré, c’est la vie’. Répandre l’idée que seule la femme dans un couple doit équilibrer et finalement arbitrer entre travail et famille. Que l’économie du couple est le critère à considérer avant tout dans cette décision. Maintenir un congé d’accueil de naissance extrêmement différencié qui écarte d’office les femmes du travail mais rapproche les hommes du leur. Chaque année, autour du huit mars, s’étonner, se désoler de constater le goût amer de la préparation obtenue. Eviter de faire savoir que cet ERPES « mélange complet » a des variantes plus amères encore, qui sont par ordre croissant d’amertume : l’ERPES spécial « couples », puis spécial « parents », enfin spécial « parents de famille nombreuse ». La moins amère étant l’ERPES spécial « célibataires ». Annoncer la réduction de l’ERPES mais se résigner à la célérité actuelle du partage des tâches domestiques et familiales : le point presque mort. Admettre que les femmes soient très majoritaires dans la population à temps partiel et, pour celles qui l’ont « choisi », que cette option soit le plus souvent employée à conforter les rôles de sexe dans le couple. Veiller à présenter les données de façon à masquer ces problématiques. Par exemple, grâce à une comparaison des revenus en équivalent temps plein, ou en taux horaire, ou encore sans la situation conjugale ou parentale. Ajouter un soupçon de règlementation injuste, comme le tarif des heures effectuées en sus d’un contrat salarié, qui lèse les temps partiels (donc plutôt des femmes). Prolonger ensuite la division des rôles sexués au delà des couples, c’est-à-dire dans la sphère professionnelle : orienter et recruter plutôt des femmes dans des métiers du lien et du soin, moins rémunérateurs, plutôt des hommes dans les métiers plus valorisés financièrement et socialement. Veiller ensuite à placer plus de femmes en bas et d’hommes en haut de l’échelle, pour que la ségrégation verticale prenne bien. Mélanger de façon à ce que celle-ci se diffuse dans tous les domaines professionnels. Enfin, saupoudrer le tout d’un ingrédient mystère appelé fréquemment « part inexpliquée », au lieu de « discrimination selon le sexe ». Voici donc l’ERPES annuel fin prêt, pas vraiment revisité. Préparation à l’ancienne, au goût peu amène.

Pour remédier à cette affection persistante, il est temps d’inventer un nouveau remède.

Il est temps d’impliquer autant chaque parent dans la responsabilité et la tâche parentales. La réforme ambitieuse du congé paternité est une voie très prometteuse. Pour réduire ces inégalités entre les sexes, des options plus ou moins réalistes ou complexes à mettre en œuvre sont étudiables, telles que « moins de parents au travail », « des services publics au service du travail », « temps pleins généralisés, temps partiels exceptionnels », « temps partiels compensés et partagés ». Cependant, présumer les pères aptes au paternage apparaît comme un scénario plus que défendable. En outre, la mesure serait solidaire, comme l’est un impôt consenti.

Cette idée peut perturber, effrayer… et par conséquent soulever de nombreuses objections, comme toute proposition de changement. Cependant, une telle loi bénéficiera à toute la famille, en créant pour le père un droit responsabilisant, pour la mère un soutien libérateur et pour l’enfant un lien exemplaire.

Pour y parvenir et permettre ainsi le développement de responsabilités et libertés plus égales sur le plan domestique, familial et professionnel pour tous les parents, quel que soit leur sexe, ce congé paternel doit créer pour le père une situation proche de celle que vit la mère (comme c’est le cas en Islande). Le congé du père doit donc être à la fois 1) suffisamment long, pour que la rupture professionnelle soit équivalente à celle des mères, 2) obligatoire donc non négociable, comme c’est le cas pour une mère salariée, 3) justement rémunéré, et 4) en partie consécutif à celui de la mère, afin qu’il se sente et se révèle autonome dans le soin du bébé.

Propositions logiques et pragmatiques.

Il est temps.

Temps d’un mieux-être général.

Avant d’y arriver, commençons, comme annoncé, par le rêver.

Intermède 2020 – Bisbille dans sa bulle

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Fin de la première semaine de dé-confinement. Il fait beau. Vous engagez, masquées, une longue promenade avec ta fille, jusque dans la forêt. Sur le chemin, vous ressentez, vivez, constatez quelques effets de l’accessoire à assumer. Inconvénients d’abord. Le masque empêche la reconnaissance d’une personne dans la rue au premier coup d’œil. Il limite vos envies d’engager la conversation, de vous lier avec des gens du quartier. A cause de la crainte d’avoir à répéter. Vous vous demandez qui va descendre du trottoir : la personne masquée ou celle qui ne l’est pas ? Ta fille remercie toutes celles qui s’adaptent, qui modifient leur trajectoire pour que le mètre recommandé soit respecté. Elle obtient le signe d’un sourire, un « de rien », une lueur bienveillante dans le regard. Vous vous glissez l’une derrière l’autre quand un croisement se prépare. Entrée dans l’ombre fraiche des arbres. D’habitude, les odeurs sont caractéristiques. Cette fois, l’accès aux senteurs boisées ne sera pas. Restent les sons et les images. Les multiples chants des oiseaux et les bruissements de feuilles. Les lumières dansantes et le bourdonnement des insectes ailés. Vous cherchez des avantages à présent. Les moucherons ne viennent pas vers sa bouche, trouve-t-elle. Vous n’aurez pas à vous laisser embrasser par des gens sans le vouloir, trouves-tu…

Occasion de te remémorer plusieurs épisodes de bisous ou de bises subies qui ont un jour percé ta bulle.

