2009 – Toutes choses égales par ailleurs

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But atteint : 0% !! Epoustouflants progrès. Tu viens de parcourir, ébahie et circonspecte, la nouvelle plaquette de communication qu’a fait éditer le chargé de mission égalité de l’Entreprise. Formidable ! Il n’y a plus d’écart de salaires entre les femmes et les hommes. Le Groupe a fait un excellent travail. La grande classe. Nos efforts ont porté leurs fruits. C’est ce que suggère le document, à moult renforts de constats positifs. Tu es perplexe. Tu n’as en effet rien vu arriver de révolutionnaire qui amènerait les femmes et les hommes à bénéficier de carrières et de droits tout à fait équivalents. Comment une entreprise à dominance technique, qui concentre la minorité de femmes présentes dans les métiers tertiaires, qui en compte si peu au fur et à mesure qu’on gravit les échelons, peut-elle se targuer d’avoir atteint son objectif principal en matière d’égalité professionnelle, soit 0% d’écart salarial ? Une petite investigation dans les documents des Ressources Humaines t’amène à comparer la masse salariale moyenne d’une femme à celle d’un homme, et tu trouves…18% d’écart en défaveur des femmes. Tu retournes à ta lecture. Tu cherches. Ce chiffre-là ne fait pas les gros titres de la plaquette… Bien sûr ! Il fallait comprendre « à poste égal », et « toutes choses égales par ailleurs » ! Au lieu de comparer les revenus dans leur ensemble, on a tout découpé en morceaux, à la verticale comme à l’horizontale. Rassemblement des emplois et des situations dans des tranches homogènes, qui peuvent désormais chacune contenir des données comparables. Même emploi, même ancienneté, même temps de travail.

Depuis la signature de l’accord égalité professionnelle, le Groupe a entrepris de mener tous les efforts nécessaires pour respecter le principe de l’égalité de rémunération à travail égal entre les femmes et les hommes. Il était temps : il est inscrit dans la loi depuis 1972… ! Tu es née cette année-là. C’est peut-être la raison de ton intérêt, va savoir. Alors oui, il y a du mieux, puisqu’avant tous ces efforts il y avait encore 5% d’écart dans cette entreprise, toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire en référence à la loi de 1972. On peut se féliciter. D’ailleurs on le fait. Ce serait dommage de passer à côté d’une autocongratulation. 

Ce que la plaquette ne dit pas, c’est qu’une énorme énergie doit être mise en œuvre pour résorber ces 18% d’écart restant entre le revenu moyen d’une salariée et celui d’un salarié de cette entreprise. Tu transmets le résultat de tes calculs à l’émetteur du document de communication et demande une explication. La réponse finit par arriver, effrontée, légèrement amusée : « Je vous conseille de ne pas vous lancer en politique un jour, vous ne sauriez pas y faire et auriez peu de chances de l’emporter... » L’option retenue, à des fins « politiques », a ainsi été le trompe-l’œil. Ces 18% feraient sans doute de l’ombre au fabuleux tableau « zéro » appelant des bravos.

En ce qui te concerne, tu as, naïvement sans doute, une autre vision de la politique : la tienne rimerait davantage avec éthique.