Tu as huit ou neuf ans. Ce garçon te regarde. Il te suit quelquefois. Il se mouche dans sa manche souvent. Son regard est vitreux. Aujourd’hui, il a fait plus : il t’a adressé la parole. Pour te prévenir qu’un jour, il t’embrassera. Tu ne veux pas. Tu as peur. Tu préviens ta grande sœur. Tu ne la quittes pas d’une semelle entre l’arrêt de bus et l’école, puis entre l’école et l’arrêt de bus, mais vous n’êtes pas dans la même classe. Il suffit d’un moment très court, pendant lequel elle n’est pas là. Le temps qu’elle arrive, ou que tu la rejoignes. Assez vite, il fait ce qu’il dit. Pendant ce bref instant, ce moment de solitude pour toi, il te fonce dessus. Tu essaies vainement de lui échapper. Il t’attrape, vise ta bouche, y dépose un baiser. Tu te sens salie. Ta sœur l’attend à la sortie. Pour lui casser la gueule. Elle tape. Tu es soulagée. Il ne t’embêtera plus. Tu savonneras et frotteras ton visage plus vite plus fort plus longtemps pendant des semaines. Il a imprimé une tâche sur ta bouche. Indélébile.

Tu es toute jeune adulte, au travail. Comme la veille, il s’avance vers toi, intrusif. Cette fois, tu réagis, un peu sèchement pour qu’il comprenne bien ton refus : « Je préfèrerais qu’on se serre la main. On se connaît à peine… On n’a pas été élevé ensemble. » Et tu lui tends clairement la main. Ton nouveau collègue vient d’arriver dans le service technique. Hier il s’est précipité sur toi pour t’administrer cette bise rituelle, qui t’a, spécifiquement avec lui, mise tout à fait mal à l’aise. C’est la première fois qu’un salut banal au travail te fait cet effet-là. Sans doute que son attitude ne témoigne que de son envie légitime d’intégration… Mais il y a façon et façon. Avec un regard équivoque, il était entré précipitamment et par effraction dans ton espace personnel. Ton corps s’était raidi. Le sien s’était avancé, rapide et direct, sur sa cible. Irruption sans hésitation. Ton visage, pris en otage.

Tu as plus de trente ans à présent et viens de changer de poste. Tout se complique quand il s’agit de se saluer le matin. Le cercle s’agrandit. Où s’arrêter ? L’usage veut que les femmes embrassent les autres femmes et tous les hommes… tandis que les hommes embrassent les femmes et serrent la main des autres hommes. Ces règles-là ne te conviennent pas. Les bulles des femmes ne sont jamais préservées, ni par les hommes, ni par les femmes. Un de tes collègues t’entoure de son bras chaque fois qu’il te salue, la main sur ton épaule. Tu sursautes, tu te dégages. Tu lui dis que tu n’apprécies pas son geste. Il comprend. Il arrête. Tu lui en es reconnaissante. Tu l’aimes bien. Regard amical. Il est à l’écoute en général. Un jour tu décides que désormais tu serreras la main de tout le monde, sans distinction. Explications nécessaires. Abolition de la bise pas toujours bien comprise. Etonnements mais soulagement.

Tu as changé de service. Réadaptation nécessaire. Le travail est plus humain, moins technique ; les liens sont forts, les relations tactiles, plutôt sincères. Il est grand. Très grand. Au moins deux têtes de plus que toi. Il se penche au dessus de ton visage pour te faire la bise, et lui aussi, pose sa main sur ton épaule. Tu ne le connais pas très bien, mais tu finis par lui dire que les deux faits t’indisposent, t’infantilisent, que tu ne peux pas être dans un rapport de réciprocité avec lui si rien ne change. Il ne sait comment réagir. Il rit. De gêne. Puis il s’entraîne. Pliant les genoux pour se placer à ton humble hauteur, il croise ses mains derrière son dos et te demande si sa position est adéquate pour une bise égalitaire… Tu souris. Il est sincère. Ça ira bien comme ça, pour toutes les prochaines fois !

Désormais tu animes des formations à l’égalité des sexes dans différents milieux professionnels. Une participante propose une situation qui la met mal à l’aise. Il s’agit des rapports inégaux qui s’instaurent quand un homme dans une position élevée s’autorise une relation de proximité physique avec une salariée bien en peine pour exprimer sa gêne. Les bises rituelles deviennent prétextes à placer d’autres gestes…

Le port du masque n’est pas très agréable. Cependant, il pourrait nous conduire à davantage distinguer les liens sincères des liens sociaux, et à effectivement instaurer une barrière qui restera entre toi et toute personne qui aurait l’intention, sans invitation, de percer ta bulle de protection. Il pourrait nous conduire à effectivement voir une barrière qui se dresse si l’on a l’intention, sans invitation, de percer une bulle de protection.

2019 – Devinez… c’est pas gagné

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« Être mère, ça te tombe sur la gueule quand même ! »

Geneviève, psycho-clinicienne et peintre à ses heures


Déroutée, tu rumines encore cette justification invraisemblable que ton homme vient de te donner… Votre aîné a quatre ans maintenant. Votre deuxième est né il y a trois mois. Les congés qui te restaient à prendre te permettent de prolonger un peu. Dans l’espoir, sans doute fou, de te reposer. Un peu. Avec de l’aide cette fois. Un peu. Lui prend son congé paternité dans une semaine. Les fameux fumeux onze jours optionnels. Vous partez en vacances avec le bébé avant ta reprise au bureau. Vous aviez fait pareil avec le plus grand. Souvenir mitigé. Ton accouchement avait été rude. Tu ne t’en sortais pas. Essayais de faire bonne figure le soir. Harassée. Terrassée par ces journées qui pompaient toute ton énergie. Ton corps ne ressemblait plus à rien. Tes yeux, des fentes. Ton cerveau, deux à l’heure. Le rodéo de tes humeurs le prenait au dépourvu quand il rentrait du travail. Enchaînement répétitif, ponctué d’imprévus, de multiples tâches nécessaires même si invisibles. De grands moments de solitude aussi. Quand les roues de la poussette entraînent les crottes des chiens du quartier qu’il faudra nettoyer… Entrechocs de pensées. « Aïe besoin de combien de temps ? Je vais être en retard… Avec quoi j’enlève ça ? Faudra que je prenne des lingettes, des mouchoirs la prochaine fois… Et quand… ? Au chaud ce serait mieux que sur la place… Et puis tout le monde me regarde… Ce serait mieux avant que l’odeur ne vienne embaumer et la matière fécale envahir la voiture, l’appartement, la cage d’escalier, le hall de la kiné, la salle d’attente du cabinet de pédiatrie. » Ou bien quand bébé salit allègrement sa couche quand tu arrives enfin à refermer la combinaison et à enfiler les chaussures de bébé bien calé dans sa coque un jour de neige deux minutes avant de partir pour le rendez-vous chez la pédiatre. Ou encore quand depuis quatre heures, tu essaies de le déposer dans son lit sans succès. Bébé n’est bien que dans tes bras, au creux de ta transpiration, de ton pyjama qui dégouline de lait caillé. Envie pressante et prolongée de prendre une douche mais… pas la peine. Tu apprends à renoncer, à t’adapter, à patienter. A te retenir quand tu as besoin d’uriner. Mauvais, mais tu le fais. Au moins tu fais quelque chose. Blague.

Tu ne faisais que ça, faire des choses. Tu ne pensais alors qu’à dormir mais ton corps et ta tête, entre deux insomnies qui avaient démarré dès le début de ta grossesse, devaient à tout prix se consacrer à bébé. Et alors tu t’étais muée en Sisyphe, gravissant chaque jour la même montagne en poussant son énorme rocher. Qu’aurais-tu pu faire de mieux ? Tu te sentais sûrement et régulièrement tout au bout de ta vie. En larmes. Noyée dedans. Ce qui t’a fait tenir, c’est l’arrivée. Chaque jour en haut de ta montagne, la vue était magnifique. Votre enfant était un ange. Chaque tétée un instant d’éternité, vos yeux qui se rencontraient, ses mimiques et les petits bruits de sa bouche mouillée, ses soupirs de contentement quand repu de lait. Et la joie l’emportait plusieurs instants par jour. C’est à ce moment-là que tu avais senti pour la première fois un éloignement. Une barrière qui s’installait peu à peu entre vous, dans votre couple, si uni avant. Vous vous disiez tout avant. Vous compreniez. Pourtant un truc se passait là qu’il ne pouvait pas comprendre. Que tu ne pouvais pas exprimer non plus. Il te regardait le soir, t’écoutait, incrédule, passif, maladroit, agacé quelquefois…

Pour le deuxième, l’accouchement s’est beaucoup mieux passé. La grossesse aussi. La fatigue s’est tout de même installée, parce qu’il fallait aussi s’occuper de son grand frère. Mais plus tardivement. Tu ne l’as pas sentie venir. Vous avez à nouveau programmé qu’il prenne son congé paternité pour des vacances ensemble, et tu espères à nouveau te reposer. Un peu. Cette répétition du programme te laisse pensive…

Ce soir ton amie Cécile est venue dîner avec son compagnon et leur premier ange. Le grand événement né il y six semaines dort dans la chambre. Accouchement difficile. C’est souvent le cas pour les premiers, il semble. Elle raconte devant un verre qu’elle ne sait pas comment elle aurait fait, question de survie, sans ces précieux onze jours qu’il a pris immédiatement, dès la naissance. Accueil du bébé à deux pendant deux semaines. Soutien, écoute, réparation du corps. Rendez-vous, aller-retours à l’hôpital, soin de soi, soin du bébé, soin de vous avec son père à trois. Sentiment de redevenir une personne, dignité retrouvée, après avoir découvert, ressenti, subi l’animalité du corps accouchant. Lâcher-prise éprouvant de la mise au monde. Être un être mortel et le sentir très fort. Peurs des séquelles. Instants de sommeil glanés, moral lentement remonté, énergie peu à peu retrouvée. Presque noyée, abîmée, sortie de l’eau, agrippée au rocher du doux et bienveillant bourdonnement masculin… « J’ai fait des courses, lavé du linge, racheté des couches, préparé le repas, nettoyé la cuisine… Changé, bercé, habillé, mouché bébé… Je vais à la pharmacie on lui donnera le bain ensemble. J’ai tout préparé, j’y vais… Je suis rentré. Je te fais un thé ? Repose-toi, je le couche, tu peux prendre ta douche. J’ai pris un appel pendant ton sommeil… »

Tu réalises que tout aurait été si différent dans ces conditions-là pour toi. Pour vous deux. Pour vous trois. Que de tout temps les femmes qui accouchent appellent leur mère à la rescousse. Qui peut, ou pas, se rendre disponible pour jouer ce rôle-là. Elle sait, elle, ce dont sa fille nouvellement mère a besoin. Elle l’a vécu. Chez l’une ou chez l’autre, s’organise une assistance à mère allaitante, à jeune accouchée. Un cocooning, une attention, un accueil entouré de bébé. La tienne travaille encore, habite loin. Familles éclatées désormais, puisqu’on prend le travail où il est. Elle a pu rester deux jours seulement, car comment bien l’accueillir dans l’appartement, maintenant qu’il y a l’ange et au prix où va l’immobilier… Tu aurais pu aller là-bas mais… le transport, les valises, la séparation… Et puis comment ton homme aurait pris la chose si tu étais partie avec le bébé ? Alors tu as fait avec ton appartement, ton homme qui travaille, tes amies qui travaillent, ta sœur qui travaille… Assez seule en fait. Pouvait-il deviner, lui, ce que ta mère sentait très bien, alors que toi tu ne le savais pas encore… Tu aurais aimé, rêvé qu’il devinât. Décalage… Cécile avait dit son besoin, sa détresse. Il avait entendu. Toi tu n’avais rien dit, te pensant sans doute assez forte. Cependant ton homme à toi ne s’est pas révélé un as de la devinette. Tu te demandes alors pourquoi le congé paternité n’a pas été systématiquement instauré comme l’occasion de faire entrer le père version disponible, actif dans ce moment-là. Dès la naissance. Une nécessité. Avec attentions à la clé. Attentions à la mère, son amoureuse en général. Et apprivoisement progressif de bébé.