Quasiment une décennie plus tard, tu liras l’excellent ouvrage de l’universitaire féministe américaine bell hooks, De la marge au centre. Remise en place de la femme privilégiée que tu es, blanche et engagée pour l’égalité des sexes. Tu devras bien consentir que cette propension, que tu critiques tant, à penser ou à calculer « toutes choses égales par ailleurs », à écarter de notre champ de vision les situations éloignées des nôtres, est un réflexe répandu. Positionnement classique, dans un milieu où admettre les inégalités de salaires, de statuts, de carrières, de places fait partie du processus d’intériorisation à l’œuvre. Cette tendance n’est pas l’apanage d’un chargé de mission égalité formulant un message de communication. Elle est pratiquée au sein même des discours ou des mouvements pro-égalité. Prenons une femme dirigeante d’un grand groupe qui revendiquerait l’égalité salariale avec « les hommes ». Sa référence n’est pas l’installateur de machines à café, fût-il en CDI. Encore moins un chercheur d’emploi peu qualifié qui enchaîne les expériences discriminatoires quand il habite une zone dite « sensible » ou qu’il porte un nom à consonance étrangère. C’est à ses pairs masculins qu’elle se compare, eux aussi dirigeants, qui habitent probablement le même type de quartier qu’elle. Elle raisonne « toutes choses égales par ailleurs ». Elle rêve de franchir le « plafond de verre », terme utilisé pour décrire la difficulté qu’ont les dirigeantes à s’élever au même niveau que les dirigeants dans la classe des cadres supérieur·e·s dont elle fait partie. Sa vision est personnelle, située, tronquée. Elle ne questionne pas forcément la longue chaîne d’asservissement que vivent d’autres femmes pour qu’elle puisse se préoccuper de ce plafond-là. La vie domestique marchandisée fourmille de femmes, souvent racisées[1], qui exécutent aussi et quasi-seules ces mêmes tâches dans leur vie domestique gratuite. Ce qui les spécialise encore davantage. Tâches que pendant la prise de responsabilité professionnelle des unes et la mise en service à domicile des autres, beaucoup d’hommes n’ont toujours pas investies, ni gratuitement, ni contre salaire. Un temps disponible que ces hommes-là peuvent consacrer à d’autres activités. Davantage que la plupart des femmes mais aussi davantage que les hommes qui, eux, les ont investies : ceux qui prennent soin d’eux-mêmes sans l’aide d’autrui[2], ceux qui prennent leur part des tâches à la maison, ceux qui n’ont pas les ressources culturelles ou économiques pour rémunérer leur exécution.

Le piège serait de nier les inégalités économiques en se focalisant sur les inégalités de revenus entre les sexes à catégorie socio-économique équivalente. Le piège serait de réduire l’écart de revenus entre les sexes, en tolérant davantage d’inégalités économiques, qui de fait creuseraient les écarts entre femmes et entre hommes… Le piège est de trouver, grâce à l’augmentation des inégalités économiques, des solutions pour l’égalité des sexes. Et de s’y résigner.

Soyons lucides, individuellement, dans la recherche de l’égalité femmes hommes, à qui nous comparons-nous ? « A partir du moment où les hommes ne sont pas égaux entre eux au sein d’une structure de classe patriarcale, capitaliste et suprémaciste blanche, de quels hommes les femmes veulent-elles être les égales ? », nous demande bell hooks.

A ce stade, ta ligne de conduite se dessine ainsi : « Soit tu développes ton indulgence vis-à-vis de ces considérations et calculs « toutes choses égales par ailleurs » qui favorisent l’entre-soi et confortent les inégalités sociales, soit tu deviens plus cohérente en visant l’égalité des sexes en même temps que tu restes en veille sur les autres égalités. Notamment l’égalité socio-économique ».

« Le développement des services personnels n’est possible que dans un contexte d’inégalité sociale croissante, où une partie de la population accapare les activités bien rémunérées et contraint une autre partie au rôle de serviteur. (…) La professionnalisation des tâches domestiques est donc tout le contraire d’une libération. Elle décharge une minorité privilégiée de tout ou partie du travail pour soi et en fait un gagne-pain exclusif d’une nouvelle classe de serviteurs sous-payés, contraints d’assumer les tâches domestiques des autres en plus des leurs propres. »

André Gorz


[1] Terme exprimant que ce sont les autres qui désignent et stigmatisent certaines personnes par leur couleur de peau, qu’elles soient issues de l’immigration ou non, et quelle que soit la génération, simplement parce qu’elles ne sont pas tout à fait identifiables comme « blanches ».

[2] Faire sa propre valise à l’occasion d’un déplacement professionnel ou touristique n’est par exemple pas toujours une évidence. Déléguer cette tâche est encore pratiqué. Le soin de son linge est un autre exemple.

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