Tu te tournes vers lui. Faire bien attention à ne pas dire « tu »… Ne pas le froisser… Tu vous interroges. « Et nous, pourquoi n’avons-nous pas pensé à cette option-là ? …Prendre les onze jours dès la naissance ? » Il te fixe, perplexe. Sa réponse fuse, évidente : « Enfin, tu l’allaitais ! ». Tu restes coite. Sidérée par le motif invoqué. Est-il de bonne ou de mauvaise foi ? Il avait entendu Cécile pourtant, comme toi. Sa description de l’intention, des attentions. Celles facilitant la reconstruction. Eprouvant le couple. Celles de la lente remontée vers l’air et la lumière après la descente en eaux troubles. Il se fabrique peut-être une contenance là où il perçoit un reproche malgré tes précautions oratoires… Ton homme est déjà-père deux fois… Pourtant, dans son imaginaire, l’essentiel du temps du soin du nourrisson semble être du nourrissage… C’est sans doute la raison pour laquelle, comme on conclurait une comptine par une pirouette cacahouète, ces deux mots sont… quasiment jumeaux !


« Les hommes pourraient opérer le seul aggiornamento auquel ils n’aient jamais songé : s’adapter aux réalités familiales. »

Ivan Jablonka

2019 – Rituel sournois

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Un jour de Janvier – Tu déposes Amélie à la crèche et tu précises à l’éducatrice que c’est son père qui viendra ce soir la récupérer. C’est son tour. Comme chaque lundi, tu mets ton alarme sur ton téléphone pour bien penser à le lui rappeler. Il est si distrait. Il n’y penserait pas sans toi. Une fois, il a oublié, ça t’a vaccinée. Désormais tu sais qu’il ne faut compter que sur toi. Tu prends ton poste préoccupée, la tête pleine de ta liste de tâches. Tu penses plusieurs fois dans la journée à cette soirée qui commencera sans toi, donc tu en profites pour noter sur ton mémo la liste des courses, et ce que tu prévois de préparer ce soir. Tu reprends ton travail. Tu repenses à ce qu’il va faire à ta place ce soir. Il pourrait passer prendre des couches en sortant de la crèche, tu as remarqué qu’il n’y en avait presque plus. Tu le lui demanderas tout à l’heure puisque tu vas l’appeler comme d’habitude. Pour être sûre. Tu replonges dans ton travail. A dix-sept heures, comme chaque semaine, tu passes ton coup de fil : « T’oublies pas de prendre Amélie ce soir ? Et tu peux racheter des couches, il n’y en a plus ? ». « Oui, oui, ne t’inquiète pas, j’ai mis ma sonnerie, mais merci de me le rappeler ». Il raccroche. Tu ne l’entends pas soupirer.

Le même jour de Janvier – C’est lundi. Comme chaque semaine, tu as démarré aux aurores ce matin et sortiras suffisamment tôt ce soir pour récupérer ta fille à la crèche. Tu adores le lundi… enfin ça dépend. Tu es partagé en fait. Tu ne sais pas trop formuler ce que tu ressens. D’un côté, tu as hâte de voir Amélie te tendre les bras quand tu arriveras ce soir (avec son grand sourire enjoué et sa course à petits pas vers toi). D’un autre côté, tu sais que tu auras droit à une série de recommandations, de rappels, de trucs à faire et autres instructions transmises par téléphone une demi-heure avant l’heure de la crèche… par sa mère inquiète. Parce qu’une fois tu as manqué l’heure. Parce que désormais tu risques, d’après elle, de toujours manquer l’heure. Elle a crié comme jamais ce jour-là. Elle s’est emportée comme si tu étais un monstre. Tu t’es excusé, rattrapé comme tu as pu, mais impossible de revenir en arrière. De gommer ce moment qui fait partie désormais des annales familiales. Des anecdotes racontées aux copines, à Noël, aux parents. Le père à qui on ne peut pas faire confiance. L’expérience l’a prouvé. Ta journée se déroule sans anicroche. Dix-sept heures, le téléphone va sonner, comme d’habitude. D’ailleurs il sonne. Tu réponds « Oui, oui, ne t’inquiète pas, j’ai mis ma sonnerie, mais merci de me le rappeler ». Tu raccroches. Tu soupires. Tu n’avais pas remarqué qu’il n’y avait plus de couches. De toute façon, elle a l’œil sur tout, elle est en veille, alors à quoi bon mobiliser aussi ton attention pour scanner les placards de la maison ? Elle s’en occupe et te fait des listes que tu exécutes. Tu as un peu huit ans le lundi soir. Elle est doublement maman le lundi soir. C’est mi-confortable, mi-insupportable.

Au-delà d’une répartition équitable des tâches, il reste à construire des relations de confiance réciproque. Dans beaucoup de couples, nous sommes encore loin du compte.

Ah, bien nommée Charge mentale,

concentrée, prise de tête parentale, tu t’étales, tu t’installes. Tu t’accroches, infernale, envahissant et tourmentant la figure la plus présente, de fait prépondérante, novice assignée, par suite spécialisée, reine fourmi qui règne sur la marche du foyer. Te résignant à tirer gloire d’un accaparement, tu figes sans crier gare les rôles dans le ciment.

Tu te fais moins prégnante, plus distante, virevoltante, quand deux parents partagent le mal dit maternage… Alors tu butines. Entre les deux, tu promènes ton pollen. Et on imagine meilleur ton miel, et plus sereins tes hôtes, côte à côte, et l’enfant deux fois confiant, quand, transformée en abeille, tu répartis tes ficelles.

Ah, fragile Confiance,

rude à accorder au parent moins habitué à câliner, à couver, et qui peine, à temps partiel, à prouver sa compétence quand le parent qualifié à plein temps s’est entraîné… Dès que le ventre a gonflé. Pendant des mois de congé. Dès que la vie a germé. Comme tu perds patience, hésitante, exigeante, devant une figure nouvelle, souvent paternelle, qui accueille la vie soudain, qui part au boulot l’matin, qui tarde à prendre le train des soins quotidiens. Absente toute la journée. Non préparée, non habituée. Cervelle plus épargnée tout le jour par le cadet des grands soucis de la veille sur le bébé de l’amour. Souvent, tu restes immobile, érodée, intranquille, à moitié morte devant la porte de l’entraide dans le couple. Te révélant tout sauf souple, jugeant l’autre insuffisant, chaque initiative médiocre, chaque geste en mieux reprenant. Tu gonfles de joie devoir fierté – parfois attention résignation ! – pour ce qui est de fabriquer développer confirmer conforter une spécialité du soin d’importance réassurance… Savoir faire au féminin et tout le tintouin. Tu te fais peau de chagrin, de temps en temps, quand il s’agit de laisser sa chance au débutant incertain. Le mépris n’est pas si loin.

Quand, au contraire, tu te déploies, que tu ouvres tout grand les bras, à petits pas dans les coulisses, de la personne qui se hisse au sommet de tous ses doutes, apprenante, hésitante, tu peux lui montrer la route, réjouissante, indulgente, des aptitudes conquises par ta douce entremise.

Capacités partagées, à temps complet.

« Si aménagement des temps il doit y avoir, la seule solution est de répartir entre les pères et les mères. Pour le plus grand profit de tous : couples, enfants et entreprises. »

Sylviane Giampino

2018 – Choisir le bon numéro

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“Vous n’avez pas réussi à joindre ma femme ?” Cette phrase est la première qui t’arrive en tête. Tu es plutôt engagé pour l’égalité des sexes et te heurtes régulièrement à des obstacles déconcertants. La coordination périscolaire est un bon poste d’observation de ce qui se joue dans les familles. Cependant, quelquefois, toi et tes collègues de l’animation, vous tombez dans des petits pièges qui confortent des situations problématiques. Tu cherches une anecdote sur laquelle tu aimerais que tes collègues réfléchissent avec toi. Cette formation pourrait au moins servir à poser sur la table les questions qui te taraudent dès que tu te penches sur ta mission éducative. L’égalité des sexes, c’est d’abord du bon sens, un beau principe sur le papier, dans le projet éducatif et dans la bonne parole de la ville. Même dans ta tête et dans ta vie, ça te parle. Bingo, vous suivez une formation sur le sujet. On va voir si c’est facile de fabriquer de l’égalité. Une bonne prise de conscience collective et ce sera effectif, n’est-ce pas… ?

En fait, c’est beaucoup plus compliqué que ça. Prenons la majorité des pères. La place qu’ils prennent dans les relations avec le personnel périscolaire – avec le personnel scolaire, c’est sans doute pareil – est toute relative. La place qu’on leur donne aussi, finalement. Alors que les intentions sont bienveillantes de toutes parts.

Tu te lances. “Si je dois appeler les parents, j’appelle le premier numéro de la fiche familiale. Avant, on avait une fiche sur laquelle l’ordre des parents était standard, selon le sexe. On décidait si on appelait le père ou la mère quand les deux étaient mentionnés. Sans doute qu’on appelait plus la mère. Il aurait fallu qu’on questionne ces réflexes, afin d’impliquer davantage les pères. En tout cas pour éviter de les exclure, comme on a tendance à le faire. Et depuis le mariage pour tous je suppose, la mairie a changé cela dans le formulaire. Il mentionne parent 1 et parent 2. Donc les parents décident qui mettre en premier, et les couples homosexuels peuvent répondre à la question sans se sentir stigmatisés. Théoriquement, c’est une avancée. Cela nous permet de mieux connaître les familles, puisqu’après tout elles nous disent librement sur qui on peut tomber plus vite. En général, le premier numéro, c’est celui de la mère. C’est elle qui remplit les papiers le plus souvent, en début d’année. Donc, elle se met en parent 1. Et si on commence par appeler le deuxième numéro, alors on a des chances d’entendre quelque chose comme « Vous n’avez pas réussi à joindre ma femme ? » ou « Appelez ma femme, elle sait mieux que moi ». A la longue, on finit toujours par appeler le premier numéro, sinon on a l’impression de perdre son temps. Ou de se mêler de leur organisation de couple. Le résultat, c’est que les parents se débrouillent pour qu’on ait rarement des pères au bout du fil. Et de notre côté, on le cautionne en voulant à la fois aller vite et respecter leurs choix. Bref, la division des rôles est renforcée de tous les côtés.

Ta situation a été retenue pour une analyse collective. Tu n’as pas osé ajouter que chaque fois qu’une voix masculine te renvoie sur la mère, tu te demandes si elle l’a bien choisi, elle aussi, le bon numéro !

2018 – Jeux interdits

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Encore ébranlée par ce qui t’es venu en mémoire, tu te lances. « Quand son père est arrivé à la crèche pour le récupérer, le petit jouait tranquillement avec une poupée. J’ai bien vu que le père était furieux quand il a surpris la scène. Et qu’il serait difficile à convaincre… D’ailleurs, il s’est refermé comme une huitre quand j’ai tenté de lui raconter la journée de son fils. Le père a administré une fessée au gamin en rentrant chez lui et lui a interdit de retoucher une poupée. Je l’ai su par sa sœur, le lendemain. » L’animatrice t’a demandé de décrire une situation d’empêchement à laquelle tu as assisté ou que tu as vécue. Tu n’as pas eu à chercher longtemps. Cela s’est passé il y a quelques semaines. Cette scène, malheureusement ordinaire, t’a tellement choquée…  La grande sœur aussi a été bouleversée, ça se voyait pendant qu’elle se confiait. Tu sais, toi, qu’il s’agit d’un jeu d’imitation banal et nécessaire à l’âge de l’enfant. Il rejoue sa journée, reformule et exprime ses émotions, ses observations, ses relations avec les autres, ses ressentis. Un jeu cathartique, on appelle ça, tu l’as appris dans ta formation petite enfance. Indispensable au développement des enfants. L’imitation prend comme modèle un ou une adulte, par exemple le père ou la mère, la poupée représentant l’enfant. Jouer à la poupée : voici l’un des nombreux interdits qui jalonnent l’éducation de nombreux petits garçons. Pas leur rôle. Pas leur place. Trop féminin. Quel garçon aurait envie de se projeter dans le rôle habituel d’une mère ? Pas assez « garçon ». Beaucoup trop « fille ». Terriblement humiliant, d’assimiler un garçon à une fille… Limite insultant. « Arrête de faire ta fille ! » Injonction sempiternellement entendue dans les cours d’école.

« Bonsoir, vous venez récupérer Maël ? » « Oui… Mais qu’est-ce que je vois ?? Je ne comprends pas comment vous pouvez le laisser jouer à la poupée ! C’est un garçon mon fils, vous ne le saviez pas ?! La poupée c’est pas pour lui ! » Déconcertant. Comme d’habitude, tu es mal à l’aise. Tu tentes. «  C’est un jeu banal, tous les enfants y jouent… » « Pas mon fils !! » Tu as du mal à avancer les arguments qui vont faire mouche. A simplement dire au papa que l’enfant s’identifie sans doute à lui, qu’il est un peu son modèle, puisqu’il s’en occupe d’après ce que tu vois. Du mal à dire tous les bienfaits des jeux d’imitation. Tu as du mal parce que tu sais, malgré tout ce que tu as appris et observé, que dans l’imaginaire collectif, ce jeu renvoie à la division acceptable des rôles. Des rôles reproductifs. Chacune sa place (dont s’occuper des enfants, les plus jeunes en particulier). Et chacun sa place (loin de celle des femmes, donc pas vraiment s’occuper des bébés). Prendre soin de jeunes enfants, dans l’imaginaire collectif, n’est pas pour les hommes. Car l’imaginaire collectif a peur. Ces hommes-là pourraient sans doute se transformer… en femmes (ça c’est imaginatif !). Ou en drôles d’hommes… Car, et c’est ce que ce père semble sous-entendre, quel type d’homme se projetterait dans un avenir pareil ? C’est-à-dire l’avenir qu’a aujourd’hui une mère ? (vu de l’extérieur, avenir pas très élevé dans l’échelle sociale si l’on observe la fragile indépendance économique de nombre de mères ; vu de l’intérieur, cela se discute). Tu sens bien que cet avenir-là est perçu comme dégradant pour le père qui est face à toi. Et que dire du regard des autres… qui vont le mépriser s’il endosse ce rôle-là ? Le mépriser de s’abaisser ainsi, de tomber aussi bas. Le considérer comme un sous-homme. En tout cas pas un banal hétéro qui se respecte (attention raisonnement homophobe). Ou alors…, le scénario est inverse… ! Peut-être que ce père rêve de s’en occuper davantage, de son petit loup, en formule tout compris mais il pense « J’ose pas parce que j’ai pas les moyens d’affronter le regard scrutateur de mon entourage, qui a passé tant d’années à construire les barreaux de ma place d’homme enfermé, dont il ne faut pas sortir sous peine d’opprobre. Donc mon fils n’aura surtout pas les velléités que j’ai eues moi et qui m’ont tant coûté lorsque moi aussi je jouais spontanément avec la poupée de mes sœurs (logique : l’enfant joue avec tout sans limite et sans arrière pensée ; ce sont les adultes qui en ont, des pensées obscures). On m’a façonné, je vais te façonner de la même façon. Et ainsi je t’épargnerai les souffrances que j’ai vécues moi. Donc tu endures des interdits ainsi qu’une fessée à deux ans dont tu te souviendras longtemps. C’est pour ton bien. Le prix à payer pour entrer dans le rang, celui qui sert à t’intégrer, à te faire accepter. Je ne veux que ton bonheur, moi… »

L’échange avec tes collègues de formation va te faire beaucoup de bien. Tu as besoin de te renforcer, de te sentir à l’aise désormais, professionnelle, compétente, convaincante, face à toute personne, père ou mère, qui verrait d’un mauvais œil qu’un petit garçon joue à la poupée. C’est-à-dire utilise un poupon petit-soi pour accueillir, exprimer et formuler, puis apprivoiser de mieux en mieux ses formidables émois. Ceux qui habitent son humanité, tout au fond de lui, l’envahissent, le font vibrer ou l’accompagnent à tout moment. Qui ne demandent qu’à éclore, à être accueillis et non à rester enfouis. Une aptitude dont il aura besoin toute sa vie, pour son épanouissement et pour la qualité des relations qu’il va forger avec son entourage. Pour mettre en mots, au lieu de partir en vrille quand l’un de ces émois pointe son museau. Pour se connaître et écouter les autres. Et c’est bien au cœur de ta mission, de veiller à ce que chaque enfant sache accueillir et exprimer toutes ses émotions… Alors vivent les jeux d’imitation !

« La masculinité de domination se construit donc comme une triple violence – contre les femmes, contre les sous-hommes et contre les garçons. »

Ivan Jablonka

2018 – Rebutante perspective

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Une main se lève, signalant une demande de prise de parole. Tu l’accordes, curieuse de connaître l’objet de la contribution suscitée. « Quel type d’égalité voulons-nous ? Que les femmes aient les mêmes situations que celles des hommes ? Donc qu’elles les rattrapent ? Comme si elles étaient enviables et toutes bénéfiques pour la société ? Quelle société aurions-nous alors ? Tout le monde serait encore davantage au travail[1], plus de gens viseraient le haut de l’échelle[2], l’argent et le pouvoir, version « travailler plus pour gagner plus »… Il y aurait encore plus de technique, plus de production. Et encore moins de temps pour les relations aux autres, la vie domestique et familiale. Moins de temps pour les enfants, pour l’acte gratuit, pour le lien social ; ça ne me conviendrait pas du tout ce type d’égalité. Moi je veux continuer d’avoir une vie simple, mais sans me retrouver en situation inégalitaire. »

Le premier temps de réactions est arrivé et l’intervention de cette participante est pertinente. Très pertinente… Tu co-animes une sensibilisation auprès de personnels municipaux. Tu viens de dérouler la façon dont les inégalités femmes-hommes se reproduisent. Avec ton collègue lui aussi formateur, vous avez avancé des chiffres, des résultats d’enquêtes, fait des démonstrations sur l’intériorisation des stéréotypes. L’ambiance est ludique malgré la gravité des données. La parole est assez libre. Un homme renchérit « Moi non plus, je ne veux pas courir après les heures supplémentaires, le pouvoir, l’argent ou je ne sais quoi parce que je suis un homme. Moi aussi je veux une vie simple. Et bien équilibrée. » 

Tu spécules que ces deux-là viennent de pointer du doigt l’essentiel : viser l’égalité oui… mais est-ce la bonne voie de valoriser ce qui est habituellement associé chez nous au masculin (comme le pouvoir, l’argent, le travail, la technique, la performance, l’ambition, la compétition, l’extérieur…)[3], tout en continuant en miroir à dévaloriser ce qui est considéré comme féminin (le soin aux autres, les compétences relationnelles et verbales, l’empathie, la coopération, l’intérieur…). Il s’agit plutôt de viser un monde où le féminin et le masculin d’aujourd’hui seraient à l’équilibre ou au moins auraient une valeur égale… Comment parvenir à cela ? Il faudrait que les hommes soient autant incités que les femmes à pratiquer les activités habituellement associées à l’autre sexe… Histoire que chaque personne ait tous les possibles en perspective, possibles qui idéalement seraient de valeur équivalente. Vaste programme. Très vaste programme.

Tu précises alors que la prise de conscience de cette nécessaire réciprocité est lente à tous les étages. Pour exemple, les actions de l’Education Nationale pour l’égalité des sexes ont longtemps visé l’intégration de davantage de filles dans les filières techniques et scientifiques. Et ce à grand renfort de concours, d’événements, de communication sur ces métiers qui sont de fait plus valorisés et rémunérateurs que les métiers du soin ou de la petite enfance… D’ailleurs une partie de ces actions a été poussée par les entreprises qui cherchaient à élargir leurs recrutements, souvent pour des raisons pragmatiques : manque de candidatures ou impératifs légaux sur l’égalité professionnelle. Le contexte n’étant pas le même dans toutes les filières d’emploi, tous les domaines n’ont pas été incités à la mixité de la même façon… Ce n’est qu’il y a peu que l’Education Nationale mentionne aussi l’importance de proposer à davantage de garçons d’envisager des voies aujourd’hui investies majoritairement par des filles. Et ce n’est qu’embryonnaire. Il faut dire que dans ces voies-là, qui pour partie sont un prolongement marchand ou public de la vie domestique et familiale, il y a comme un embouteillage : une utilité évidente bien que peu visible, des candidatures en nombre, peu de postes, de budget, de perspectives et de considération, donc beaucoup de précarité… Et aussi peut-être encore beaucoup trop de filles pour que chaque garçon intéressé par ces filières s’y sente regardé comme ‘un-homme-un-vrai’, par ceux qui mettront inéluctablement en doute l’appartenance d’un tel original à la catégorie des hommes… Tu fais donc l’hypothèse qu’on s’y retrouve soit par hasard, soit par conditionnement, soit heureusement aussi, par vocation, voire par transgression (pour les hommes). Rarement par ambition. Encore que. Pour ces derniers, l’ascension professionnelle y est bizarrement beaucoup plus rapide et assurée que pour les femmes[4]. Doit-on s’en réjouir… ?

« L’égalité femmes-hommes ne saurait donc déboucher sur une société composée de femmes qui seraient plus souvent fumeuses, en dépassement de vitesse sur la route, en état de burn-out au travail finissant en gestes de désespoir parce que surinvesties et devenues des carriéristes acharnées, ou ayant plus souvent des pratiques sexuelles à risque. Les Wonder-Women ont toutes les chances de souffrir des mêmes pathologies que les supermen dont elles sont le décalque… En toile de fond, l’égalité femmes-hommes dessine au contraire une société plus juste socialement, moins agressive, de la « coopétition » plutôt que de la compétition sans vergogne, plus harmonieuse et altruiste, et ce pour les deux sexes. »

Christophe Falcoz


[1] Aujourd’hui près d’une femme sur trois travaille à temps partiel (dont 30 % à temps partiel subi) contre 9% des hommes (34 % à temps partiel subi) – Les enquêtes ne disent jamais combien de personnes travaillent à temps plein subi (donc préfèreraient un temps partiel).

[2] En 2016, dans l’Union Européenne, 15% des membres exécutifs des entreprises privées et 6% des PDG sont des femmes. Source : Ministère des affaires sociales, de la santé et des droits des femmes, Vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, Chiffres clés 2017 – Cité par http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/parite/reperes-statistiques/

[3] Cf. les travaux de la chercheuse australienne R. Connell : « Articulant théorie et récits de vie, Raewyn Connell dessine une cartographie complexe et nuancée des masculinités. Elle met au jour l’existence, au sein de l’ordre de genre, d’une masculinité hégémonique qui vise à assurer la perpétuation de la domination des hommes sur les femmes. Contre tout masculinisme, Connell nous montre que la masculinité hégémonique, sans cesse ébranlée et mise à l’épreuve dans le vécu des hommes, n’est ni définitive ni le seul schéma de masculinité disponible. On ne peut alors l’analyser sans s’intéresser à ses pendants, les masculinités complices, subordonnées ou encore marginalisées. » Source : http://www.editionsamsterdam.fr/masculinites-2/

[4] Concernant l’accueil petite enfance par exemple, « les professionnels masculins du secteur se tournent plus que leurs collègues féminins vers des fonctions de direction ou de formation. On constate donc la reconstitution d’une forme de division sexuelle du travail. » ; source : Lutter contre les stéréotypes filles-garçons Un enjeu d’égalité et de mixité dès l’enfance, Rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, janvier 2014, p. 50

2017 – Qualifiée d’office

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Vous arrivez sur les lieux le plus vite possible. Comme à chaque fois, ton taux d’adrénaline augmente et tu es légèrement nerveuse. Cette femme vient sans doute de faire une fausse couche. Le temps de jeter un coup d’œil… Il y a du sang partout. Elle est allongée par terre, le regard dans le vague, puis se contorsionne de douleur. Elle est jeune, toi aussi. La vingtaine. Ton ancienneté de professionnelle se compte en mois, même si tu es volontaire depuis tes seize ans. L’intervention suprême, c’est le feu. Celle de tous les jours, c’est un coup du sort ou un coup du corps. L’accident domestique ou de circulation, l’accident de santé. Parfois la catastrophe naturelle, ou climatique, ou industrielle. Souvent la panique, la misère, la détresse, la violence, la vieillesse, la solitude. Une personne âgée qui tombe chaque semaine. La même. Vous lui rendez sa visite hebdomadaire quand vous venez la relever. Votre mission, c’est l’écoute, l’empathie, la bienveillance, le discernement, la capacité à rassurer. La prudence et la prise de risque à la fois, le secours physique et moral, l’imagination, le pragmatisme, la collaboration. Le déblaiement parfois. La bonne réaction. Vite. En équipe. La caserne dans laquelle tu as été affectée compte très peu de femmes. Tu en fais partie. La toute jeune apprentie qui observe ses collègues, note tout mentalement, se nourrit de tous leurs réflexes, leurs gestes, les paroles apaisantes qu’ils adressent aux victimes, leurs questions pertinentes pour effectuer une intervention adaptée, humaine, efficace. Qui permettra de passer le relais aux services suivants, aux urgences quand c’est nécessaire. Tes collègues t’ont prévenue dans le camion. « C’est toi qui questionnes la victime, qui lui parles, qui la soutiens. Tu feras ça mieux que nous : tu es une femme. Ce sera moins maladroit. Tu trouveras les bonnes questions. Elle sera plus à l’aise avec toi. » Propulsée dans le réel, du haut de tes vingt-et-un ans. Tu t’approches de la victime. Manque de bol et de bouteille, tu n’as jamais côtoyé ni accompagné de femme enceinte, ni veillé sur de très jeunes enfants, ni assisté à un accouchement, ni connu de près une femme qui avait fait une fausse couche. Tu es une femme, certes. Jeune aussi. Tu as bien identifié vos seuls points communs jusque là. Deux. Pas beaucoup, même si tes collègues t’en prêtent davantage. Tu fais de ton mieux. Tu questionnes, tu rassures, tu écoutes, tu accompagnes, tu es là… Tu transpires, tu doutes, tu souris, tu trouves les mots, tu entres en apnée, tu sors d’apnée, tu expires… Tu es soulagée, c’est fait. Elle a été confiée aux services d’urgence. Les dix minutes de trajet en ambulance t’ont paru une éternité mais tu t’es découverte capable d’assurer, malgré ta jeunesse et ton inexpérience, parce qu’on t’a présumée compétente. L’équipe t’a mise en première ligne alors que ta vingtaine aurait dû te réserver la deuxième. D’autant que dans l’équipe il y a bien des pères, ou des hommes dont les compagnes ont fait des fausses couches, ou encore des pompiers qui ont accompagné des femmes dans cette situation, du temps où le groupe ne comptait que des hommes… Depuis que tu es passée pro, c’est le seul domaine dans lequel on te renvoie à ta nature de femme : les femmes enceintes, les fausses couches, l’intimité des femmes… et les enfants aussi. On t’envoie systématiquement, quand les victimes sont des enfants. « Tu t’y prendras mieux », il paraît. « Ce sera moins maladroit… » T’as toujours pas d’enfants, alors qu’ils en ont tous ou presque, c’est pourtant à toi qu’est confiée la mission de leur parler quand tu es LA femme de l’équipage. Tu aurais un talent, un don qu’ont les femmes. Assurément. Bon, d’un côté, tu apprends plus vite en étant en situation. Alors tu vas pas te plaindre, puisque tu es là pour apprendre, pour faire de mieux en mieux. D’un autre côté, les hommes de la caserne se disqualifient davantage dans ces domaines en présence d’une femme dans l’équipe, donc ils acquièrent moins cette expérience et se sentent moins légitimes[1]. En y réfléchissant, c’est pas mal quand un de tes collègues est présent aussi. Parfois il te dit qu’il n’aurait pas pensé à telle ou telle question. Parce que maintenant que tu as quelques années d’interventions et plusieurs casernes à ton compteur, c’est partout pareil : quand on compte une femme ou un enfant parmi les victimes, c’est pour toi… parce que t’es une femme ! Voyons, que se passe-t-il dans l’autre sens ? Eh bien, il te faut reconnaître que dans les plus rares cas où l’intimité d’un homme est concernée… tu es bien contente de rester en retrait toi aussi. Toi non plus, dans ce cas, tu n’acquiers pas cette expérience-là.

Quelques années plus tard, tu te souviendras en souriant de ce malaise que tu avais plus jeune. Parce que tu t’y es faite à cette qualification supposée, maintenant qu’elle est avérée. Tu t’accommoderas de cette compétence dont on te fait crédit, même si elle ne colle pas avec la polyvalence que vous devez cultiver dans ce métier. Les gars, à part ça, font pas de différence… du moment que tu fais tes preuves. Les preuves, tu as dû les apporter jour après jour, davantage que tout homme pro dans les équipes. Parce que lui démarre avec un crédit quant à ses capacités physiques… Toi, en début de carrière, tu démarres à crédit zéro, parce que les femmes n’ont pas un barème équivalent dans les évaluations physiques au concours. Les remarques de tes collègues hommes sonnent encore à ton oreille. C’était « plus facile » pour toi de l’avoir, ce concours. Toi, tu étais « avantagée ». Qualifiée d’office pour les premiers soins aux femmes et aux enfants. Doit faire ses preuves pour toute action requérant des capacités physiques.

«  Le care est une capacité que l’on trouve en tout être humain. Mais il est valorisé chez les femmes et dévalorisé chez les hommes. »

Sandra Laugier[2], philosophe[i]


[1] Un phénomène récurrent est important à mettre en lumière ici : lorsqu’une profession devient mixte alors qu’elle était très majoritairement voire exclusivement masculine, la division des tâches selon le sexe présente dans la société s’organise dans la profession, spécialisant ainsi les personnes. Ainsi la pédiatrie est-elle beaucoup plus investie par des femmes que la chirurgie. Ainsi l’armée compte-t-elle davantage de femmes dans l’administratif et plus d’hommes sur le terrain, alors qu’avant l’arrivée des femmes on trouvait des hommes, de fait, dans tous les emplois.

[2] Sandra Laugier a introduit en France l’éthique particulariste et l’éthique du care, parmi d’autres thèmes de recherche.


[i] Entretien avec Sandra Laugier, cité dans Le pouvoir de la bienveillance, p.89, Les hors série de L’OBS, n° 99, juillet 2018.